LABO DE LANGUES/LANGUAGE LAB

LABO DE LANGUES

Assise à mon bureau dans le laboratoire de langues au cœur du campus, l’antre secrète où se déroule une alchimie importante à l’aide de pistes enregistrées qui rappellent les films de James Bond, celles qui s’autodétruiront dans la minute suivante. Un apprentissage sérieux est en cours. De nouvelles connexions neuronales sont en voie de construction.

Les non-locuteurs d’une langue seront transformés, grâce aux écouteurs qui contournent leur tête, en espions potentiels dans les pays étrangers. Les ambassadeurs éventuels auront le pouvoir de faire un putsch et de changer la face du monde.

Le matériel utilisé est légèrement daté, en harmonie avec les murs lambrissés, les parquets, les bureaux en bois. Les murs sentent encore le patriarcat des années cinquante dans ce collège réputé d’arts libéraux, au départ réserve aux hommes. Je me sens en sécurité.

Quelques heures par semaine, je porte le poids respectable du bon fonctionnement du laboratoire de langues. Je garde trace du matériel que les élèves ont emprunté, rendu, et les leçons respectives.

Puis je regarde cette armée de chercheurs ambitieux s’éloigner vers un bureau où un lecteur de cassette intégré les attend, connecté à des écouteurs personnels qui garderont leurs affaires confidentielles et sûres.

Je sais, pour avoir utilisé le mécanisme moi-même, la voix de robot enregistrée qu’ils entendent :

Bonjour, je m’appelle Jacqueline

Enchantée de faire votre connaissance

Je n’entends que les voix des étudiants qui répondent à un interlocuteur fantôme.

Ils apprennent le chinois dans le confort d’un minuscule cube. J’entends le cliquetis de l’avance rapide et du retour rapide, et les voix étouffées comme des perruches timides en sourdine faisant une conversation polie sur le temps, les jours de la semaine, les parties du corps.

Oui, je joue au foot les mardis. Oui, je voudrais une tasse de thé, s’il vous plaît.

Que voulez-vous pour le déjeuner? Quelqu’un répète encore et encore, comme s’il était soudainement frappé de la maladie d’Alzheimer.

Vieille blague : “Comment se rend-on à Carnegie Hall?”
“travail, travail, travail”…

Et je pense à la noblesse de l’entreprise, se comprendre les uns les autres, tendre la main vers une fraternité humaine, même si cela commence par parler comme des tout-petits.

Mais ce que j’aime le mieux, c’est de ressentir le poids du passé, la chaleur du bois, la tranquillité du laboratoire, ses tâches bien définies, ses fiches de carton poussiéreuses, son utilité certaine dans un monde d’incertitude.

Voulez-vous reprendre du thé?


LANGUAGE LAB

Sitting at my desk in the language lab at the heart of depth of Campus, the secret lair where important alchemy takes place with the help of recorded tracks that remind one of James Bond movies, those that will self-destruct within the next minute. Important learning is taking place. New neural pathways are being built.

Non-speakers of a language will be transformed, through the headphones that semi-circle their heads, into potential spies in foreign countries. Future ambassadors with the power to make a putsch and change the face of the world.

The material used is slightly dated, in keeping with the wood-paneled walls, wood floors, wood desks. The walls still smell of the fifties’s patriarchy in this reputable liberal arts college, originally exclusively for men. I feel safe.

A few hours a week I carry the respectable weight of the smooth operation of the language lab. I keep track of the material students logged-in, logged-out, what lessons.

And then I watch this army of ambitious seekers walk away to a desk where a built-in tape-player awaits them, connected to personal headphones that will keep their business confidential and safe.

I know for having practiced there myself, the robot-voice they hear:

Bonjour, je m’appelle Jacqueline
Enchantée de faire votre connaissance

I only hear the students’ voices answering a disembodied party.

They learn Chinese from the comfort of a tiny cubby. I hear the clickety click of fast-forward and rewind, and their tentative, muffled voices like shy muted parakeets doing polite conversation about the weather, the days of the week, body parts.

Yes, I play soccer on Tuesdays. Yes I would like a cup of tea, please.

Que voulez-vous pour le déjeuner? someone repeats again and again, as if suddenly stricken with Alzheimer’s. That’s right. Practice, practice, practice.

And I think of the nobleness of the enterprise, understanding each other, reaching out to one another towards a brotherhood of human people, although it starts by speaking like toddlers.

But the best is to feel the weight of the past, the warmth of the wood, the quiet peace of the lab, its clear-cut duties, its dusty cardboard cards, its certain usefulness in a world of uncertainty.

Voulez-vous reprendre du thé?


COFFEEHOUSE / LES DENTS DE LA CHANCE

LES DENTS DE LA CHANCE

Comment papa et toi vous êtes-vous rencontrés?
Toujours la meilleure question à poser

Je portais une veste en daim
C’était au début de l’automne
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans la chambre de Craig
Il s’est levé pour me saluer
et s’est présenté
Et ensuite…

Nous sommes allés dans un café
Où des étudiants jouaient de la musique
Il a chanté ses chansons sur scène
Avec Bruce et Mark et Nathalie
Je ne faisais qu’écouter
Juste débarquée de France

C’était la nuit dehors après
On a traversé le campus
Guitare à l’épaule
Bottes marron
Boucles blondes
Blue Jeans

Ton père, je dirais
Avait les dents de la chance
Les jeans, j’apprendrais, étaient des LEVIS qu’il achetait dans des friperies
Sa chambre était spacieuse
Avec un vélo dans un coin
Et un cadre de lit en métal contre le mur
Il allumait des bougies
Et de l’encens à la fraise
Il portait une chemise couleur fraise
Qu’Il avait trouvé dans une friperie
Et un petit anneau à l’oreille
La fenêtre donnait sur une belle pelouse
Dans sa chambre à Watson Hall
La lumière était différente
Il jouait du Van Morrison
Il jouait du Clannad
Il jouait des ballades irlandaises
A propos d’une île irlandaise et d’un Willy O’Winsbury

Et c’est comme ça que j’ai rencontré votre père.


