STÉRÉOTYPES

STÉRÉOTYPES

Chaque fois que j’entends de la musique country,
je pense à un étudiant de mon cours de français à la fac ;
Comme exercice de conversation, je leur ai demandé
quel genre de musique ils écoutaient
et la plupart, comme je m’y attendais, ont répondu
Heavy métal, rap,
les filles aimaient le hip-hop,
tous écoutaient la radio,
et ce qu’on appelle musique pop,
personne n’a dit classique.

Mais l’un d’eux, un jeune de vingt ans a répondu : musique country
et je me suis demandé s’il plaisantait
ou s’il voulait faire rire les autres
mais personne n’a réagi.

Ce jeune homme ne craignait pas de revendiquer un genre musical que je conçois comme
romantique, sensible, mais surtout tellement ringard
que mes certitudes sur mes étudiants ont été ébranlées,
j’ai dû faire face à mes idées reçues.

Je l’ai imaginé au volant d’un pick-up dans une ferme,
jean effiloché, peau bronzée, yeux plissés sous le soleil
roulant vers le coucher du soleil, un vrai film Hallmark,
en route vers un bar où avec ses amis il boirait de la bière,
garçons et filles dansant le line dance, les filles en bottes de cow-boy,
des gens travailleurs, simples, le sel de la terre,
et cela m’a réchauffé le cœur.


STEREOTYPES

Every time I hear country music, I think of a student in my college French class ;
As part of a conversation exercise, I asked them what kind of music they listen to
and most of them, as I expected, answered
heavy metal, rap,
girls liked Hip hop,
all listened to the radio,
all were familiar with what is called pop music
no one said classical.

But one kid, blond, cute twenty-year-old,
answered Country music
and I wondered if he was joking or trying to get a rise from the others
but no one reacted
That youth was not afraid to claim as his own a genre of music I see as
romantic, sensitive, and so uncool
I was temporarily challenged in my beliefs about my students
faced with my pre-conceived ideas.

I pictured him at the wheel of a pick-up truck on a farm,
frayed jeans, tanned skin, eyes squinting in the sunlight
driving into the sunset in a Hallmark movie kind of way
on his way to a bar where he and his friends would drink beer
boys and girls line-dancing, the girls in cowboy boots
hard working, land-loving, simple, salt of the earth type of people
and it warmed my heart.


Illustration: Photo by Gera Cejas on Pexels.com

LA PAGE WIKIPÉDIA DE MA GRAND-MERE

LA PAGE WIKIPÉDIA DE MA GRAND-MERE

Si un beau jour après ma mort
mes filles avaient envie de savoir
qui était leur arrière-grand-mère
comment le pourraient-elles
sans page Wikipédia à son nom ?

Il faudrait une page où elles pourraient entendre
son ton moqueur et le flot de ses commérages
lorsqu’elle faisait la vaisselle avec ma mère
dans l’évier blanc, près de la porte
ouverte sur le jardin en pente ;

Où elles pourraient la voir
Étendre sur l’arbuste au soleil
les torchons lavés à la main, au milieu des bourdons
des abeilles, des crapauds et des hérissons ;

Qui parlerait de sa naissance en 1913 et de sa mort en 1995 ;
mais aussi de son très bon gâteau breton
avec une goutte d’essence de bergamote,
ses galettes de sarrasin et son far aux pruneaux
au goût du beurre et des œufs du pays ;

Qui indiquerait qu’après être passée par deux guerres mondiales
elle n’hésitait pas à appeler un chat un chat,
ni à réguler leur fertile population
dans le lavoir commun, comme les voisins
ni à sacrifier, plumer et trousser le poulet du dimanche
provenant du jardin du haut ;

Qu’elle ne portait pas le costume ni la coiffe en dentelle
des autres villageoises, mais qu’elle savait bien
avec elles converser en breton
qu’elle était assez fière de ses fines chevilles
qu’elle aimait montrer dans des robes à la mode

Une page qui dirait comme elle tapait du pied
et houspillait tout félin assez téméraire
pour franchir le seuil de son domaine ;
ajoutant la senteur du lait Mixa bébé
lorsqu’elle faisait sa toilette
le soir au-dessus de l’évier

et l’odeur virulente de l’eau de Javel
dont elle usait et abusait
dans les toilettes intérieures
auxquelles elle avait eu du mal à se faire,

Tout comme à la première machine à laver
qu’elle avait reçue chez elle
en même temps que son premier soutien-gorge
autour de ses cinquante ans.

