WATERGATE

WATERGATE

Le titre est trompeur, je vous préviens
J’ai tout oublié du Watergate scandal
Ce qui me reste ce sont ces heures
un samedi matin lumineux
dans le grand hall aux baies vitrées
transformé en salle d’examen
où, en rangées de tables et chaises alignées
nous sommes rassemblés
pour ramer, forçats silencieux
sur un sujet au programme
Je tombe sur Watergate

Je remplis soigneusement les pages
Ca coule à flot, je dois avoir les choses bien en tête
moi qui n’ai jamais été bonne en histoire

J’ai, depuis, tout oublié de Watergate
Mais ce dont je me souviens
C’est d’avoir levé le stylo et les yeux
Pour reprendre souffle et penser
et d’avoir rencontré le regard de la prof brièvement,
puis d’avoir remis le stylo-plume à l’encre bleue
sur la page lisse

Etait-elle impressionnée, inquiète,
me jugeait-elle ? me surveillait-elle ?
me soupçonnait-elle de triche ?
m’encourageait-elle par télépathie ?
m’accompagnait-elle dans la souffrance ?

Je ne le saurai jamais

Ce que j’ai retenu de Watergate
c’est cet échange si rapide
cette attention à mon être.


Je continue ma série de souvenirs universitaires. Après la France on passera aux Etats Unis.

VOUS IREZ LOIN

J’attendais en haut d’un couloir à l’étage,
Entre deux cours
Plantée là comme un bégonia
seule près d’une porte, laquelle ?
Elles se ressemblaient toutes

Quand j’entendis des pas…
J’avais le nez dans un fascicule,
l’objet du cours d’un prof d’Anglais :
Mémoriser le vocabulaire par les Idéophones
Par exemple : les mots en sn- (sniffle, snore, snoop, snout)
s’apparentent à l’idée de nez.
Snazzy idea

Donc j’étudiais cette belle œuvre
Dans mon temps perdu
(j’étais de nature studieuse et curieuse dans le domaine verbal)
et puis peut-être rien d’autre à lire
Quand justement, l’auteur, au tournant du couloir
est passé devant moi
Comme un train fantôme arrivant de nulle part
Et voyant ma lecture, il prononça ces mots:

« Ah vous lisez mon livre ? Vous irez loin ! »

Ayant vu mon destin dans sa boule de cristal
Je me vis grand trois mats dans le grand vent du large
voguant vers l’aventure
Hisse et Ho, Santiano
Je m’en souviens encore comme si c’était demain

Suis-je allée loin ? Trop loin ou pas assez ?
Où vont les rêves quand ils s’envolent ?
Ils atterrissent un jour, dit-on
dans les bouquets de fleurs de continents inconnus
ou bien exactement là où je suis maintenant.

_____

Je me rends bien compte que ce prof plaisantait, sans-doute plaisamment flatté de voir une de ses élèves étudier pour sa classe. Mais ce que disent les profs n’est pas en vain.

FAIRE POUSSER DES POMMES DE TERRE AVEC HENRY DAVID THOREAU

Au pire des cas, me disais-je, de ma chaise dans l’auditorium
Prenant des notes en classe de littérature américaine
Au pire des cas je cultiverais des pommes de terre comme Henry David Thoreau
À côté d’une petite cabane avec un feu de bois.

Dans la classe qui suivait: Anglais des affaires
On nous préparait à un avenir global
Import-export international en termes non-équivoques: f.a.s, f.o.b., c.i.f
Futur codé dans un langage de gagnants et perdants
J’y voyais des quais sales aux mouettes hurlantes
Le tout téléguidé d’un siège-social de verre et d’acier

On nous enjoignait de nous vendre
En brandissant nos CV au-dessus de la foule
Comme les mouettes dans les publicités
Pour les cadres aux Jeux Olympiques du succès!

Combien est-ce que je vaux, déjà?

Au pire des cas il me resterait l’option
de faire comme Thoreau et vivre simplement
En mâchant des légumes-racines
En suçant la moelle de la vie, des vers de terre
En chassant les marmottes si le besoin se faisait sentir
et puis, à l’heure de ma mort, découvrir que, oui, j’avais vécu.