COFFEE HOUSE

How did you and dad meet?
Always the best question to ask

I was wearing a suede jacket
It was early fall
we first met in Craig’s room
He got up to greet me
and introduced himself
And then…

We went to a Coffeehouse
(There was no coffee involved)
He sang his songs on stage
with Bruce and Mark and Nathalie
I just listened
Still fresh from France

It was night outside after
crossing the campus
his guitar
Brown boots
Blond curls
Blue jeans

Your father, I would say
Had good luck teeth
The jeans, I would learn, were LEVIS’ he bought in thrift stores
His room was spacious
With a bike in a corner
and an upright metal bed frame against the wall
He would light up a candle
and strawberry-scented incense
he wore a strawberry-colored shirt
He had found in a thrift store
and a small ring in his ear
The window looked onto a lawn
In his room in Watson Hall
the light was different
He played Van Morrison
He played Clannad
He played Irish ballads
about some Western Island and a Willy O’Winsbury

And that is how I met your father.


Dans la série de mes souvenirs universitaires, une rencontre importante. J’ai écrit ces poèmes en anglais au départ puis les ai traduits en Français, ce qui donne ce style un peu artificiel parfois. Evoquer ces souvenirs en phrases courtes comme les images des souvenirs reviennent en flash me semblait naturel. Mais d’autres épisodes étaient plus adaptés à une narration en prose. Ca vient, ça vient … !

Illustration: The analog dream on WordPress.com

NATATION / SWIMMING 101

NATATION pour débutants

L’été avant mon départ, sur la plage, j’avais parcouru le catalogue que j’avais reçu par la poste, une liste impressionnante de cours de premier cycle disponibles au collège américain où j’avais été invité, et je m’émerveillais des cours fascinants, inouïs en France:

Théâtre ; Écriture créative ; Danse ; Histoire de la musique ; Poésie

J’avais l’impression d’avoir gagné à la loterie.

Dans l’euphorie de cette offre, j’avais naturellement commencé à choisir sur l’étalage les saveurs que je choisirais. Ma propre éducation française était basée sur une politique pragmatique, la loi de l’offre et de la demande. L’éducation était gratuite, assurée par le gouvernement, et les étudiants étaient dirigés vers ce que nous appelions des débouchés et il n’y avait pas beaucoup de marge de manœuvre en cours de route. L’enseignement était divisé en filières et, bien que ce soit possible, il n’était pas encouragé de changer de voie ou de s’arrêter en route.

À moins de suivre une formation spécifique en théâtre, danse ou musique, il y avait peu de chances de pouvoir accéder à de telles classes. Et pour moi, la notion d’écriture créative était enchanteresse. Les cours de littérature étaient consacrés à l’étude des grands écrivains. Le fait que l’art d’écrire puisse être enseigné à de jeunes étudiants, et encouragé dans une classe était une idée très étrangère.

J’avais commencé à rêver théâtre! costumes, scène, lumières, sans parler des œuvres dans lesquelles nous allions nous immerger!

Bien sûr. J’allais prendre écriture créative. Avec un accompagnement de danse, s’il vous plaît.

Ce serait comme le Club Med, avec plus de culture.

Quelques jours après mon arrivée au collège, l’heure était venue de visiter le bureau du Registrar pour m’inscrire aux cours. Selon le contrat, je devais enseigner quelques classes, travailler dans le laboratoire de langues, organiser la table française, animer un dortoir français (il n’y en avait pas à Kenyon) et suivre trois cours. Très excitée, j’étais entrée et avais proposé mes choix: Théâtre, Écriture créative, Danse.

Whoa, whoa! Calmez-vous! l’homme avait dit. Tous ces cours sont déjà pris. Vous êtes assistante avec une bourse ici, pas étudiante de premier cycle à temps plein.

J’avais oublié que je n’étais pas une vraie étudiante à cette université américaine où l’on étudiait les sciences humaines pour avoir une éducation équilibrée et complète.

Il m’expliqua que ces classes, que j’avais naïvement sélectionnées, avaient toutes été prises par des étudiants légitimes qui avaient choisi leurs majors et leurs mineurs il y a longtemps selon la procédure formelle. Et voyons ce qui restait disponible pour moi…:

Littérature française? Allemand ?

Vous pouvez prendre Littérature américaine au deuxième semestre et Aérobic si vous le souhaitez. La seule autre option est… Natation 101. Un cours pour débutants.

Apprendre à nager? Mais je sais nager!

Ou bien je le pensais. Mais je devais admettre que tout ce que je savais, je l’avais appris avec une bouée à la plage quand j’avais six ans.