Il faudrait qu’elles sachent qu’elle n’avait jamais appris à conduire,
qu’elle se lançait chaque matin
dans une nouvelle odyssée vers le village,
croisant végétaux, animaux et merveilles,
pour revenir chargée de nouvelles et de victuailles —
une vie tout aussi riche que n’importe quel héros.

Copyright © 2026 by Veronique Cornanguer

MAIS OÙ SONT PASSÉES LES COQUILLES ?

MAIS OÙ SONT PASSÉES LES COQUILLES ?

J’ai acheté un petit sac
de noix de St Jacques surgelées
comme ça se fait ici du côté de Boston.
Pour dîner je les ferai saisir, deux minutes de chaque côté.

Je me rappelle les Saint-Jacques d’antan
qu’on servait dans leurs coquilles
sautées dans du vin blanc, avec des échalotes, de l’ail,
avec de la crème fraîche, du fromage, de la chapelure
et quelques noix de beurre pour faire bonne mesure.

Mais que font-ils donc des coquilles ? me dis-je
qui chez moi embellissaient les bordures de jardin
qui servaient d’exquis cendriers
dont les enfants fabriquaient des cadeaux de fête des mères
peintes et décorées comme les boîtes de camembert ?

Une Saint- Jacques nue, c’est tout comme
un escargot sans sa maison
une pomme de terre sans sa robe de chambre
un citron givré sans son écorce
une noix de coco sans sa coque

Et que serait la Vénus sur sa demi-coquille
sans sa demi-coquille ?

Illustration : mes sincères remerciements à Boticelli pour son talent et la grâce de sa vision.


WHERE HAVE ALL THE SHELLS GONE?

I bought a baggie of sea scallops
from the frozen section
as one does here around Boston.
For dinner, I’ll sear them, two minutes on each side.

I remember the scallops of yesteryear
served in their shells,
sautéed in white wine with shallots and garlic,
with heavy cream, cheese, and breadcrumbs,
and a few knobs of butter for good measure.

But what do they do with the shells? I wonder—
the ones that edged garden borders,
that served as exquisite ashtrays,
and that kids turned into Mother’s Day gifts,
painted and decorated as they did Camembert boxes?

Isn’t a naked scallop like
a snail without its house,
a potato without its jacket,
a frosted lemon without its rind,
a coconut without its endocarp?

And what would Venus on her half-shell be
without her half-shell?

LES PICKPOCKETS EN FRANCE

Deux poèmes pour le prix d’un !
En français d’abord puis un autre en anglais. Lequel préférez-vous ?

LES PICKPOCKETS EN FRANCE

Cours de français de 18 h 30
au centre d’éducation pour adultes.
Genoux et pieds d’âge mûr sagement alignés
sous les bureaux en stratifié et tubes d’acier
gravés des initiales et de l’ennui de collégiens.

À un moment donné, après la leçon sur l’imparfait,
mes élèves grisonnantes se tournent l’une vers l’autre
et échangent des regards complices ;
l’une d’elles lève la main, et dans son meilleur français demande :
« Peut-on parler des pickpockets ? »

« Des pickpockets ? » bégayé-je, perdant le mien.
Je pense au jardin paisible de mes parents,
les ciels ouverts de ma terre natale,
le soleil sur les vagues de la rade de Lorient,
un goéland fondant sur une patelle.

Faisant fi de l’enseignante stupéfaite,
elles passent à l’anglais et hochent la tête,
Évoquant les manœuvres récentes et sournoises
-dignes d’Oliver Twist, des malfrats
et partageant des conseils sur les nouveaux sacs résistants aux coups de cutter.

J’avais oublié leur point de vue de touristes,
côtoyant l’ennemi en pays étranger
où elles pratiquent la langue avec peine
et traînent leurs sacs bananes
au milieu de la foule dans les catacombes ou au pied de la tour Eiffel.


LES PICK-POCKETS

It’s the 6 :30 pm French class
at the Adult Education center.
Mature knees and feet lined up
under the laminate and tubular steel desks
carved with initials and boredom of middle-school kids

At some point after the Imparfait lesson
my white-hair pupils turn to each other
and exchange excited glances.
One raises her hand :
On peut parler des pick-pockets?