Thoreau fait appel à l’idéalisme des adolescents”
Disait mon professeur, condescendant.
Pragmatiquement,
cela se résumait à combien de pommes de terre
Vous aviez besoin pour vivre.



Je me remémore ici ici les difficultés de la vie d’étudiante, l’angoisse du futur, mêlé à l’idéalisme, le désir d’une vie authentique, les affinités personnelles (pour moi, la littérature). Un moment de la vie tout est possible, mais où on doit jouer les règles du jeu et où la chance joue une grande part.


GROWING POTATOES WITH HENRY DAVID THOREAU

Worst case scenario
I told myself from my seat in the lecture hall
While taking notes in American literature class
I’ll grow potatoes like Henry David Thoreau
Next to a small cabin with a wood fire

In the next class: Commercial English
we are groomed for a future of international imports/export
in no uncertain terms, f.a.s, f.o.b., c.i.f

A future coded in winner-loser language
dirty docks with shrieking seagulls
teleguided from headquarters in steel and glass offices
Where I am meant to compete and sell myself
brandishing my resume above them all
like the seagulls in the commercials
for executives in the Olympics of success!

How much am I worth, already?

If all else fails, I thought, I’ll grow a vegetable garden and earn my living from the soil
chew on roots
and suck the marrow of life
eat worms, chase woodchucks, if necessary
and besides, when I come to die, discover that I have indeed lived.

Thoreau appeals to the idealism of adolescents
my professor said.
Pragmatically,
It boils down to how many potatoes you need to live on.

Illustration: On Walden Pond by Nicholas Santoleri


DRAGONS DE FEVRIER

(ma contribution à l’Agenda Ironique de Février, voir ci-bas pour les détails)

Dragons de Février,” disait l’horoscope : ”Vous aimeriez bien vous emparer de l’objet de votre convoitise… » Puff poursuivi sa lecture, accroché par l’amorce. Etendu sur son lit de mousse dans sa grotte, près du feu, il se pencha plus près du magazine. En effet, l’objet de sa convoitise, ces temps-ci, était un objet précis – un fromage au lait de buffle bien méphitique qu’il avait vu (et senti) à l’étalage d’un fromager le jour précédent lors de sa visite en ville. La porte était entrouverte, il avait capté des fumets plus que savoureux.

 « Mais un moins que-rien entend vous en contester la jouissance… » Puff était bluffé. Comment était-il possible qu’un « Monsieur Saturne » autoproclamé puisse si précisément refléter sa situation du moment ? L’astrologie était pour lui le baragouin d’une moulinette à farce. On allait nous faire avaler que les étoiles influençaient les évènements de nos vies ? Que tous les dragons nés en Février, par exemple, montraient des caractéristiques similaires ? En haut de la colonne l’auteur disait : « Le Dragon porte un arc et tire ses flèches. Il sait où il va et se montre combatif ! Sur sa monture, il avance dans la vie, a de l’ambition et défend sa liberté. L’élément feu lui donne toute l’énergie nécessaire afin de relever les défis ! Sociable, le Dragon possède beaucoup d’humour. » 

Pas faux. Mais Il n’était pas astro-sensible, Puff. Plutôt sceptique. Ceci-dit, il se trouvait que l’objet en question était en effet, protégé dans la vitrine par un gros oiseau noir, genre pie ou corbeau. Donc un moins que rien, normalement, pour un dragon.  Il n’avait pas osé s’en approcher. L’oiseau dans la vitrine le regardait comme s’il allait lui crever les yeux.

« Mais, ami Dragon, mercure rétrograde pendant tout le mois (c’est à dire qu’il circule dans la direction opposée à la planète terre) se traduit par un blocage à tous les niveaux, et vous n’avez aucun goût pour la force brute !»

En plein dans le mille ! Puff se remémorait la veille – la queue entre les pattes, au lieu de sortir la grande artillerie, il s’en était retourné piteusement, honteux de sa veulerie. Un simple corbeau empaillé ! D’une certaine manière, ceci expliquait celà.  C’était la faute à mercure. C’était rassurant. Sa bravoure légendaire n’était nullement remise en cause – mais cette réaction simplement causée par l’alignement sournois des étoiles !  

Et de surcroit, ça voulait dire que le mois prochain, les planètes auraient tourné, et avec elles l’obstacle.

