SHOTS

The idea to gather
after an event, a party
in the room of a student you don’t know
a scenery you have never seen
and at a very late hour
the later the better
to line up behind a counter
with your new friends
as they get out small glasses
and fill them with alcohol
Tequila (they show you the worm)
the idea being to swallow it down
as quickly as possible
then as many as possible
without enjoying it
and with no specific reason,
is a fascinating concept
and entirely new to me.

You see, there is no motive
other than the fact
that one should try anything once
and you have not come all the way
across the globe
to stay in your room

You want to be surrounded
with these fine students
selected promising scholars
thoroughly sorted and tested
the top of the crop
crème de la crème.

You feel warm, warmer
and then somewhat confused
and then so confused
you don’t remember
You were singing
Ah tut tut pouet pouet la voilà
La totomobile

Because you do not find out
until later
at least after you found yourself
deep into the toilet bowl
of your own dorm
with someone holding your hair.

You will remember darkness outside
the tone of dark wood panels
interesting navy blue curtains
in a cozy home on campus
and the choice company.

You will remember
the scientific curiosity
of those avid young brains
to find out what
something that comes from a bottle
Does to the average human being
In the shortest length of time.

You will always remember
the zeal they showed
to observe another soul
poison itself and deflate like
a birthday balloon
Right in front of your eyes.


SHOTS

L’idée de se rassembler
après un événement, une fête
dans la chambre d’un étudiant que tu ne connais pas
un scène que tu n’as jamais vue
et à une heure très tardive
le plus tard possible le mieux,
de s’aligner derrière un comptoir
avec ces nouveaux amis,

qui sortent des petits verres
et les remplissent d’alcool
Tequila (ils te montrent le ver)
l’idée étant d’avaler le contenu
aussi vite que possible
puis autant que possible
sans en tirer aucun plaisir
et sans raison particulière,
est un concept fascinant
et entièrement nouveau pour toi.

Tu n’as pas d’autre motif
que l’idée qu’on doit essayer tout une fois
et tu n’as pas fait tout ce chemin
autour du monde
pour rester dans ta chambre.

Tu veux être entourée
de ces excellents élèves
prometteurs et sélectionnés
soigneusement triés et testés
top de la promo
crème de la crème.

Tu sens la chaleur, un peu plus
puis tu te sens un peu confuse
et puis si confuse
que tu ne te souviens pas
que tu chantais
Ah tut tut pouet pouet la voilà
La totomobile

Parce que tu l’apprendras plus tard
après que tu t’es trouvée
plongée dans la cuvette des WC
de ton propre dortoir
quelqu’un te tenant les cheveux.

Tu te souviendras juste
de l’obscurité dehors
Des panneaux de bois sombre
De rideaux bleu-marine
D’une maison sur le campus
Et de la compagnie de choix.

Tu te souviendras
De la curiosité scientifique
de ces jeunes cerveaux avides
de savoir ce que ce qui
sort d’une bouteille
Fait à l’être humain moyen
Dans les plus brefs délais.

Tu te souviendras toujours
du zèle qu’ils montraient
A observer une autre âme
s’empoisonner et se dégonfler
comme un ballon d’anniversaire
Devant leurs yeux.


Un autre souvenir de jeunesse pendant mon séjour dans l’Ohio. Je crois bien que c’était la première et la dernière fois que je buvais de la Tequila.

Photo by Isabella Mendes on Pexels.com

LABO DE LANGUES/LANGUAGE LAB

LABO DE LANGUES

Assise à mon bureau dans le laboratoire de langues au cœur du campus, l’antre secrète où se déroule une alchimie importante à l’aide de pistes enregistrées qui rappellent les films de James Bond, celles qui s’autodétruiront dans la minute suivante. Un apprentissage sérieux est en cours. De nouvelles connexions neuronales sont en voie de construction.

Les non-locuteurs d’une langue seront transformés, grâce aux écouteurs qui contournent leur tête, en espions potentiels dans les pays étrangers. Les ambassadeurs éventuels auront le pouvoir de faire un putsch et de changer la face du monde.

Le matériel utilisé est légèrement daté, en harmonie avec les murs lambrissés, les parquets, les bureaux en bois. Les murs sentent encore le patriarcat des années cinquante dans ce collège réputé d’arts libéraux, au départ réserve aux hommes. Je me sens en sécurité.

Quelques heures par semaine, je porte le poids respectable du bon fonctionnement du laboratoire de langues. Je garde trace du matériel que les élèves ont emprunté, rendu, et les leçons respectives.

Puis je regarde cette armée de chercheurs ambitieux s’éloigner vers un bureau où un lecteur de cassette intégré les attend, connecté à des écouteurs personnels qui garderont leurs affaires confidentielles et sûres.

Je sais, pour avoir utilisé le mécanisme moi-même, la voix de robot enregistrée qu’ils entendent :

Bonjour, je m’appelle Jacqueline

Enchantée de faire votre connaissance

Je n’entends que les voix des étudiants qui répondent à un interlocuteur fantôme.

Ils apprennent le chinois dans le confort d’un minuscule cube. J’entends le cliquetis de l’avance rapide et du retour rapide, et les voix étouffées comme des perruches timides en sourdine faisant une conversation polie sur le temps, les jours de la semaine, les parties du corps.

Oui, je joue au foot les mardis. Oui, je voudrais une tasse de thé, s’il vous plaît.

Que voulez-vous pour le déjeuner? Quelqu’un répète encore et encore, comme s’il était soudainement frappé de la maladie d’Alzheimer.

Vieille blague : “Comment se rend-on à Carnegie Hall?”
“travail, travail, travail”…

Et je pense à la noblesse de l’entreprise, se comprendre les uns les autres, tendre la main vers une fraternité humaine, même si cela commence par parler comme des tout-petits.

Mais ce que j’aime le mieux, c’est de ressentir le poids du passé, la chaleur du bois, la tranquillité du laboratoire, ses tâches bien définies, ses fiches de carton poussiéreuses, son utilité certaine dans un monde d’incertitude.