Maintenant vraiment déçue, je me demandai lequel de ces cours ennuyeux me rappellerait le moins mes seize dernières années de scolarité française. Je faisais de l’allemand depuis le lycée et j’avais atteint un niveau acceptable, et j’étais depuis longtemps casée dans la « filière littéraire », où j’étudiais l’écriture des autres. J’envisageai l’aérobic (j’avais toujours été fidèle à Veronique et Davina dans mon salon), mais quand on m’avait dit qu’il s’agissait de faire du jogging en groupe sur des pistes de course poussiéreuses, je m’étais rabattue sur la natation, car j’aimais être dans l’eau et cela n’impliquait pas d’écrire des devoirs. J’avais ajouté allemand et littérature française par devoir. Ces sujets ne seraient pas trop difficiles et ne feraient pas concurrence à mes autres responsabilités. En contraste avec les gâteries du début, tout ceci était aussi excitant que petit-pois et carottes dans mon assiette.

C’est ainsi qu’à huit heures du matin, alors que tout le campus dormait, je me retrouvai face au paysage bleu chatoyant de la piscine olympique de Kenyon College. Le premier jour, surprise, j’avais aussi été confrontée au fait que personne d’autre ne s’était inscrit à ce cours pour débutants. Personne à part moi. J’étais seule. Le professeur qui entraînait l’équipe de natation réputée dans des classes avancées était mon entraîneur personnel.

Chaque matin, dans mon maillot de bain athlétique bleu marine, je descendais l’échelle de métal et sentais la fraîcheur de l’eau sur mes orteils, mes genoux, mes cuisses, ma taille, dernier frisson et je m’étirais le long d’un couloir vide.

Au lieu de l’agitation théâtrale, des jeux d’écriture, des exercices à la barre, ou des créations poétiques, j’affrontai l’espace vide et silencieux, le calme méditatif du petit matin, l’étrange intimité forcée avec l’entraîneur. Mais ne vous méprenez pas, il n’y eu pas d’épiphanie. Juste à réfléchir. Oubliées les sucreries du départ, ou même un plat d’accompagnement de pois et de carottes. C’était une grosse et belle carotte, fraîche et crue qu’on me donnait. Une parfaite carotte Zen.

J’ai appris dans cette classe beaucoup plus que j’aurais cru. Bientôt, je traversai la piscine en dos crawlé, en nage indienne, en brasse, en respirant correctement. Ces leçons étaient précieuses et bienvenues. J’étais une équipe de natation à moi toute seule, en compétition avec moi-même, gagnant tout le temps. Mon entraîneur croyait en moi, m’encourageant quand je faisais bien. Et je faisais toujours mieux que ceux qui n’étaient pas là.

Il y avait aussi un étrange plaisir dans ces circonstances qui avaient fait traverser l’océan à cette Française pour qu’elle se retrouve seule dans une piscine olympique.

J’avais été remis à ma place et j’avais reçu le cadeau du silence du grand bain en récompense.

Retour à moi-même

Seule.


SWIMMING 101

The summer before my departure, on the beach, I had been perusing the catalogue I had received in the mail, a dizzying list of undergraduate courses available at the American college I had been invited to, and marveled at the fascinating classes, unheard of in France:
Theatre
Creative writing; Dance; History of Music; Poetry…
I felt I had won the lottery.

Still giddy from this offer, I naturally went on choosing on the candy rack what flavors I would pick. My own French education was based on pragmatic politics, the law of supply and demand. Education was free, provided by the government, and students were channeled towards what we called débouchés (professional outlets) and there was not much wiggle room along the way. Most branches of education were divided in filières (sectors) and though it was possible, it was not encouraged to change paths or to take time off.
Unless you were following a specific training in Theatre, Dance, or music, there was little chance you could access such classes. And to me the notion of Creative writing was enchanting. Literature classes were dedicated to the study of the great writers. The fact that the art of writing could be taught to young students and encouraged in a class was a very foreign idea.

I started dreaming of Theatre! the costumes, the stage, the lights, the literate works we were going to immerse ourselves in!
Of course. creative writing. And a side-dish of dance, please.
It would be like Club med, with more culture.

                After a few days following my arrival at the college I was advised to visit the Registrar’s office to sign up for classes. According to the contract, I was expected to teach, work in the language lab, organize the French table, animate a French dorm (there was none where at Kenyon) and take three classes. Very excited, I stepped in office and laid down my choices: Theatre, Creative writing, Dance.

“Whoa, whoa! Hold your horses!” the man said. All those classes are already taken, young miss. You are a Teaching Assistant on a scholarship here, not an undergraduate full-time student. “

I had forgotten that I was not a real student at this American Liberal Arts College, where you studied humanities to become a well-rounded citizen.
He explained to me that those classes I had cherry-picked, starry-eyed, belonged to legitimate students who had chosen their majors and minors a long time ago according to the formal procedure. And let’s see what was available for me:

How about French literature? Or what about German (still open)? 
You could do American literature second semester, and Aerobics if you want.  The only other option is… Swimming 101. A beginner’s class.

Learn how to swim? But I know how to swim!
or I thought I did. But I had to admit that all I knew I had learned with an floatie at the beach when I was six.

Now really disappointed, I considered which of those boring classes would be the least reminiscent of my sixteen past years of French schooling. I had been taking German since high-school and had reached an acceptable level, and had long been cast in the literary filière, where I had been studying other people’s writing.  I considered Aerobics, but when I was told in consisted in group jogging along dusty racetracks, I fell back on Swimming, since I liked being in water and it did not involve writing papers. I added German, and French literature because I had to. The subjects would not be too challenging and therefore would not compete with my other requirements. In contrast with the candy store of the beginning, this was as exciting as peas and carrots on my plate.

This is how at eight in the morning, while the whole campus was asleep, I found myself facing the shimmering blue landscape of the Olympic-size swimming pool of Kenyon College. And on the first day, surprise, I also faced the fact that no-one else has signed for this beginner’s class but me. I was The only student. The professor who trained the award-winning Swim Team in advanced classes became my personal trainer.