« Mercure rétrograde n’a rien de négatif. Contrairement aux croyances, cette période offre surtout l’occasion de réfléchir pour mieux appréhender l’avenir et repartir de bon pied ! »

A la lecture de ces mots de la fin, Puff éprouva un énorme soulagement, et en lâcha deux petits ronds de fumée de plaisir. Souvent, on ne savait plus trop. De joie, il se mit à chantonner en remuant la queue : « Quand on arrive en ville… Tout l’monde change de trottoir…”  sa chanson-thème des bons jours. Il piocha délicatement deux petites crottes de biche dans le petit sac de papier qu’il avait à ses côtés, agita les pieds dans la vase, et reprit sa lecture.

Ce mois-ci, l’Agenda Ironique se passe chez Frog, ici : https://frogsblog7.wordpress.com/2021/02/02/hydres-et-chimeres-agenda-ironique-de-fevrier/

LE COURS DE TRADUCTION SIMULTANEE

Ce que j’ai retenu le plus de ce cours était le prof, dont j’avais entendu dire qu’elle était folle de son corps. On se retrouvait dans une petite classe aux murs ni crème ni jaune, coquille d’œuf. La table et les chaises de résine et de métal tubulaire en désordre. Lumière néon au plafond trop forte, classe informelle où je me sentais déjà dépassée.

Je passais trop de temps à essayer d’examiner et mettre en images l’expression: Folle de son corps. L’information venait de source sûre. A peine plus âgée que nous, la jeune femme n’était pas très grande, les cheveux longs, bruns, elle se perchait sur un des bureaux, les jambes pendantes, bien trop nonchalante pour le sujet et le niveau de ses élèves. Surtout moi.

Le cours était censé nous préparer à des emplois de traduction simultanés comme on en voit à la télé : assemblées parlementaires ou conférences de spécialistes et représentants des principaux pays mondiaux. Les participants regardent un podium et écoutent au casque le discours traduit par des interprètes dans des cabines aux fenêtres de verre au-dessus de l’assemblée. Il y avait aussi ces interprètes qui accompagnaient des dignitaires ou accompagnent des voyages.  

A mon avis, elle s’en fichait un peu de nous, du cours. Elle avait fait ses preuves. Elle participait à des conférences sur les Artificial flavors et flavor enhancers. Et puis ce qui se passait avant et après ces sessions me paraissait fascinant et chaotique.

Un des problèmes était que moi, je ne faisais rien de simultané. Je devais prendre le temps de faire les choses. Je les faisais, mais ça prenait plus de temps.

Déjà, Ils étaient passés à la conversation suivante.

A l’ONU, j’aurais exprimé la nouvelle loi bien après les coups d’Etats.

Le principe du cours, c’était de comprendre qu’il s’agissait de rechercher tout le vocabulaire dont on aurait besoin avant la fameuse conférence. Puis d’exercer ce muscle du cerveau qui permettait de créer des voies parallèles entre deux ou trois langues.

Chez moi, ce muscle restait atrophié. Je m’installais confortablement dans une langue ou dans une autre, mais les ponts entre les deux étaient un peu rouillés. D’ailleurs, plus tard, après quelques années de vie aux Etats Unis, il m’arrivait de ne plus savoir si je parlais Anglais ou Français.  J’en avais une idée quand je voyais la tête de mon interlocuteur interloqué. C’était la mauvaise langue.

Rêvez-vous en Anglais ou en Français ? me demandait-on souvent.
Ni l’un ni l’autre. Je rêve en images. Rares sont les rêves en mots.

Donc je ne suis jamais devenue interprète. Au final, pour moi, c’est une chose à la fois. Comme le dit l’Ecclésiaste :

A time for French and a Time for English

A time to hear, a time to take it in,

and a time to translate.