Pickpockets? I stutter, losing my French
My France is my parents’ serene garden
the open skies of my homeland
the sun on the waves in la Rade de Lorient
I picture a seagull swooping down to a limpet

Bypassing the stunned teacher
they blurt out in English and nod to each other
exposing the latest-known, treacherous
Oliver Twist-like maneuvers
and sharing advice on new slash-proof bags.

I forgot that as tourists
they rub elbows with crafty thieves
work hard to practice the language
and trudge with their fanny packs
in the catacombs or the crowds beneath the Eiffel Tower.


Photo #1 : Photo by Mathias Reding on Pexels.com
Photo #2 : Photo by David Levinson on Pexels.com

SOMINEX

Le matin, avec son appli,
Allan nous promène de radio classique en radio classique :
New York, Chicago, Seattle.
À sept heures, là-bas, il fait encore nuit.
Sur KING, ils passent Calm by Classical —
« Sominex, » pour rire.

J’ai travaillé jadis dans une petite usine du New Hampshire
où j’entendais les employées
discuter des derniers somnifères sur le marché,
comparant efficacité et effets secondaires.

Dans ma tête, j’entendais
Mon père ne dort plus sans prendre ses calmants
ma mère ne travaille plus, sans ses excitants,
quelqu’un leur vend, de quoi tenir le coup !

J’ai peut-être eu beaucoup de chance
d’avoir entendu le message de Jean Louis Aubert
dans ma jeunesse
ainsi qu’un cycle circadien irréprochable.


Dans ma série « chansons française,» ce petit dernier.

L’AMÉRIQUE DANS LA COUR

L’AMÉRIQUE DANS LA COUR

En rentrant de ma promenade du soir autour du bloc,
j’ai vu entre deux bâtiments un espace
dans lequel j’ai cru voir la cour de récréation
de l’école publique Lamoricière,
et son ombre sous les marronniers.

Les marrons, qu’à l’automne on roulait dans nos poches ;
qu’on faisait reluire, qu’on comparait :
le plus lisse, le plus brillant, le plus lourd.
Parfois, on en faisait une monnaie d’échange
pour des trésors, des billes. Ils étaient magnifiques.

Mais soudain je réalise
que le fond sonore de ce souvenir,
c’est une chanson :
Les amis, je dois m’en aller
Je n’ai plus qu’à jeter mes clés
Car elle m’attend depuis que je suis né
L’Amérique […]

L’Amérique, de Joe Dassin,
est sortie en 1970, donc à quatre ans
je chantonnais dans la cour de récréation :
L’Amérique, je veux l’avoir, et je l’aurai

Moi aussi, je voulais bien la voir, l’Amérique ;
mais si j’avais su, à l’époque,
que j’y passerais la majeure partie de ma vie,
j’aurais été sidérée. Qui peut me dire
si c’est une simple coïncidence ?


Photo by Ylanite Koppens on Pexels.com

LE CANAPE ET L’INFINI

LE CANAPE ET L’INFINI

J’allume mon ordinateur, et l’écran m’informe
que “ma sélection” de programmes a été déplacée ailleurs —
les plateformes battent des cils,
elles jouent à cache-cache avec moi.

Moi, je n’ai rien demandé
Netflix, Prime, Hulu et les autres…
Une avalanche s’est mise en route sans moi.

Impuissante je ne sais pas quoi faire
à part esquiver et faire semblant de n’avoir pas vu
l’appel ; essayer d’oublier le piège à clics.

Je me sens vaguement coupable
pour tous ceux qui tournent ces films :
acteurs, scénaristes, producteurs, marketing,
qui se multiplient constamment, si déterminés,
essayant si fort de produire plus encore
pour que je m’assoie et que je regarde.

Tout ce qu’ils demandent
c’est moi sur un canapé
consommant du contenu 24/7,
sans arrêt, pour toujours :
D’abord avec les yeux, puis par perfusion intraveineuse.

Et si je brisais l’économie
en n’achetant rien ?
Et si je faisais perdre son emploi à quelqu’un,
provoquant une famille audio-visuelle de sans-abris ?

Je me souviens du téléviseur quand j’étais enfant,
Nounours, La Piste aux étoiles,
Zorro — puis L’Âge heureux,
La Demoiselle d’Avignon, en noir et blanc.