Every morning, In my navy-blue athletic swimsuit, I climbed down the metal ladder and felt the cool wetness on my toes, my knees, my thighs, my waist, last shiver and there I was, stretching my length along an empty lane.

Instead of theatrical excitement, playful writing games, leotards and barre exercises, or swoon-worthy poetic creations, I faced the empty silent space, the meditative quiet in the earl morning, the odd forced intimacy with the professional trainer. Yet don’t get me wrong, there was no epiphany.  Just sobering down. Forget candy, or even a side dish of peas and carrots. This was a big, fat, beautiful, fresh, raw carrot I was given here. A perfect Zen carrot.

I did learn a lot more than I thought I would. Soon I was crossing the pool in a backstroke, sidestroke, breaststroke, breathing properly. Those lessons were precious and welcome.  I was a swim-team all by myself, competing with myself, winning all the time. My coach believed in me, cheering me when I did well. And I always did better than anyone who was not there.

There was also an odd pleasure in the circumstances that made this French girl cross the ocean to find herself alone in an Olympic-side pool.

I had been put back in my place and been given the gift of the silence of swimming as a reward.
Back to myself.
Alone.

NAKED COED LACROSSE

NAKED COED LACROSSE

Let’s start the orientation :
On the right my desk
On the left my bed
Welcome to the narrow quarters
Of my American college room

Just outside
This dorm bathroom
Then another door
Behind which a vending machine drops cans of Orange Minute Maid
with a clang
In my wallet, quarters, pennies, nickels and dimes


My bedroom door opens on new sounds
Naked Coed Lacrosse!!
A team of two girls, charming and playful ask
Will you buy a t-shirt from us?

What is coed? What is naked? What is Lacrosse?
Then Why coed? Why naked? Why Lacrosse?
With the help of practical sign language
I try to assimilate new, bizarre images
But decline to buy a t-shirt

More sign language and I get a grasp
Of what is Halloween on campus!
That’s what “Fun-loving” is about

The promotional keychain gift from the Catering services tells me
“You’re #1 with us”
I am so flattered!


LACROSSE COED NU

Commençons l’orientation :
A droite mon bureau
A gauche mon lit

Bienvenue dans les quartiers étroits
De ma chambre de dortoir américain

Juste au dehors
La salle de bain commune
Puis une autre porte
Derrière laquelle un distributeur automatique
Laisse tomber des canettes de Minute Maid à l’orange
Dans un clang amorti
Dans mon portemonnaie, le cliquetis des quarters, pennies, nickels et dimes

La porte de ma chambre s’ouvre sur de nouveaux sons
Naked Coed Lacrosse !!
Deux filles en équipe, charmantes et joyeuses demandent
Achetez nous un t-shirt !

Qu’est-ce que naked ? Qu’est-ce que coed ? Qu’est-ce que Lacrosse ?
Pourquoi Lacrosse ? Pourquoi mixte ? Pourquoi nu ?
Avec l’aide d’une langue des gestes
J’assimile de nouvelles images bizarres
Mais je n’achète pas le t-shirt

Encore un peu de langue des signes et je comprends
Ce qu’est Halloween sur le campus !
Et ce que signifie «fun-loving»

Le porte-clé promotionnel cadeau du service de restauration me dit
« Vous êtes n ° 1 avec nous »
Je suis extrêmement flattée !

* * * *

Les premiers jours sur le campus, tout semblait très étrange. Entre autre ce t-shirt qu’on voulait me vendre. Je n’ai toujours jamais vu de jeu de Lacrosse.
Pour ceux qui débarquent sur mon site, je raconte mes aventures universitaires au siècle dernier, circa 1988.

La crosse (ou quelquefois le lacrosse) est un sport collectif d’origine amérindienne où les joueurs se servent d’une crosse pour mettre une balle dans le but adverse. Codifié en 1867 par le Canadien William George Beers, le sport original est appelé aujourd’hui la crosse au champ. De celui-ci sont nées deux autres variantes de la crosse : la crosse féminine dans les années 1890 en Écosse, puis la crosse en enclos dans les années 1930.

LE GROS LIVRE DES COLLEGES

J’avais reçu la lettre de réponse qui m’invitait à passer une année académique aux Etats Unis, dans l’Ohio. Malgré mes études, je ne connaissais rien de l’Ohio, qu’il m’avait fallu chercher sur la carte.

Des étudiants bien renseignés m’avait conseillé : « Il faut aller voir Mme S. Elle peut te donner des informations »

C’est le temps d’avant Google, avant les ordinateurs, avant les téléphones portables. Les curieux trouvaient les informations à la bibliothèque, dans des ouvrages spécialisés, en tous cas en faisant des recherches approfondies.

J’avais pris rendez-vous avec la prof et le jour dit, m’étais rendue dans son bureau. J’avais compris que tous les ans, telle la maman oiseau donne la becquée à ses oisillons, Mme S. invitait les étudiants qui avaient des réponses aux demandes d’inscriptions, à questionner son grand livre des collèges américains.
Dans son bureau, dans lequel j’entrai pour la première fois, les murs étaient couverts d’étagères eux-mêmes pleins de livres poussiéreux. Il y faisait sombre, le soleil bloqué par des volets et des rideaux tirés. A mon arrivée, elle s’était levée pour déloger un épais grimoire et l’avait cérémonieusement posé sur son bureau. Puis elle avait enfilé ses lunettes d’un air pénétré, avait consulté la table des matières puis avait feuilleté, comme une cartomancienne son jeu de tarot.
Elle était américaine, ce qui expliquait qu’une telle publication soit en sa possession. Elle devait l’avoir rapporté d’outre-Atlantique dans sa valise.