Voulez-vous reprendre du thé?


LANGUAGE LAB

Sitting at my desk in the language lab at the heart of depth of Campus, the secret lair where important alchemy takes place with the help of recorded tracks that remind one of James Bond movies, those that will self-destruct within the next minute. Important learning is taking place. New neural pathways are being built.

Non-speakers of a language will be transformed, through the headphones that semi-circle their heads, into potential spies in foreign countries. Future ambassadors with the power to make a putsch and change the face of the world.

The material used is slightly dated, in keeping with the wood-paneled walls, wood floors, wood desks. The walls still smell of the fifties’s patriarchy in this reputable liberal arts college, originally exclusively for men. I feel safe.

A few hours a week I carry the respectable weight of the smooth operation of the language lab. I keep track of the material students logged-in, logged-out, what lessons.

And then I watch this army of ambitious seekers walk away to a desk where a built-in tape-player awaits them, connected to personal headphones that will keep their business confidential and safe.

I know for having practiced there myself, the robot-voice they hear:

Bonjour, je m’appelle Jacqueline
Enchantée de faire votre connaissance

I only hear the students’ voices answering a disembodied party.

They learn Chinese from the comfort of a tiny cubby. I hear the clickety click of fast-forward and rewind, and their tentative, muffled voices like shy muted parakeets doing polite conversation about the weather, the days of the week, body parts.

Yes, I play soccer on Tuesdays. Yes I would like a cup of tea, please.

Que voulez-vous pour le déjeuner? someone repeats again and again, as if suddenly stricken with Alzheimer’s. That’s right. Practice, practice, practice.

And I think of the nobleness of the enterprise, understanding each other, reaching out to one another towards a brotherhood of human people, although it starts by speaking like toddlers.

But the best is to feel the weight of the past, the warmth of the wood, the quiet peace of the lab, its clear-cut duties, its dusty cardboard cards, its certain usefulness in a world of uncertainty.

Voulez-vous reprendre du thé?


A REBOURS

Encrusted with rubies and emeralds
A beautifully bejeweled animal
Crawls on the cover of the book
that fell on the linoleum of my dorm room.

A giant turtle so heavily laden
that it dies under the weight of its adornments
Sacrificed to the decadence of humans
With too much wealth, imagination
And opium-induced aesthetic visions.

Aberrations! I discover, innocent from afar
In my 19th century French literature class:
Huysmans, with Professor Guiney
The past vile vices of my fellow Frenchmen.

When I lift my gaze from the page
My eyes meet grey walls through grey air
The bedcover bought at Sam’s club

Together with the cheap radio clock –
I travel slowly back from France
A Rebours through time and space.


A REBOURS

Incrusté de rubis et d’émeraudes
Un animal magnifiquement orné de bijoux
Avance à pas lents sur la couverture du livre
Tombé sur le linoléum de ma chambre de dortoir.

Une tortue géante si lourdement chargée
Qu’elle meurt sous le poids de ses ornements
Sacrifiée à la décadence des humains
Trop pourvus de richesse, d’imagination
Et d’esthétiques visions induites par l’opium.

Aberrations ! Je découvre, innocente et de loin
Dans mon cours de littérature française du XIXe siècle :
« Huysmans, avec le professeur Guiney, »
Les ignobles vices passés de mes compatriotes français.

Quand je lève les yeux de la page
Mon regard rencontre à travers l’air gris
Le couvre-lit acheté chez Costco

Et le radio-réveil bon marché.
Je reviens à pas lents de France
A Rebours à travers le temps et l’espace.


Dans la série de mes souvenirs de jeunesse, la découverte de Huysmans dont je n’avais jamais entendu parler, probablement parce que mes études étaient concentrées sur la littérature anglophone.

Illustration: Auguste Leroux: Excerpt from lithograph from the 1920 edition of J.K. Huysmans’s À rebours

VENUS DE CHEMIN DE FER / VENUS ON THE TRESTLE

VENUS SUR CHEMIN DE FER

Sous la lumière rouge
Dans le labo photo
Un bac de liquide chimique
Où trempe une feuille de papier blanc

Des formes se dévoilent
Apparaissent les contours flous
Puis les contrastes noir et blanc
Et pour la postérité vient au monde :

     Venus sur chemin de fer

Petite nymphe de passage
T.A. aux heures officielles
Nerveuse parmi les feuilles mortes
De chêne d’Amérique

Cette photo est de moi debout
Nue, cheveux châtains mi-court
Hanches carrées, jambes solides
Le long de la ligne de chemin de fer

Ma belle jeunesse sur pellicule
Victime d’un rite local bénin
Bien avant l’heure du digital
Organique plutôt qu’érotique

Elle est cachée dans un tiroir
Dorénavant ma peau blanche d’antan
je l’ai vite rhabillée, cette jolie fleur.


Un autre souvenir, caché dans un tiroir. Je me demande encore comment je me suis laissé persuader de poser pour une photo nue sur le Trestle, ligne de chemin de fer abandonnée dans les bois du collège par mon boyfriend– sorte de rite des étudiants avec leurs girlfriends, comme un pari. De nos jours, depuis le digital, voir son image ne donne plus même frisson. La photo du photographe (ci-dessus) est de moi.

Et la traduction fait-maison:

VENUS ON THE TRESTLE

Under red light bulbs
In the photo lab
A tank of developing fluid
Where a sheet of white paper lies

Shapes are revealed
Blurred outlines appear
Then black and white contrasts
And for posterity comes into the world:

 Venus on the Trestle

Little nymph passing by
T.A. at official hours
Nervous among the fallen leaves
Of American oak

This picture is of me standing
Nude, shoulder-length brown hair
Square hips, strong legs
On the railway line

My beautiful youth on Kodak film
Victim of a benign local rite
Long before the digital age
Organic rather than erotic

She’s now hidden in a drawer
This white-skinned girl of yore
I quickly dressed her back again,
That pretty flower.

