LE GROS LIVRE DES COLLEGES

J’avais reçu la lettre de réponse qui m’invitait à passer une année académique aux Etats Unis, dans l’Ohio. Malgré mes études, je ne connaissais rien de l’Ohio, qu’il m’avait fallu chercher sur la carte.

Des étudiants bien renseignés m’avait conseillé : « Il faut aller voir Mme S. Elle peut te donner des informations »

C’est le temps d’avant Google, avant les ordinateurs, avant les téléphones portables. Les curieux trouvaient les informations à la bibliothèque, dans des ouvrages spécialisés, en tous cas en faisant des recherches approfondies.

J’avais pris rendez-vous avec la prof et le jour dit, m’étais rendue dans son bureau. J’avais compris que tous les ans, telle la maman oiseau donne la becquée à ses oisillons, Mme S. invitait les étudiants qui avaient des réponses aux demandes d’inscriptions, à questionner son grand livre des collèges américains.
Dans son bureau, dans lequel j’entrai pour la première fois, les murs étaient couverts d’étagères eux-mêmes pleins de livres poussiéreux. Il y faisait sombre, le soleil bloqué par des volets et des rideaux tirés. A mon arrivée, elle s’était levée pour déloger un épais grimoire et l’avait cérémonieusement posé sur son bureau. Puis elle avait enfilé ses lunettes d’un air pénétré, avait consulté la table des matières puis avait feuilleté, comme une cartomancienne son jeu de tarot.
Elle était américaine, ce qui expliquait qu’une telle publication soit en sa possession. Elle devait l’avoir rapporté d’outre-Atlantique dans sa valise.

Kenyon College…

J’y suis…

Kenyon College : établissement privé d’arts libéraux situé à Gambier, Ohio. Fondé en 1824 par Philander Chase. Accrédité par la Commission de l’enseignement supérieur. 1 708 étudiants de premier cycle. Campus de 1000 acres situé dans un cadre rural. Utilise un calendrier académique semestriel.

C’est une université mixte. Il y a donc des filles et des garçons.

Cette information délivrée, elle avait levé sur moi des yeux scrutateurs. J’avais compris que c’était le détail que venaient chercher les autres étudiants, mieux renseignés que moi.

Et bien bonne chance ! J’espère que vous passerez une bonne année !

La consultation était terminée, Il n’y avait plus grand-chose à dire. Ce qu’il y avait d’autre à apprendre, je devrai l’apprendre sur le tas. J’avais dû disposer sans plus de cérémonies.

Tout le monde n’avait pas droit à une entrevue spéciale avec Mme S. C’était comme un adoubement. Moi-même, je n’aurais pas dû faire partie du groupe des élèves candidats à l’assistanat. Ces bourses en nombre limité étaient réservées aux étudiants se destinant au professorat. Je n’avais pas, et n’avais jamais eu l’intention d’enseigner. Je me voyais plutôt traductrice, ou bien je ne savais pas quoi – tout sauf le professorat. Cependant, à la fin de l’année, par un coup de chance, une prof m’avait proposé de remplir un dossier de candidature pour devenir assistante de français à l’étranger pendant un an. En Angleterre ou aux Etats Unis. Le programme était précédé d’un stage d’été d’un mois comme prof de Français pour les étudiants Américains. La chance frappait à ma porte. Certains avaient été jaloux. J’avais entendu des mots comme « opportuniste » ou « elle n’a pas les deux pieds dans le même sabot. » Mais l’occasion de visiter le monde se présentait et je n’allais pas la laisser s’échapper. Même si une nouvelle vocation de prof ne m’était pas soudainement venue, je ne voyais aucune objection à enseigner le français pendant un an, quitte à changer subitement d’avis en revenant.

Ce jour-là donc, même un peu déçue du peu d’information, je reprenais le chemin de ma chambre flottant sur un petit nuage parfumé d’œillets, de roses et de capucines, enluminé d’espoir et de rêves.


On avance, on avance dans le feuilleton de mes souvenirs. Bientôt, mais pas tout de suite, on va découvrir ce qui a fait court-circuiter ce destin prévisible dont je parlais récemment.