Kenyon College…

J’y suis…

Kenyon College : établissement privé d’arts libéraux situé à Gambier, Ohio. Fondé en 1824 par Philander Chase. Accrédité par la Commission de l’enseignement supérieur. 1 708 étudiants de premier cycle. Campus de 1000 acres situé dans un cadre rural. Utilise un calendrier académique semestriel.

C’est une université mixte. Il y a donc des filles et des garçons.

Cette information délivrée, elle avait levé sur moi des yeux scrutateurs. J’avais compris que c’était le détail que venaient chercher les autres étudiants, mieux renseignés que moi.

Et bien bonne chance ! J’espère que vous passerez une bonne année !

La consultation était terminée, Il n’y avait plus grand-chose à dire. Ce qu’il y avait d’autre à apprendre, je devrai l’apprendre sur le tas. J’avais dû disposer sans plus de cérémonies.

Tout le monde n’avait pas droit à une entrevue spéciale avec Mme S. C’était comme un adoubement. Moi-même, je n’aurais pas dû faire partie du groupe des élèves candidats à l’assistanat. Ces bourses en nombre limité étaient réservées aux étudiants se destinant au professorat. Je n’avais pas, et n’avais jamais eu l’intention d’enseigner. Je me voyais plutôt traductrice, ou bien je ne savais pas quoi – tout sauf le professorat. Cependant, à la fin de l’année, par un coup de chance, une prof m’avait proposé de remplir un dossier de candidature pour devenir assistante de français à l’étranger pendant un an. En Angleterre ou aux Etats Unis. Le programme était précédé d’un stage d’été d’un mois comme prof de Français pour les étudiants Américains. La chance frappait à ma porte. Certains avaient été jaloux. J’avais entendu des mots comme « opportuniste » ou « elle n’a pas les deux pieds dans le même sabot. » Mais l’occasion de visiter le monde se présentait et je n’allais pas la laisser s’échapper. Même si une nouvelle vocation de prof ne m’était pas soudainement venue, je ne voyais aucune objection à enseigner le français pendant un an, quitte à changer subitement d’avis en revenant.

Ce jour-là donc, même un peu déçue du peu d’information, je reprenais le chemin de ma chambre flottant sur un petit nuage parfumé d’œillets, de roses et de capucines, enluminé d’espoir et de rêves.


On avance, on avance dans le feuilleton de mes souvenirs. Bientôt, mais pas tout de suite, on va découvrir ce qui a fait court-circuiter ce destin prévisible dont je parlais récemment.

LE TABLEAU DES RESULTATS

Si j’étais née Américaine
On aurait pris mes mensurations
Et j’aurais reçu la toge et le mortier
Mais comme je suis Française
Je suis allée chercher mon nom
Sur le tableau des résultats

Si j’avais été Américaine
J’aurais bâclé quelque essai à la dernière minute
Puis j’aurais fièrement défilé
Avant qu’il ne soit corrigé
Saluant la foule étalée
Sur les pelouses du campus
Fière et endimanchée
Parents, sœurs. frères, tantes et oncles

Mais j’ai pris le bus le jour-dit
Sans tambours ni trompettes
Sans Pomp and Circumstance
Priant que mon nom figure
Sur la liste des étudiants reçus
Puis je suis rentrée chez moi,
La joie au cœur

Si j’étais Américaine
J’aurais reçu une accolade, une rose
Mon beau diplôme sur un podium
Et devant la caméra
Moment dont j’aurais longtemps rêvé
Comme les champions de natation
Ou de course visualisent la Victoire
Moi, je n’avais même pas pensé
A visualiser mon nom sur la liste

Mais il était là! Et j’ai bien reçu
Mon petit diplôme imprimé
Sur rouleau d’imprimante aux rayures alternées
Vertes et blanches avec les trous sur les côtés
Par la poste peu de temps après.

Aurais-je fait encadrer
Le vélin parchemin dans un cadre doré
Au lieu de celui chiné aux puces

Et aurais-je continué sur la même lancée ?
En visant droit vers les étoiles ?

La vie est-elle un peu moins dramatique
Parce que je suis Française?
Est-elle un peu moins clinquante
Aurais-je gravis les échelons avec plus de courage?

A la place je me suis contentée de trouver mon nom
Imprimé parmi les autres sur la liste des reçus
A quoi tient notre destinée.


Dans ma série des souvenirs universitaires.
Bonne journée à tous et toutes !

POEME POUR MIDORI MAKI

Midori, fragile comme tes lettres
Par Avion – sur papier pelure d’oignon
Que j’imagine toujours flottant
Dans une rue bordée de gratte-ciels de Tokyo

La dernière fois que je t’ai vue
Dans ta chambre au foyer Mérici
Dans les tons de beige et de gris
Un peu perdue loin du Fuji Yama
Mais forte comme le bambou

te souviens-tu de cette brave sœur
Qui criait aux autres filles
Qu’elles étaient laides
Tant au-dedans qu’à l’extérieur
Quand elles téléphonaient à des garçons
Au dehors, après les heures

Nous, nous étions belles.