CHANSON DE MOI-MEME / SONG OF MYSELF

SONG OF MYSELFCHANSON DE MOI-MÊME
 In my teeny tiny dorm room
I bring pen to research paper
Desk underneath the cabinet
Particleboard doors aligned
Workplan lit up by buzzing neon light
I sing the Song of Myself
I sing the Body Electric

Across my desk and the bed
The window is screened
The view fogged up
Obliterating leaves of grass outside
Below, the A/C unit
All green body, metal flaps
And uncomplicated buttons
Sings with me, noisy and ineffective

On my wall stretches out a map
Where, In the glow of neon light
I roam the roads of America
Covering ground with Walt Whitman
Though I occasionally get up
For a can of orange Minute Maid
At the vending machine outside the door
To quench my thirst while I write my thesis
My self-imposed American quest
for Liberation
For the spirit!!  
Dans ma minuscule chambre de dortoir
Je mets le stylo au papier
Bureau sous les placards
Portes en contreplaqué alignées
Plan de travail éclairé par néon bourdonnant
Je chante la Chanson de moi-même
Je chante le corps électrique  

En face du bureau et du lit
La fenêtre est grillagée
La vue embuée
Oblitérant dehors, les feuilles d’herbe
Au-dessous, le climatiseur
Corps vert, panneaux métalliques
Boutons simples d’usage
Chante avec moi, bruyant et inefficace  

Sur le mur s’étend une carte
Où, à la lueur des néons
Je parcours les routes d’Amérique
Je franchis de longues distances avec Walt Whitman
Bien que je me lève de temps en temps
Pour une canette d’orange Minute Maid
Au distributeur automatique devant la porte
Pour étancher ma soif pendant que j’écris ma thèse
Ma quête personnelle de l’Amérique
Pour la libération
Pour l’esprit !!  

Retour à mes souvenirs de jeunesse. Je lisais Leaves of Grass (entre autres) pour mon mémoire de maitrise. Comme je suis l’autrice et la traductrice, je suis la seule responsable de mes adaptations. Comme bonus, je vous mets une traduction d’une partie du poème de Walt Whitman, ici :

1

Je me célèbre moi-même, me chante moi-même,
Toi tu assumeras tout ce que j’assumerai,
Car les atomes qui sont les miens ne t’appartiennent pas moins.

Je flâne, j’invite mon âme à la flânerie,
Flânant, m’incline sur une tige d’herbe d’été que j’observe à loisir.

Ma langue, l’ensemble des atomes de mon sang, façonnés par le sol d’ici même,
l’air d’ici même,
Ma naissance, ici même, de parents eux-même nés ici, comme les parents de leurs
parents avant eux,
Trente-sept ans ce jour, santé parfaite , je commence,
Comptant bien ne plus m’interrompre avant la mort.

Congédiés les credo, congédiées les écoles,
Ayant pris mesure exacte d’eux sans mépris mais avec du recul,
J’accueille, est-ce un bien est-ce un mal, je laisse s’exprimer
sans fin
La nature hasardeuse dans sa vierge énergie.

L’HOMME INVISIBLE DANS LA BIBLIOTHEQUE / THE INVISIBLE MAN IN THE LIBRARY

THE INVISIBLE MAN IN THE LIBRARY  L’HOMME INVISIBLE DANS LA BIBLIOTHÈQUE  
There was an invisible man in the library
Who was introduced to me by my new boyfriend
Late at night
As he worked there
His skinny chest bent over a desk
Studious, dedicated
Taking his responsibilities
As library desk officer seriously
Even when there was no-one there anymore
All the students having moved on to other
Evening and night tasks and activities.

I stayed there just because
I did not want to miss a beat
With the boy behind the counter
Who was telling me
About The Invisible Man
By Ralph Ellison
Who joined the group of Kenyon ghosts
That hovers in my memory.

But that new boyfriend of mine,
Chastised and chased me away
Reminding me of my own duties
My own ambitions that
I admit, I was neglecting
And thanks to him, perhaps
and more than a little hurt
I reluctantly crossed the darkened campus
To my dorm room
And tackled my research and thesis
While he and the invisible man
Kept busy over there.  

Il y avait un homme invisible dans la bibliothèque
Qui m’a été présenté par mon nouvel ami
Tard un soir
Alors qu’il travaillait
Son maigre torse penché sur le comptoir
Studieux, dévoué,
Tenant ses responsabilités
De responsable de la bibliothèque au sérieux
Même quand Il n’y avait plus personne
Tous les étudiants étant partis
Vers d’autres tâches et activités nocturnes.

Je restais là pour la bonne raison que
Je ne voulais pas manquer une minute
Avec le garçon derrière le comptoir
Qui me parlait, entre autres
De l’Homme invisible
Par Ralph Ellison
Qui joignit ainsi le groupe des fantômes de Kenyon
Qui plane encore dans ma mémoire.

Mais ce nouveau petit ami
M’avait grondée et chassée des lieux
Me rappelant à mes propres devoirs
Mes propres ambitions que
Je l’avoue, je négligeais
Et grâce à lui, peut-être
Blessée, et à contrecœur
Je traversai le campus assombri
Jusqu’à mon dortoir
Pour aborder mes recherches et ma thèse
Alors que l’Homme invisible et lui
S’affrontaient encore là-bas.  

Chers ami(e)s, je suis émue. Je poursuis mon mémoire en condensé poétique, et j’ai l’impression d’avoir fait un grand pas vers le futur en arrivant à mettre côte à-côte mes petites affaires linguistiques. Alors voilà.

FERNANDE

Pour l’Agenda Ironique de Mai, une continuation de La vraie journée des femmes, pondu en Mars dernier. Certains m’avaient demandé une suite, alors la voici ! Français d’abord, et Anglais après.
Les contraintes étaient : un bruit étrange et beau, cyclo-pousse. Île et poirier.