Même si je cédais et passais mes nuits à binger,
il me faudrait plusieurs vies
pour commencer à faire une brèche
dans la quantité de ce qui est généré. Quel gâchis, et je me sens si petite,
si insignifiante
face à cette nouvelle galaxie.


©2026 Veronique Cornanguer

J’ai sellectione l’illusrtation sur Pexel Free Photos, sur WordPress

MA FILLE ME PREPARE UNE OMELETTE

Au restaurant où elle travaille
on m’a installée dans un coin
tout au fond, comme pour me donner un peu d’intimité
ou cacher ma vue sur la cuisine, au bout du bar
sans savoir
que c’est ma propre fille qui
me fait une omelette.

D’abord il y avait Little old me
Puis j’ai rencontré son père
Et me voilà, des siècles plus tard,
à attendre une omelette
pendant qu’elle fait valser les casseroles et les poêles
dans ses petites mains.

J’ai commandé une omelette
parce qu’elle m’a dit que c’est ce qu’elle réussit le mieux
et ce qui lui donne le plus le sentiment
de réussite.

Je n’ose pas me lever pour aller aux toilettes
Au cas où je reviendrais, et que l’omelette serait là
et que j’aurais manqué quelque chose.

LA VIE COMMENCE A 60 ANS

Elderly person walking on rural road with walking stick and backpack

Un jour mon père avait noté
qu’alors qu’il prenait de l’âge
des souvenirs enfouis remontaient à la surface
d’eux même : un prof, une salle de classe…

Je confirme. Depuis quelques jours
je revois la salle de CE1
l’air y est clair, la prof met sur un tourne-disque
une chanson, la mélodie et les paroles
dans le cahier sur nos bureaux
Il s’agissait d’un vieil homme
et les mots « qui revient d’où nous allons… »
le reste m’échappe encore, et à Google aussi.

Il m’avait frappé à l’époque ce vieil homme
qui revenait d’où nous allions
avec sa canne, ses rhumatismes, ses souvenirs
Alors que nous avions nos goûters dans nos cartables
en partant à sa rencontre.

L’autre jour ma mère m’a joué un bon tour
Dans sa carte elle m’a rappelé une chanson
Qu’à peu près au même âge je trouvais hilarante :
Tino Rossi interprétant La vie commence à soixante ans…
Le vieux chanteur avec son petit brin de voix fluette,
ses petits mouvements d’écureuil

Et ben voilà, j’y suis, il n’y a pas de quoi rire.
C’est moi, la vieille dame,
qui revient d’où nous allions
nous, les gamins de mon enfance
c’est-à-dire il n’y a pas si longtemps

Sans avoir encore la canne, ni les rhumatismes
je ris jaune 
Sûrement, j’ai encore un petit bout de chemin à faire ?



Pas moyens de retrouver cette chanson de l’école. Dommage.
Sinon, mon anniversaire est passé depuis quelques mois, mais le borne reste présente.
L’illustration est pure AI, selon mes instructions.

Une pensée pour Emile Hevoil

Un coup de génie ils avaient eu
Mr et Mme Hevoil
en nommant leur fils Emile
un peu chelou tout de même
et tristement prédestiné

Je repense à lui parfois
sur un voilier, au sud ou au nord de l’Asie
fuyant après un dernier braquage
avec son copain Tacatac, Jo pour les intimes

tous deux avec leurs rouflaquettes,
et dans leurs mallettes,
des cravates et des vestons à col rayé
ou à pois

Des autres suspects j’ai oublié les noms
Je suis presque certaine que Pat Hibulaire
ne faisait pas partie du gang
Après vérification dans les fichiers d’Enigmako
je vois que Raf Letout est parti
dans la bande à Picsou après le casse

que Klaus Traufob s’est laissé bêtement enfermer
dans un coffre-fort qu’il triturait alors
avec Jim Gachett

Yvan Skivoll quant à lui s’est échappé
avec un sac plein de « blé »
et le noir dessein de blanchir
la camelote quelque part dans sa Russie natale

Emile et Jo, eux, ont fait bande à part
sillonnant les océans dans une folle équipée
Sous les étoiles.


Si personne ne s’en souvient, mon frere, lui, devrait!