Dans ma série de souvenirs universitaires franco-américains intitulée (la série) pompeusement : ACADEMIA

LES POSTERS POUR LES POUMONS

D’abord on se demandait ce que c’était
sur les portes de nos profs Américains et Australiens
Ces posters intrigants –
On tendait le cou pour les lire
En descendant des étages supérieurs vers le hall général
Où nous autres étudiants attendions en foule
Tassés comme dans une chambre à gaz
Car nous tous fumions avec avidité

On fumait entre deux cours
en se racontant nos histoires
on échangeait des Marlboro, des Camels
Dont on tapotait les cendres
sur le sol carrelé

Un cours – une cigarette
ou deux.
Surtout les jours d’examen
Et plus on remarquait les posters
plus on avait envie d’aller voir de plus près
Et là on déchiffrait l’anglais
testant nos talents tous neufs
et nos nouvelles voies neuronales

Vos poumons, avant et après
les premiers frais comme la rose
les seconds sombres et rabougris
comme l’andouille de Guémené

On avait déjà vu au lycée dans la salle de biologie
Un poster illustrant de façon artistique
les effets à long terme du tabac et de l’alcool
Un visage bien amoché s’inspirant de Frankenstein
Mais rien de très traumatique
Quelques années plus tard, on pompait impunément

Donc ces affiches de propagande
Nous semblaient curieusement exotiques
Artéfacts des pays lointains
Que nous admirions avec révérence
Avec leurs slogans en Anglais
SMOKING KILLS

+ + +

Dans ma série des souvenirs universitaires, cette image qui reste.

THE AMERICAN STUDENT

from ACADEMIA : Mémoire d’une vieille étudiante en (environ) 34 textes bilingues

THE AMERICAN STUDENT

When you arrive you can’t miss her
Sitting legs akimbo
Showing the skin of her knees
through holey jeans
Her hair dark and voluminous
and curly like a gypsy girl’s
gathered loosely at the back
She holds a book or notebook
in her lap.

She leans against the picturesque
brick and mortal wall
of an Ivy League
or as if it was an Ivy League
though just a stone wall will do
with the name of a College

She looks very good there
Esmeralda wannabe
like an advertisement
for a higher-education brochure
Relaxed but concentrated
Sexy but looking down on the page
Posing for who wants to see
she’s a student.
She most likely is paying the price
so she has to dress the part
and to act the part.

Maybe I’m jealous.

———–

Voici le premier d’une série de 34 textes (selon les comptes du jour), que je vais intituler ACADEMIA, textes que j’ai conçus durant les mois de confinement. Il s’agit de souvenirs de mon expérience d’étudiante en France et aux Etats Unis, il n’y a pas si longtemps, finalement. Les mettre sur ce blog va me forcer à les regarder de plus près, noir sur blanc, et à les peaufiner, j’espère.

LOOKING FOR A BOOK

(suivi par l’adaptation française)

LOOKING FOR A BOOK

Scanning my bookshelves for that light blue binding
With a vague cloud pattern if I remember well
Google search: “book with a light blue cover
Paperback binding, commonly rectangular”

Or ask a bookstore employee:  I don’t remember
The title, but it had Writing in it
It’s the type of writing book with prompts
By a specific writing group
That met every week over limbering exercises,
Full of those impromptu texts
Spurred by the creative prompts
Thought up by two leaders
A man and a woman I seem to remember

When you opened it, it contained laughter
And vapors of orange-spice tea
And hilarious passages by inebriated-sounding people
Who certainly had a lot of fun
Until one of them, probably the leader
Got to publish a gathering of their evenings
With the authorization of the members of course

It was probably published in the eighties or the nineties.
The two authors, a man and a woman I think
I don’t know for sure if they were an item before
Or if they became one in the process of that writing group
But they shared good chemistry

I had so much fun reading it
It made me feel like trying
to wedge myself a space around the table,
Join them for a prompt or two
Darn, You know that book…
I found it by accident on Amazon years ago
But it is no longer in the list of my past orders
So I was wondering if you could help me
It was such a great book
It would be terrible if I didn’t find it again
A terrible loss!



COUVERTURE BLEUE

Recherche Google: « livre à la couverture bleu clair
avec vague motif de nuages?
Reliure cartonnée, format plutôt rectangulaire » 

Ou demander à un employé de la librairie: « Je ne me souviens pas
Du nom de l’auteur, ni du titre
Sauf qu’il y avait probablement le mot Ecriture dedans
C’était le type de livre
Par un atelier d’écriture spécifique
Qui se réunissait chaque semaine pour faire des exercices,
Un recueil plein de ces textes impromptus
Inspirés par des consignes créatives
Pensées par les deux animateurs
Un homme et une femme si je me souviens bien

Quand on l’ouvrait, il en sortait des rires
Et des vapeurs de thé à l’orange épicée
Et des passages hilarants de personnes en état d’ébriété
Qui avaient l’air de follement s’amuser
Jusqu’à ce que l’un d’eux, probablement le responsable
Décide de publier une récolte de leurs soirées
Avec l’autorisation des membres bien sûr.