Fernande

Dans le bus pour Boston Fernande portait son sac-à-dos sur les genoux.

Barbara l’avait déposée à la station de bus comme tous les jours depuis deux semaines.
Passe une bonne journée! Fais attention, évite le Marathon il va y avoir foule ! Elles s’étaient fait la bise.

Comme elle est naïve, Barbara, se disait Fernande. Gentille, serviable. Et comme elle est nunuche.

Fernande portait le t-shirt « Nous sommes le courage l’une de l’autre. » Celui que lui avait donné Z.

Le marathon, justement, c’est là qu’elle se rendait. Tous les ans, c’est une foule internationale qui se rencontrait le long des grandes artères de la ville le troisième Lundi d’avril pour courir, ou regarder courir les marathoniens sur 42,195 km.  Ce n’est pas qu’elle compte courir, ni marcher sur les mains, Fernande, ni faire du cyclo-pousse.

« Si ce n’est pas moi, qui le fera ? Et si ce n’est pas maintenant, quand ? »  Se répètait-elle silencieusement.

Quand Barbara lui racontait ses histoires de bureau le soir, par exemple sur son boss et son café, ou le type qui lui faisait des suggestions pas nettes, elle se retenait fort pour ne pas tout lui balancer, quitte à tout faire rater.
Assez récemment, Barbara était rentrée du travail hors d’elle.
Le type de l’informatique passe devant mon bureau et me lance « Smile !  puis il reste là à me regarder. Mais de quoi je me mêle ? Pourquoi je lui sourirais, à ce crétin ? Parce que les femmes sont des potiches ? On ne se connait pas, que je sache.  Et j’ai même des gros doutes sur ses compétences ! Ça fait des semaines que j’attends un programme qu’il doit me donner.
En plus, Barbara avait entendu que le salaire de l’employé était bien trop élevé pour son poste. Et pour que Barbara se mette en colère, il fallait vraiment la pousser. Elle racontait qu’elle était restée bouche-bée un moment puis avait répondu « Et bien, raconte-moi une histoire drôle ! « La réponse n’avait pas plu au responsable informatique, et Barbara s’inquiétait un peu pour son poste, à cause des représailles. Peut-être que son patron en aurait vent.  Mais Fernande l’avait félicitée.  Elle s’était retenue d’exploser « Ma sœur, tu es une super-vulve toi aussi ! Tu ne te rends pas compte comme tu es victime du patriarcat ? Tu ne vois pas comme ils n’ont aucun respect pour nous, comme ils nous prennent pour des courges ?»

Super-vulve, c’est comme ça qu’elles s’appelaient entre elles sur la plateforme Megalia. Megalia, C’était là que Fernande avait rencontré Z. Plus tard, elles étaient passées à Womad, un espace féministe lesbien radical.

Mais ici, il lui fallait en tout temps garder un sang-froid total. Ne laisser aucun doute, tenir Barbara en dehors de tout, pour la protéger, elle et la petite. Tout s’était bien passé depuis le début. Barbara lui avait donné une clé de la porte de la chambre et n’avait sûrement pas le double. Sinon elle aurait compris tout de suite.

La bombe, elle l’avait confectionnée à partir de poudre noire artisanale et de petits objets servant à déchiqueter (billes d’acier, clous, fragments métalliques.). Elle les avait rassemblés petit à petit dans des quincailleries ici et là. Chez Macy’s elle avait acheté une cocotte-minute d’environ six litres. Elle avait ajouté un minuteur de cuisine. Elle avait ramené tout ça dans son sac à dos sans que Barbara ou Tiffany ne se doute de rien. Elle avait pris connaissance du terrain, tracé son itinéraire du jour J.

Depuis le début, elle avait laissé de faux-indices en rentrant le soir. Des tickets du MFA, des reçus de sandwiches et de clam chowder à Faneuil Hall qu’elle laissait trainer sur la table, les meubles.  Elle racontait comme elle avait fait le Duck Tours, comme elle s’est bien amusée. Hahaha. Et les cours d’anglais ? A oui, les cours d’anglais, du tonnerre. Heureusement que Barbara n’avait pas essayé de tester ses progrès. Elle se serait demandé ce à quoi elle passait ses journées.

Le soir, elle fermait sa chambre a clé, allumait son portable et se connectait avec Z.  
Toute seule, elle ne l’aurait pas fait, Même pas pour faire payer toutes les fois où elle avait entendu la sale chanson de Brassens dans son dos. Ensemble, avec Z sur Zoom, et un tuto sur YouTube elles avaient fabriqué l’engin.

Pendant qu’elles travaillaient, Z lui réexpliquait comme le but était de déstabiliser le patriarcat et que l’idéal était de vivre à distance des hommes, de s’organiser dans la non-mixité.  Z, féministe radicale coréenne originaire de Seoul vivait et étudiait actuellement à Boston. La ville américaine avait été déterminée par le groupe que menait Z comme le meilleur endroit pour se faire entendre à l’échelle mondiale. L’Ile-de-France où vivait Fernande était déjà trop souvent ciblée.
Fernande avait rencontré Z par internet quelques années auparavant. Un jour de colère envers des étudiants qui l’avaient ostracisée et un prof homme qui n’avait pas pris son travail au sérieux, elle était entrée sur un forum ou sa colère avait été validée et des oreilles sympathisantes l’avaient écoutée. Le temps était passé, mais pas la colère. De Forum en Forum, elle s’était radicalisée, jusqu’à ce qu’elle se lie avec Z. A cause de ses compétences en informatique et de son implication évidente dans la cause, Fernande avait été désignée comme agent d’action. Elle s’était d’ailleurs portée volontaire. Dans sa famille, personne ne connaissait son engagement et le prétexte du stage de langues était passé comme sur des roulettes.