Je te revois dans ton pull de laine
Dans des tons de beige et de gris
Assises sur ton lit dans ta chambre
Nous bavardions jusqu’à très tard

Je te revois certains week-ends
Solitaire, quand les autres rentraient chez elles,
Et que tu m’apprenais à couper du chou en lamelles
Je te revois, le jour où nous sommes parties en auto-stop
Arrivant chez mes parents
Toi enhardie cherchant les tasses de thé
Dans le placard de ma mère

Maintenant je pense à toi quelque-part
ombre légère flottant
entre un gratte-ciel de Tokyo
Et une bibliothèque où tu travaillais, je crois
Légère comme une fleur de cerisier parachutiste.


Un autre de mes souvenirs d’etudiante.

Illustration : Japanese art, Hiroshige art prints, Cherry Blossoms (Edo period).

LA VRAIE JOURNÉE DES FEMMES

Pour l’Agenda Ironique de Mars, nous abordons le Féminisme radical. (Haussement de sourcil de mes lecteurs/lectrices.) Je propose donc ici une tranche de vie qui aborde mes réflexions philosophiques et presque métaphysiques sur le sujet, avec des chiasmes et des anaphores.

Pour les détails de la commande, voici l’adresse : https ://josephinelanesem.com/2021/02/28/nous-sommes-le-courage-lune-de-lautre/

La vraie journée des femmes

Vendredi 8h. Barbara se gara à l’arrêt de l’autocar qui transportait les voyageurs de l’aéroport. Elle avait eu peur d’être en retard. « La ponctualité est la politesse des rois », était un des dictons qui forgeaient sa personnalité. Le déplacement inhabituel à la gare après avoir déposé sa fille à l’école et avant le trajet pour le travail la déstabilisait.

Elle attendait une personne qu’elle n’avait jamais vue. La nièce d’une amie française, une des rares qu’elle avait gardées depuis qu’elle avait fait sa vie aux États-Unis. « Ma nièce s’est inscrite à un programme linguistique pour son cursus universitaire » avait écrit Valérie.  Elle a besoin d’une famille d’accueil. J’ai pensé à toi. »

Barbara avait dit oui. La compagnie de la jeune fille lui ferait du bien, ainsi qu’à Tiffany, six ans, qui était fille unique depuis que son frère était parti faire ses études. Elle pourrait loger dans une pièce jamais finie faute de temps. Elle avait eu le projet d’en faire une chambre d’amis, centre de méditation, puis studio de danse, atelier de peinture pour Tiffany, salle de gym, atelier de couture, puis re-centre de méditation. Mais la pièce avait surtout été au cours des années un débarras

« And today is Women’s day… » annonça une voix à la radio. Barbara eut une pensée pour les suffragettes qui avaient précédé sa génération : elle leur devait le droit de vote, son compte en banque, sans parler de la propriété de sa maison. Elle pensa aussi à la quasi-nouveauté des femmes au volant et eu envie d’allumer un cigare.

Finalement, une jeune-fille apparu de derrière le bus, très jeune, cheveux noirs mi-longs, visage ovale rappelant Valérie. Elle repéra Barbara et pris sa valise.   

A cause du nom, Barbara s’était attendue à une robe de fermière, des sabots remplis de paille. « Fernande ? »  Mais la jeune-fille était très moderne, et portait les mêmes vêtements que les filles qu’elle voyait autour d’elle. Jean troué, débardeur à fines bretelles.

« Fernande, Je dois travailler, alors je vais vous déposer à la maison, vous pouvez faire comme chez vous et visiter un peu si vous voulez et nous parlerons ce soir ? » Barbara aurait vraiment dû prendre toute la journée de congé, elle le savait, et montrer à la fille qu’elle était la bienvenue. Elle donnait mauvaise impression mais ne pouvait pas faire autrement. De congés pas assez, et trop d’emploi du temps.

« Vous devez être fatiguée, avec le décalage horaire ?» La fille regardait à travers les vitres de la voiture. « Pas trop. » répondit Fernande « Je ne savais pas que ça serait comme ça. Il n’y a pas de gratte-ciel. » Barbara avait décrit sa situation géographique à son amie, mais peut-être qu’elle n’avait pas bien compris.

« Ah oui, ici c’est la cambrousse. Quand vous irez à Boston Vous en verrez, des gratte-ciels. » Elle arrêta la voiture et donna les clés à la fille. « Installez-vous. Je serai de retour ce soir. » La fille regardait la maison et Barbara ne savait pas si elle avait l’air déçue. Peut-être qu’elle s’était attendue à une maison plus luxueuse.

À 10 h, Barbara glissa sa carte dans le compteur de l’entreprise, s’assis à son bureau et alluma l’ordinateur. Première chose : préparer du café pour le patron. Le geste avait pris beaucoup plus d’importance dans son rôle qu’elle ne l’aurait pensé lors de son entretien d’embauche une décennie auparavant, l’employée qui partait lui avait dit « Je le fais par plaisir ! Il est si gentil, il a tant fait pour moi. Je lui apporte du café à 8h00 quand il arrive et un autre un peu plus tard. » Barbara avait hoché la tête avec enthousiasme à chaque détail de la description du poste. Après six mois de chômage elle était soulagée au-delà des mots. Le travail n’était pas idéal, ni le long trajet avec péage, mais elle avait un emploi.

Bientôt, Johnny, le garçon d’entrepôt faisait son entrée en souriant niaisement, balançant les hanches, parodiant un acte de strip-tease, s’approchant de son bureau, puis s’y accoudant comme à un bar. «Puis-je avoir les clés de la camionnette ? » Tous les vendredis depuis dix ans, il répétait le même acte. Tous les vendredis depuis dix ans, Barbara ne savait comment réagir à la farce qui la mettait mal à l’aise. D’un côté, elle appréciait son jeu comique. D’un autre côté, elle ne voulait pas encourager de familiarité indue, ni de fausses idées. Elle se tourna vers le tiroir en réprimant un sourire et lui donna la clé du fourgon.