Il a dû être publié dans les années 80 ou 90 ?
Les deux auteurs, un homme et une femme je pense –
Je ne sais pas avec certitude s’ils étaient ensemble avant
Ou s’ils se sont mis en couple pendant cet atelier
Mais ils partageaient une bonne entente, comme on dit

J’aimais tellement ce livre
Qui me donnait envie d’essayer
De jouer des coudes autour de la table,
Pour me joindre à ses membres
Mince, on doit pouvoir trouver ce livre…
Que j’avais trouvé par accident sur Amazon il y a des années
Mais qui n’est plus dans la liste de mes commandes passées
Alors je me demandais si vous pouviez m’aider
C’était un si bon livre
Quel dommage si je ne le retrouvais pas!
Une terrible perte. “


P.S. : I found the book!! Free advertising from my part: The Writer’s Path ; A guidebook for your creative journey, Todd Walton and Mindy Toomay. 2000, Ten Speed Press, Berkeley, CA.

THANKSGIVING

THANKSGIVING

I had to face my tendency to awfulize
As well as my declining eyesight
When I read “My teenager still likes to struggle
Instead of “My teenager still like to snuggle.”

There is something about Thanksgiving
That makes me think about my life
Aging, and facing past mistakes.
I fanned myself against a hot flash
And I thought it was time to change my inner mantra to:
Something wonderful is always on the verge of happening!

Then I went on reading the on-line paper
Listing readers’ responses to a contest
About what made them thankful this year
In a six-word memoir
I tried my luck at the exercise:
“Lost my job, Happy as fuck!”
Then it was your turn and you said:
“Partner’s voice, Baby it’s warm inside.”


Et maintenant une adaptation en Français pour mes lecteurs francophones. C’est quand même mieux en Anglais, vu qu’on n’a pas Thanksgiving en France, et que je n’ai pas trouvé d’équivalents géniaux pour les expressions.

THANKSGIVING

J’ai dû faire face à ma tendance à catastropher
Ainsi qu`à ma vue déclinante
Quand j’ai lu “Mon adolescent aime toujours lutter
Au lieu de “Mon adolescent aime toujours les câlins.”

Il y a quelque chose en temps de Thanksgiving
Qui vous fait réfléchir à votre vie
À l’âge et aux erreurs passées
Je me suis éventée contre une bouffée de chaleur
Et j’ai pensé qu’il était temps de changer mon mantra intérieur pour:
Quelque chose de merveilleux est toujours sur le point de se produire!

J’ai continué à lire sur la page du journal en ligne
Les réponses de lecteurs à un concours
Sur le sujet de ce pour quoi ils étaient reconnaissants cette année
En six mots.
J’ai tenté ma chance à l’exercice:
«Perdu mon emploi, foutrement heureuse!»
Puis ce fut son tour et il a dit:
“Voix de mon compagnon ; bébé, il fait chaud dedans.”

“Un temps pour lancer des pierres…”

Aujourd’hui, une nouvelle (donc fiction) pour l’Agenda Ironique de Novembre (voir détails plus bas).

« Un temps pour lancer des pierres… »

Un peu déroutée d’être sans emploi, à la maison, je fouillais Facebook sur mon portable, en chaussons, mon chat sur les genoux. J’avais d’abord jeté un coup d’œil aux anciens collègues, mais sans grand intérêt. Puis je me suis mise à penser plus loin. Les gens importants de ma vie, qu’étaient-ils devenus? Ceux que j’avais connu, qu’avaient-ils fait de leurs vies ? J’ai vécu la moitié de ma vie en expat, loin de mon pays, et je n’ai pas gardé d’amis d’enfance, ni d’université. Comment c’est arrivé, je n’en sais rien. Il semble que la trajectoire prévue de mon destin ait cafouillé à un moment. J’ai construit ma vie ailleurs.