Il est temps que les féministes fassent parler d’elles, lui répétait Z.  L’action radicale des femmes est possible et urgente.  Dans ses conversations avec Z, Fernande avait observé la capacité des femmes à s’organiser collectivement, l’importance cruciale qu’elles apportaient à la politique, et leur façon et leur devoir de porter leur lutte politique dans la rue. « Il n’y a pas de poire sans poirier » disait encore Z.

Dans le bus qui la conduisait à Boston, elle sentait le poids de la cocotte-minute sur ses genoux. Quand ils disaient que la place des femmes était à la cuisine… Elle avait préparé un sacré ragoût. Un vrai pot-au-feu. Dehors défilaient les commerces poussiéreux qui bordaient Route 1 et qu’elle voyait tous les matins, et le grillage de l’autre coté qui séparait la route. Devant-elle, une femme somnolait, écouteurs aux oreilles. Dans le siège d’à côté, deux jeunes hommes papotaient :

Eh, tu la connais, celle-là : » Comment est-ce qu’on garde une blonde sous la douche toute la journée? On lui donne un shampooing qui dit « laver, rincer, répéter ».

Hahaha ! Très bon. Et celle-là tu la connais :

Pourquoi la blonde a-t-elle été renvoyée de l’usine M&M?  Elle jetait tous les «W».

C’était mignon, pensait-elle, pas bien méchant.  Mais c’était le début du cancer qui continuait de ronger la population masculine, et même féminine. C’était tout un état d’esprit qu’il fallait changer.

On arrivait dans la ville. Le prochain arrêt la gare des bus de South Station, en plein dans le centre-ville. De là, elle allait prendre le subway pour Boylston Street. Elle connaissait son chemin par coeur.

Dans quelques heures, elle rencontrerait Z pour la première fois. La bombe, elles comptaient la poser à même le sol, près des grilles métalliques séparant la foule des coureurs. Puis elles reprendraient leur chemin respectif, ni vu-ni connu, Z dans la chambre d’étudiante, Fernande chez Barbara. Et puis quelques jours plus tard, la France.

« Sois ambitieuse ! » se répètait-elle. Si tout marchait comme prévu, dans moins d’une heure, on entendrait un bruit étrange et beau.


Fernande

On the bus to Boston Fernande was holding her backpack on her knees. Barbara had dropped her off at the bus station as she had every day for the past two weeks.

Have a nice day! Be careful, avoid the Marathon there will be crowds! They gave each other a peck on the cheek.

How naive she is, Barbara, though Fernande. Kind, helpful. And so simple.

Fernande was wearing the “We are each other’s courage” t-shirt. The one Z. had given him.

The marathon, in fact, was where she was going. Each year an international crowd gathered along the city’s main arteries on the third Monday in April to run, or watch the marathoners run over 42.195 km. She had no plans to run, Fernande, walk on her hands, or ride a pedicab.

“If not me, who will? And if not now, when? She repeated silently to herself.

When Barbara told her her office stories in the evening – for example about her boss and his coffee, or the guy who gave her dirty suggestions, she had to restrain herself not to spill the beans, which would mess everything up.

Fairly recently Barbara came home from work in a fury.

The IT guy walks past my desk and says “Smile!” then he keeps staring at me. Are you kidding me? Why would I smile at him? Because women are here for decoration purposes? We don’t know each other, as far as I am concerned. And I even have big doubts about his skills! I’ve been waiting weeks for a program he has yet to give me.

Besides, Barbara had heard that the employee’s salary was way too high for his position. And for Barbara to get angry, you had to really push her. She said she was speechless for a while and then said, “Tell me a funny story!” “The IT manager was not happy with the response, and Barbara was a little worried for her position, because of retaliation. Maybe the boss would find out. But Fernande congratulated her. She had refrained hard from exclaiming, “Sister, you are a super-vulva too! Don’t you realize that you are a victim of patriarchy? Can’t you see how they have no respect for us, how they think we’re stupid ? “

Super-vulva, that’s what they called each other on the Megalia platform. Megalia was where Fernande met Z. Later they switched to Womad, a radical lesbian feminist space.

But here, she had to keep her composure at all times. Leave no doubt, keep Barbara out of it all, to protect her and the little one. Everything had gone well from the start. Barbara had given her a key to the bedroom door and surely did not have the double.

She had made the bomb from homemade black powder and small objects good for shredding (steel balls, nails, metal fragments.). Little by little she had collected them in hardware stores here and there. At Macy’s she had bought a pressure cooker of about six liters. She had bought a kitchen timer. She had brought all this back in her backpack without Barbara or Tiffany suspecting a thing. She had reconnoitered the terrain, traced her D-day itinerary.

From the beginning, she had left false clues when she came home at night. She had left MFA tickets, receipts for sandwiches and clam chowder at Faneuil Hall lying on the table, the furniture. She told stories of how she had gone on the Duck Tours, how much fun she had had. Hahaha. What about English lessons? Yep, the English lessons, amazing. Luckily Barbara hadn’t tried to test her progress. She would have wondered what she was spending her days on.

In the evening, she locked her room, turned on her cell phone and connected with Z.

On her own, she would not have done it. Not even to make them pay for all the times she had heard Brassens’ dirty song behind her back. Together, with Z. on Zoom, and a tutorial on YouTube they had made the device.

While they worked, Z explained to her how the goal was to destabilize patriarchy and that the ideal was to live at a distance from men, to organize a single-sex community. Z. was a Korean radical feminist from Seoul who currently lived and studied in Boston, which had been determined by the group Z. led as the best place to be heard on a global scale. The Ile-de-France where Fernande lived was already too often targeted.

Fernande had met Z. on the internet a few years earlier. One day of intense anger with students who had ostracized her and a male teacher who did not take her job seriously, she had signed in a forum where her anger had been validated and sympathetic ears had listened to her.

Time had passed, but not the anger. From Forum to Forum, she had become radicalized, until she bonded with Z. Because of her computer skills and her obvious implication in the cause, Fernande had been appointed as agent of action. In truth, she had volunteered. In her family, nobody knew of her commitment and the pretext of the language course had raised no question.