Le directeur du marketing était en visite ce jour-là et passa l’après-midi à discuter de nouveaux projets. Au milieu de l’après-midi, ils l’appelèrent et, sans la regarder, l’envoyèrent acheter des piles, d’une taille spéciale. Barbara récupéra les clés de la voiture de société et se mit à la recherche de la pile. Après trois tentatives, elle trouva l’objet dans une pharmacie déserte à l’éclairage glauque puis retourna au bureau.

À 16 h 30, elle verrouilla ses armoires et pointa à l’horloge. Elle prit la route de la maison, puis s’arrêta pour prendre Tiffany chez sa gardienne. Elle fit un autre arrêt à l’épicerie pour acheter de la dinde hachée. Elle ferait une boite de Hamburger Helper. Avec des brocolis à la vapeur. Elle avait oublié de demander à Fernande si elle avait des allergies alimentaires.

« Bienvenue en Amérique ! TGIF ! » s’exclama Barbara en ouvrant la porte. La fille sorti de la salle de bain, les cheveux enveloppés dans une serviette, le corps également enroulé dans une serviette. “Voici Tiffany. Je vois que vous avez trouvé les serviettes ! Bravo. Nous dînerons dans 30mn.”

La jeune fille l’interrompit : : “Est-ce que je pourrais me coucher maintenant ? Il est presque minuit en France.” 

Même si elle avait attendu avec impatience la visite, Barbara sentit que Fernande avait raison. Elle se mit à chercher des draps et emmena la fille à sa chambre. « Voici votre palais. Vous y serez tranquille. » Barbara poussa le vélo, le radiateur d’appoint, l’humidificateur, une boîte de livres qu’elle avait l’intention de donner, et deux caisses de vêtements d’hivers. Une fois dégagé, le lit apparu. La fille avait l’air déconcertée mais Barbara essaya de ne pas s’en apercevoir. « C’est confortable, tu verras. Je peux te dire tu ? Je dors ici de temps en temps.»

21h30 – Comme d’habitude, une fois couchée, Barbara prit son livre sur sa table de chevet ; comme d’habitude, épuisée, elle sentit ses yeux se fermer, et comme d’habitude, elle sentit le sommeil l’emmener, loin, très loin.

Samedi 7h00.

Le soleil poignarda Barbara dans l’œil. Samedi… Glorieux week-end ! Elle aurait enfin le temps de nettoyer la litière du chat, de faire la lessive. Elle se rendrait à la meilleure boulangerie pour leurs baguettes françaises et leur pain aux olives. Encore une fois elle n’allait pas pouvoir visiter la salle de sport. Les trois séances hebdomadaires qu’elle avait réussi à coincer dans son emploi du temps ne se matérialisaient pas. Et pourtant elle passait toute la journée sur une chaise, ce qui était une recette de désastre, comme chacun savait. Mais c’était ce que son employeur voulait, et pour ce quoi il la payait. Barbara repoussa la pensée comme un sacrifice mineur et temporaire.

Fernande était assise était à la table en train de tricoter quand Barbara sortit de sa chambre. « Je me suis levée très tôt. Je ne voulais pas te réveiller. »

« C’est le décalage horaire des premiers jours. Qu’est-ce que tu tricotes ? »

Elle plaça un muffin aux myrtilles devant la fille. Fernande avait bien dormi, elle tricotait un bikini avec le portrait de Che Guevara. Elle était prête à s’attaquer à ses cours. Barbara avait un peu espéré que la jeune fille aiderait à s’occuper de Tiffany de temps en temps, mais il s’avérait que les cours d’Anglais étaient quotidiens.

« Eh bien, je te déposerai à l’arrêt de bus le matin et je viendrai te chercher le soir. » Comme elle entamait son muffin, elle commença une liste sur un carnet : « Freedom Trail, Museum of Fine Arts, Faneuil Hall, Duck tours »

« Qu’est-ce que c’est les tours canard? »

« C’est une flottille de véhicules de guerre amphibiens maintenant utilisés pour les visites touristiques. On arrive par la route et on descend dans la rivière Charles. Ça éclabousse un peu. Tu devrais aussi aller voir un ballet au Boston Opera Ballet ou aux Boston Pops. … Tiffany et moi ne passons pas beaucoup de temps à Boston. Tu devrais en profiter. » 

La fille avait pris la liste. « Merci. »

En descendant la poubelle sous l’escalier, Barbara avait calculé qu’elles auraient le temps de déjeuner avant le cours de danse de Tiffany.

14h00 – Pendant la leçon de piano de Tiffany, Barbara et Fernande avaient longé la rue bordée de boutiques, typique de la Nouvelle-Angleterre. Elles s’étaient arrêtées à la librairie locale. Au travail, Barbara rêvait toujours de longues heures de loisirs, de lecture à sa guise. Elle espérait toujours, jamais elle ne pouvait.

Mais l’heure était passée. Il était temps de rentrer.

17h30 – Penchée au-dessus de la table, Barbara déchiffra l’écriture en cursive sur le col du t-shirt qu’elle pliait. « Riez des règles ! Laissez-vous rêver ! » C’était son propre t-shirt et elle n’avait jamais remarqué ces mots sur le col. Elle avait empilé le linge juste sorti du séchoir sur la table de la cuisine pour faciliter le pliage. Un autre t-shirt qu’elle ne connaissait pas disait : « Nous sommes le courage l’une de l’autre ». « Il est chouette, ton t-shirt ! » lança-t-elle par-dessus son épaule Fernande qui regardait l’écran de télé à côté de Tiffany sur le canapé. La fille ne l’entendit pas.