Certains visages et certains noms revenaient en mémoire – qu’avaient-fait Isabelle, ma copine d’université, ou Hélène que j’avais rencontré en Angleterre… Et puis j’ai poussé encore plus loin. Pourquoi pas Olivia ? Olivia si jolie, du Cm1-Cm2. Je revoyais un joli visage rond et des couettes de cheveux châtain, lisses et brillants. A la sortie de l’école, sur le chemin du retour, elle m’enseignait des mots d’espagnol. Sa mère était espagnole. Olivia m’avait invitée chez elle, j’avais vu la magnifique maison dans le centre-ville, avec une verrière donnant sur un beau jardin vert. Toutes les deux rêvions de danse classique et avions passé l’après-midi à faire des pas de danse dans le jardin d’hiver.

Pendant que je revoyais ces images, le moteur de recherche avait trouvé trois noms, mais je l’avais reconnue. A travers les trois décades qui nous séparaient dans le temps, les traits de la petite fille d’alors apparaissait sur une photo, à peine changés. Comme si les yeux de l’enfance avaient déjà entrevu l’adulte.  Sur fond de posters marketing, elle se tenait debout, entourée d’homme et de femmes en costumes et tailleurs d’affaires. Souriant comme une fleur épanouie. Aucune information sur sa vie de famille, je ne trouvais d’elle que des détails concernant sa carrière, Directrice d’une division d’une grande ville. Un poste important. Ah, je le savais bien, qu’elle irait loin. Cent amis, sur Facebook. Sauf que là, je la rattrapais, j’en avais 111.

Mais ce que je voulais savoir, c’était ce qu’était devenue Anna… Anna… Anna Podoton. La troisième roue du carrosse.

Je vénérais Olivia, éblouie par son père médecin, sa mère si belle à l’accent dansant, sa maison, et sa vie enchantée. J’étais arrivée dans une nouvelle ville, nouvelle école, désorientée, déboussolée, et puis j’avais rencontré Olivia. Nous marchions et bavardions ensemble jusqu’à ce que nos chemins se séparent à ma station de bus. Elle continuait sa route à pied. Tous les jours elle m’apprenait de nouveaux mots, nous échangions de nouveaux pas de danse.

Puis Anna était arrivée. D’une autre école. Comme elle venait de bretagne, elle et moi avions des points communs, des bribes de chansons, des noms de village. Olivia et moi avions accueilli la nouvelle-venue dans nos jeux.

Mais les choses n’étaient plus très claires dans ma mémoire. Si je revoyais le visage rond d’Olivia, je ne retrouvais pas bien celui d’Anna. Je me souvenais que ce visage était plus dur, si l’on peut parler de dureté à l’âge de dix ans, mais peut-être que certains traits existent déjà dans l’enfance. Puis les choses avaient commencé à changer. Peu à peu j’avais vu les deux filles se rapprocher.

Je ne m’étais pas rendue compte comme ces souvenirs étaient restés si clairs et vivides. Mon anniversaire. Olivia et Anna dans le salon de ma maison de banlieue. Tout heureuse, j’étais fière de leur montrer ma dinette et ses petites tasses délicates. J’avais demandé à maman d’acheter une brioche pour l’occasion. La grande porte-fenêtre était ouverte sur des arbres printaniers. Puis l’image d’Anna écrasant sa brioche dans la tasse de thé, salissant la table d’un air dégouté, gâchant tout. J’avais réalisé avec horreur que l’amitié que j’avais cru trouver en elle n’était que mépris. Oh, je n’avais pas tout de suite compris.

Au cours des jours qui suivirent, j’avais continué à sortir de l’école avec Olivia, et nos jeux en trio avaient continué dans la cour de récréation. Comment peut-on accepter ou anticiper la perte de l’innocence ? Je n’avais pas vu les choses venir. Je n’avais que dix ans.