It is time for feminists to be heard, Z told her. Radical action by women is possible and urgent. In her conversations with Z, Fernande had observed the ability of women to organize collectively, the crucial importance they placed in politics, and their way and duty to take their political struggle to the streets. “There is no pear without a pear tree,” said Z.

On the bus that took her to Boston, she felt the weight of the pressure cooker on her lap. They said the place of a women was in the kitchen… She had made a hell of a stew. Outside she watched the dusty shops that lined Route 1 pass by, the same she saw every morning, and the fence on the other side that separated the road. In front of her, a woman dozed, earphones in her ears. In the next seat, two young men were chatting:

Hey, you know that one, “How do you keep a blonde in the shower all day?
Give her a shampoo that says “wash, rinse, repeat”.

Hahaha! Very good. How about this one:

Why was the blonde fired from the M&M factory?
She was throwing away all the “W’s”.

They thought it was hilarious. It was cute, she thought, not too bad. But it was the onset of a cancer that continued to plague the male population, and even women. It was a whole state of mind that needed to be changed.

They were arriving in the city. Next stop would be South Station, right in the city center. From there she would take the subway to Boylston Street. She knew her way by heart.

In a few hours, she would meet Z. for the first time. They intended to place the bomb right on the ground, near the metal grids separating the crowd from the runners. Then they would resume their respective paths, incognito, Z to her student room, Fernande to Barbara’s. And then a few days later, France.

“Be ambitious! She repeated to herself. If everything went as planned, in less than an hour there would be a strange and beautiful noise.

COFFEEHOUSE / LES DENTS DE LA CHANCE

LES DENTS DE LA CHANCE

Comment papa et toi vous êtes-vous rencontrés?
Toujours la meilleure question à poser

Je portais une veste en daim
C’était au début de l’automne
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans la chambre de Craig
Il s’est levé pour me saluer
et s’est présenté
Et ensuite…

Nous sommes allés dans un café
Où des étudiants jouaient de la musique
Il a chanté ses chansons sur scène
Avec Bruce et Mark et Nathalie
Je ne faisais qu’écouter
Juste débarquée de France

C’était la nuit dehors après
On a traversé le campus
Guitare à l’épaule
Bottes marron
Boucles blondes
Blue Jeans

Ton père, je dirais
Avait les dents de la chance
Les jeans, j’apprendrais, étaient des LEVIS qu’il achetait dans des friperies
Sa chambre était spacieuse
Avec un vélo dans un coin
Et un cadre de lit en métal contre le mur
Il allumait des bougies
Et de l’encens à la fraise
Il portait une chemise couleur fraise
Qu’Il avait trouvé dans une friperie
Et un petit anneau à l’oreille
La fenêtre donnait sur une belle pelouse
Dans sa chambre à Watson Hall
La lumière était différente
Il jouait du Van Morrison
Il jouait du Clannad
Il jouait des ballades irlandaises
A propos d’une île irlandaise et d’un Willy O’Winsbury

Et c’est comme ça que j’ai rencontré votre père.


COFFEE HOUSE

How did you and dad meet?
Always the best question to ask

I was wearing a suede jacket
It was early fall
we first met in Craig’s room
He got up to greet me
and introduced himself
And then…

We went to a Coffeehouse
(There was no coffee involved)
He sang his songs on stage
with Bruce and Mark and Nathalie
I just listened
Still fresh from France

It was night outside after
crossing the campus
his guitar
Brown boots
Blond curls
Blue jeans

Your father, I would say
Had good luck teeth
The jeans, I would learn, were LEVIS’ he bought in thrift stores
His room was spacious
With a bike in a corner
and an upright metal bed frame against the wall
He would light up a candle
and strawberry-scented incense
he wore a strawberry-colored shirt
He had found in a thrift store
and a small ring in his ear
The window looked onto a lawn
In his room in Watson Hall
the light was different
He played Van Morrison
He played Clannad
He played Irish ballads
about some Western Island and a Willy O’Winsbury

And that is how I met your father.


Dans la série de mes souvenirs universitaires, une rencontre importante. J’ai écrit ces poèmes en anglais au départ puis les ai traduits en Français, ce qui donne ce style un peu artificiel parfois. Evoquer ces souvenirs en phrases courtes comme les images des souvenirs reviennent en flash me semblait naturel. Mais d’autres épisodes étaient plus adaptés à une narration en prose. Ca vient, ça vient … !

Illustration: The analog dream on WordPress.com

NATATION / SWIMMING 101

NATATION pour débutants

L’été avant mon départ, sur la plage, j’avais parcouru le catalogue que j’avais reçu par la poste, une liste impressionnante de cours de premier cycle disponibles au collège américain où j’avais été invité, et je m’émerveillais des cours fascinants, inouïs en France:

Théâtre ; Écriture créative ; Danse ; Histoire de la musique ; Poésie

J’avais l’impression d’avoir gagné à la loterie.

Dans l’euphorie de cette offre, j’avais naturellement commencé à choisir sur l’étalage les saveurs que je choisirais. Ma propre éducation française était basée sur une politique pragmatique, la loi de l’offre et de la demande. L’éducation était gratuite, assurée par le gouvernement, et les étudiants étaient dirigés vers ce que nous appelions des débouchés et il n’y avait pas beaucoup de marge de manœuvre en cours de route. L’enseignement était divisé en filières et, bien que ce soit possible, il n’était pas encouragé de changer de voie ou de s’arrêter en route.

À moins de suivre une formation spécifique en théâtre, danse ou musique, il y avait peu de chances de pouvoir accéder à de telles classes. Et pour moi, la notion d’écriture créative était enchanteresse. Les cours de littérature étaient consacrés à l’étude des grands écrivains. Le fait que l’art d’écrire puisse être enseigné à de jeunes étudiants, et encouragé dans une classe était une idée très étrangère.