Pour le dîner, elles mangeraient des restes, si elles avaient faim. Barbara pensa aussi qu’elle devrait trouver un compagnon. Quelqu’un de gentil qui l’aiderait. Elle s’imagina comme la statuette qu’elle avait vu dans une boutique Hallmark, une fille à tête de chat buvant un martini, mi-allongée sur un canapé.

« Nous ne sommes pas des fleurs, nous sommes un incendie ! » surgit alors dans sa tête comme un autre slogan potentiel de t-shirt. C’est vrai, elle leur montrerait à tous de quoi elles étaient faites, elle, Tiffany et Fernande, levant le poing. Elles exploseraient comme un baton de dynamite dans Tom et Jerry, et mettraient le feu partout !

Surprise par sa propre conflagration, ayant un peu perdu l’équilibre, Barbara se remis au pliage et emmena le panier à l’étage dans la chambre de Tiffany.

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Rien de très radical ici. Je vous ai bien eu ! Je n’ai pas de théories, sauf que je suis moins pour la division des hommes et des femmes, que la coopération des gens en général.

Note : Fernande. Barbara et Tiffany sont des personnages de fiction, tout comme cette histoire.  

Illustration: Boston Duck Tours

ELLE S’ABAISSE POUR TRIOMPHER

Que faisiez-vous à l’époque où Marcia Baila était sur toutes les radios ? La pulsation pneumatique sur un faux air de panthère rose, le couinement acide de sirène qui monte, au début, vers une sorte de frénésie apocalyptique. La voix à l’accent inventé, aux couleurs psychédéliques.
Je sortais du foyer, le long de la rue jusqu’à l’université. C’était peut-être le printemps, il faisait plus chaud, les feuilles sur les arbres.
Mais avant, fermer la porte de ma chambre, prendre le couloir, descendre une volée d’escaliers, puis à gauche, la cabine téléphonique. Puis la grande porte. Puis le court passage en forme de cloître avec la salle à manger à droite et au fond la porte qui donnait sur la rue.
Puis la promenade.
Pourquoi tout ce soleil dans ma mémoire ? C’était peut-être la lumière au bout du tunnel. Quel tunnel ? celui de l’enfance, de l’adolescence. La porte qui donne sur la vie d’adulte. Première année universitaire.
Dans la classe de littérature anglaise, nous devons lire un livre. Un livre entier ! pas juste un paragraphe, ni quelques pages. L’effort semble considérable. Et ensuite, il faut rédiger un rapport.
La prof a fait un petit tas sur une table dans lequel nous piochons notre livre au hasard. J’en retire un mince volume à la couverture souple. She stoops to Conquer, par Oliver Golsdmith.
Le titre, quand j’y pense maintenant, alors qu’il n’y a vraiment aucun rapport, m’évoque cette chanson à la radio: Marcia Baila. Les whoop sauvages de Catherine Ringer
Je ne me rappelle que le titre du livre et une gravure aux couleurs palies en couverture. J’ai donc dû lire ce livre, mais même si j’ai lu chaque mot, je n’ai probablement pas compris grand-chose.
She stoops to conquer. Elle s’abaisse pour triompher.
Ces mots me semblaient barbares, ce ne sont pas des mots de tous les jours. En revanche, sur la quatrième de couverture, il y a le mot « crave » she craves something. Ce mot me parle : mourir d’envie pour quelque-chose, Avoir un fort désir pour. On n’a pas d’équivalent en français. Donc de ce livre, je retiens un mot.
Un livre = un mot.
Peut-être que ce n’était pas mon genre de m’abaisser pour conquérir. Je ne suis pas une conquérante. Et l’idée de manipuler est étrangère à ma franchise, mon honnêteté parfois naïve.
Dans cette pièce (j’ai vérifié récemment,) une jeune femme se fait passer pour une fermière pour séduire un homme timide qui ne l’aurait pas considérée parce qu’il l’aurait estimée au-dessus de lui, donc inatteignable.
Bien des années plus tard je comprends mieux, l’histoire m’intéresse un peu plus : les théories sur la façon dont les femmes doivent convaincre les hommes réticents en les manipulant. Pourquoi pas.
Mais le souvenir qui reste surtout est celui du rythme étrange et rebondissant de Marcia Baila, les roucoulades et reptations légèrement effrayantes de Catherine Ringer.

WHERE DID WE LEAVE OFF?

I am typing
WHERE DID WE LEAVE OFF?
In caps on purpose
For he BOOMS, entering the classroom –
The point is to make us understand
Young ignorant French students
That you don’t just translate
Où étions nous? with Where were we?
To resume last class task
But “WHERE DID WE LEAVE OFF!”
And we learn the verb To BOOM
in the process
Because he BOOMS these words
Like a loose wild cannon
Our professor
Who we know has served in the army.

So we make a point of remembering
Our whole entire life
to say to ourselves
WHERE DID WE LEAVE OFF!
Every time we open a book where we left it last
Booming each word clearly, loudly and loyally.


Dans ma série de souvenirs universitaires, ce professeur et la leçon qu’il a si bien fait entrer dans ma tète (et peut-être pas seulement la mienne) qu’elle est inoubliable. Impossible de traduire ce texte en français – parce que je ne trouve pas d’équivalent !