J’avais commencé à rêver théâtre! costumes, scène, lumières, sans parler des œuvres dans lesquelles nous allions nous immerger!

Bien sûr. J’allais prendre écriture créative. Avec un accompagnement de danse, s’il vous plaît.

Ce serait comme le Club Med, avec plus de culture.

Quelques jours après mon arrivée au collège, l’heure était venue de visiter le bureau du Registrar pour m’inscrire aux cours. Selon le contrat, je devais enseigner quelques classes, travailler dans le laboratoire de langues, organiser la table française, animer un dortoir français (il n’y en avait pas à Kenyon) et suivre trois cours. Très excitée, j’étais entrée et avais proposé mes choix: Théâtre, Écriture créative, Danse.

Whoa, whoa! Calmez-vous! l’homme avait dit. Tous ces cours sont déjà pris. Vous êtes assistante avec une bourse ici, pas étudiante de premier cycle à temps plein.

J’avais oublié que je n’étais pas une vraie étudiante à cette université américaine où l’on étudiait les sciences humaines pour avoir une éducation équilibrée et complète.

Il m’expliqua que ces classes, que j’avais naïvement sélectionnées, avaient toutes été prises par des étudiants légitimes qui avaient choisi leurs majors et leurs mineurs il y a longtemps selon la procédure formelle. Et voyons ce qui restait disponible pour moi…:

Littérature française? Allemand ?

Vous pouvez prendre Littérature américaine au deuxième semestre et Aérobic si vous le souhaitez. La seule autre option est… Natation 101. Un cours pour débutants.

Apprendre à nager? Mais je sais nager!

Ou bien je le pensais. Mais je devais admettre que tout ce que je savais, je l’avais appris avec une bouée à la plage quand j’avais six ans.

Maintenant vraiment déçue, je me demandai lequel de ces cours ennuyeux me rappellerait le moins mes seize dernières années de scolarité française. Je faisais de l’allemand depuis le lycée et j’avais atteint un niveau acceptable, et j’étais depuis longtemps casée dans la « filière littéraire », où j’étudiais l’écriture des autres. J’envisageai l’aérobic (j’avais toujours été fidèle à Veronique et Davina dans mon salon), mais quand on m’avait dit qu’il s’agissait de faire du jogging en groupe sur des pistes de course poussiéreuses, je m’étais rabattue sur la natation, car j’aimais être dans l’eau et cela n’impliquait pas d’écrire des devoirs. J’avais ajouté allemand et littérature française par devoir. Ces sujets ne seraient pas trop difficiles et ne feraient pas concurrence à mes autres responsabilités. En contraste avec les gâteries du début, tout ceci était aussi excitant que petit-pois et carottes dans mon assiette.

C’est ainsi qu’à huit heures du matin, alors que tout le campus dormait, je me retrouvai face au paysage bleu chatoyant de la piscine olympique de Kenyon College. Le premier jour, surprise, j’avais aussi été confrontée au fait que personne d’autre ne s’était inscrit à ce cours pour débutants. Personne à part moi. J’étais seule. Le professeur qui entraînait l’équipe de natation réputée dans des classes avancées était mon entraîneur personnel.

Chaque matin, dans mon maillot de bain athlétique bleu marine, je descendais l’échelle de métal et sentais la fraîcheur de l’eau sur mes orteils, mes genoux, mes cuisses, ma taille, dernier frisson et je m’étirais le long d’un couloir vide.

Au lieu de l’agitation théâtrale, des jeux d’écriture, des exercices à la barre, ou des créations poétiques, j’affrontai l’espace vide et silencieux, le calme méditatif du petit matin, l’étrange intimité forcée avec l’entraîneur. Mais ne vous méprenez pas, il n’y eu pas d’épiphanie. Juste à réfléchir. Oubliées les sucreries du départ, ou même un plat d’accompagnement de pois et de carottes. C’était une grosse et belle carotte, fraîche et crue qu’on me donnait. Une parfaite carotte Zen.

J’ai appris dans cette classe beaucoup plus que j’aurais cru. Bientôt, je traversai la piscine en dos crawlé, en nage indienne, en brasse, en respirant correctement. Ces leçons étaient précieuses et bienvenues. J’étais une équipe de natation à moi toute seule, en compétition avec moi-même, gagnant tout le temps. Mon entraîneur croyait en moi, m’encourageant quand je faisais bien. Et je faisais toujours mieux que ceux qui n’étaient pas là.

Il y avait aussi un étrange plaisir dans ces circonstances qui avaient fait traverser l’océan à cette Française pour qu’elle se retrouve seule dans une piscine olympique.

J’avais été remis à ma place et j’avais reçu le cadeau du silence du grand bain en récompense.

Retour à moi-même

Seule.


SWIMMING 101

The summer before my departure, on the beach, I had been perusing the catalogue I had received in the mail, a dizzying list of undergraduate courses available at the American college I had been invited to, and marveled at the fascinating classes, unheard of in France:
Theatre
Creative writing; Dance; History of Music; Poetry…
I felt I had won the lottery.

Still giddy from this offer, I naturally went on choosing on the candy rack what flavors I would pick. My own French education was based on pragmatic politics, the law of supply and demand. Education was free, provided by the government, and students were channeled towards what we called débouchés (professional outlets) and there was not much wiggle room along the way. Most branches of education were divided in filières (sectors) and though it was possible, it was not encouraged to change paths or to take time off.
Unless you were following a specific training in Theatre, Dance, or music, there was little chance you could access such classes. And to me the notion of Creative writing was enchanting. Literature classes were dedicated to the study of the great writers. The fact that the art of writing could be taught to young students and encouraged in a class was a very foreign idea.

I started dreaming of Theatre! the costumes, the stage, the lights, the literate works we were going to immerse ourselves in!
Of course. creative writing. And a side-dish of dance, please.
It would be like Club med, with more culture.

                After a few days following my arrival at the college I was advised to visit the Registrar’s office to sign up for classes. According to the contract, I was expected to teach, work in the language lab, organize the French table, animate a French dorm (there was none where at Kenyon) and take three classes. Very excited, I stepped in office and laid down my choices: Theatre, Creative writing, Dance.

“Whoa, whoa! Hold your horses!” the man said. All those classes are already taken, young miss. You are a Teaching Assistant on a scholarship here, not an undergraduate full-time student. “

I had forgotten that I was not a real student at this American Liberal Arts College, where you studied humanities to become a well-rounded citizen.
He explained to me that those classes I had cherry-picked, starry-eyed, belonged to legitimate students who had chosen their majors and minors a long time ago according to the formal procedure. And let’s see what was available for me:

How about French literature? Or what about German (still open)? 
You could do American literature second semester, and Aerobics if you want.  The only other option is… Swimming 101. A beginner’s class.

Learn how to swim? But I know how to swim!
or I thought I did. But I had to admit that all I knew I had learned with an floatie at the beach when I was six.

Now really disappointed, I considered which of those boring classes would be the least reminiscent of my sixteen past years of French schooling. I had been taking German since high-school and had reached an acceptable level, and had long been cast in the literary filière, where I had been studying other people’s writing.  I considered Aerobics, but when I was told in consisted in group jogging along dusty racetracks, I fell back on Swimming, since I liked being in water and it did not involve writing papers. I added German, and French literature because I had to. The subjects would not be too challenging and therefore would not compete with my other requirements. In contrast with the candy store of the beginning, this was as exciting as peas and carrots on my plate.

This is how at eight in the morning, while the whole campus was asleep, I found myself facing the shimmering blue landscape of the Olympic-size swimming pool of Kenyon College. And on the first day, surprise, I also faced the fact that no-one else has signed for this beginner’s class but me. I was The only student. The professor who trained the award-winning Swim Team in advanced classes became my personal trainer.

Every morning, In my navy-blue athletic swimsuit, I climbed down the metal ladder and felt the cool wetness on my toes, my knees, my thighs, my waist, last shiver and there I was, stretching my length along an empty lane.

Instead of theatrical excitement, playful writing games, leotards and barre exercises, or swoon-worthy poetic creations, I faced the empty silent space, the meditative quiet in the earl morning, the odd forced intimacy with the professional trainer. Yet don’t get me wrong, there was no epiphany.  Just sobering down. Forget candy, or even a side dish of peas and carrots. This was a big, fat, beautiful, fresh, raw carrot I was given here. A perfect Zen carrot.

I did learn a lot more than I thought I would. Soon I was crossing the pool in a backstroke, sidestroke, breaststroke, breathing properly. Those lessons were precious and welcome.  I was a swim-team all by myself, competing with myself, winning all the time. My coach believed in me, cheering me when I did well. And I always did better than anyone who was not there.

There was also an odd pleasure in the circumstances that made this French girl cross the ocean to find herself alone in an Olympic-side pool.

I had been put back in my place and been given the gift of the silence of swimming as a reward.
Back to myself.
Alone.

NAKED COED LACROSSE

NAKED COED LACROSSE

Let’s start the orientation :
On the right my desk
On the left my bed
Welcome to the narrow quarters
Of my American college room

Just outside
This dorm bathroom
Then another door
Behind which a vending machine drops cans of Orange Minute Maid
with a clang
In my wallet, quarters, pennies, nickels and dimes


My bedroom door opens on new sounds
Naked Coed Lacrosse!!
A team of two girls, charming and playful ask
Will you buy a t-shirt from us?

What is coed? What is naked? What is Lacrosse?
Then Why coed? Why naked? Why Lacrosse?
With the help of practical sign language
I try to assimilate new, bizarre images
But decline to buy a t-shirt

More sign language and I get a grasp
Of what is Halloween on campus!
That’s what “Fun-loving” is about

The promotional keychain gift from the Catering services tells me
“You’re #1 with us”
I am so flattered!


LACROSSE COED NU

Commençons l’orientation :
A droite mon bureau
A gauche mon lit

Bienvenue dans les quartiers étroits
De ma chambre de dortoir américain

Juste au dehors
La salle de bain commune
Puis une autre porte
Derrière laquelle un distributeur automatique
Laisse tomber des canettes de Minute Maid à l’orange
Dans un clang amorti
Dans mon portemonnaie, le cliquetis des quarters, pennies, nickels et dimes

La porte de ma chambre s’ouvre sur de nouveaux sons
Naked Coed Lacrosse !!
Deux filles en équipe, charmantes et joyeuses demandent
Achetez nous un t-shirt !

Qu’est-ce que naked ? Qu’est-ce que coed ? Qu’est-ce que Lacrosse ?
Pourquoi Lacrosse ? Pourquoi mixte ? Pourquoi nu ?
Avec l’aide d’une langue des gestes
J’assimile de nouvelles images bizarres
Mais je n’achète pas le t-shirt

Encore un peu de langue des signes et je comprends
Ce qu’est Halloween sur le campus !
Et ce que signifie «fun-loving»

Le porte-clé promotionnel cadeau du service de restauration me dit
« Vous êtes n ° 1 avec nous »
Je suis extrêmement flattée !

* * * *

Les premiers jours sur le campus, tout semblait très étrange. Entre autre ce t-shirt qu’on voulait me vendre. Je n’ai toujours jamais vu de jeu de Lacrosse.
Pour ceux qui débarquent sur mon site, je raconte mes aventures universitaires au siècle dernier, circa 1988.

La crosse (ou quelquefois le lacrosse) est un sport collectif d’origine amérindienne où les joueurs se servent d’une crosse pour mettre une balle dans le but adverse. Codifié en 1867 par le Canadien William George Beers, le sport original est appelé aujourd’hui la crosse au champ. De celui-ci sont nées deux autres variantes de la crosse : la crosse féminine dans les années 1890 en Écosse, puis la crosse en enclos dans les années 1930.