Mais qu’étais devenue Anna ? Mes recherches sur FaceBook n’aboutissaient pas. J’avais déroulé la liste des amis d’Olivia mais n’avais vu de familier que le nom d’une autre petite fille de l’école avec qui j’avais aussi été amie, mais certainement pas avec la même ferveur. Je me rappelais certains détails – l’appartement du centre-ville où Sabine vivait, sombre et humide, les toilettes qui sentaient la pisse, et surtout, l’image de sa mère. Certaines femmes de ces années-là, tout juste autorisées à porter le pantalon, s’étaient mises à une mode de porter ces pantalons si serrés à l’entrejambe qu’ils faisaient voir toutes sortes de plis, mais devaient aussi être si inconfortables que celles qui les portaient semblaient avoir le même sourire pincé en forme de grimace. Je me rappelais d’elle au fourneau, nous faisant crêpes au citron. Mais je ne m’étais pas attardée sur le profil de Sabine, qui souriait sur sa photo, entourée d’enfants et d’un homme au regard satisfait.

Je voulais savoir ce qui était arrivé à Anna. Son nom n’apparaissait nulle-part.

Un soir, comme nous étions sorties des murs de l’école, elles avaient commencé à se séparer de moi et à accélérer le pas. J’avais essayé de les rattraper quand j’avais vu Anna se baisser comme pour ramasser quelque chose. Puis juste après, elle s’était retournée et m’avait lancé une pierre. J’avais vite compris qu’une sorte de guerre avait commencé. Anna et Olivia s’était maintenant mises à me lancer des pierres. Olivia, si douce, si gentille. J’étais restée en arrière.

Mon laptop sur les genoux, je revivais le moment. La tristesse et la surprise, l’incompréhension. Si je n’avais jamais su la raison du geste des deux filles, j’avais compris que j’avais perdu à jamais l’amitié d’Olivia. Et que le monde était cruel. Et que les amitiés étaient faibles et que la trahison était aussi banale que les Chocos BN dans les cours de récré.

Un popup sur l’écran n’arrêtait pas d’interrompre ma recherche et de bloquer ma vue: « Bretzel liquide ! » Accueillant presque la distraction de mes sombres souvenirs, je jetai un coup d’œil sur le produit qu’on essayait de me vendre. « A base de notre blé le plus blond et de fraiche levure, notre bière brassée soigneusement en petite quantités dans notre belle Alsace n’est autre qu’un délicieux Bretzel liquide ! Venez le déguster ! » Je ne bois pas de bière, mais je concevais pendant quelques secondes le concept de pain liquide. Un souvenir de Bretzel acheté au comptoir d’une camionnette à la gare de Bruxelles revint à ma mémoire et à mes papilles, sa texture moelleuse sous la peau lisse et brune, le craquant du gros sel.

Après l’épisode, j’avais erré seule, désolée, dans la cour à l’heure de la récré. Plus tard j’avais tenté une amitié avec Sabine, mais sans succès. Puis le temps avait passé. Par la suite, je n’avais jamais eu beaucoup d’amies.

J’allais laisser-là ma recherche, futile somme toute. Peut-être Anna était-elle devenue chirurgienne, sous le nom de son mari, fouillant dans les corps avec un scalpel, ou même dans les cerveaux. Peut-être avait-elle disparu à l’autre bout du monde fuyant la police. Comment pouvait-on disparaitre à l’heure des réseaux sociaux ?

C’est alors qu’apparut un nouveau résultat. Avis de décès : Anna Podoton, archéologue. Selon toute apparences, il semble que l’archéologue, qui faisait des fouilles dans une carrière de Loire Atlantique, ait été victime d’une avalanche de pierres accidentelle. Assommée par les premières pierres, elle n’aurait pas survécu à l’averse qui aurait suivi. Son corps a été retrouvé enseveli sous un amas de pierres.

L’annonce datait de quelques années auparavant. Anna n’avait laissé derrière elle qu’un chien.

FIN

« Ceci est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite»

*************

Ce texte est ma contribution à l’AGENDA IRONIQUE de Novembre, qui se tient ici :

Il fallait, comme contrainte, faire un (ou plusieurs) anapodotons, ainsi que d’employer l’expression « Bretzel liquide ». Et puis bien sur s’inspirer du thème « Un temps pour chaque chose », comme il est dit dans l’Ecclésiaste III.


And now for my anglophone readers:

A Time to Throw Stones…

Unused to be unemployed, homebound, I was browsing Facebook on my laptop, in slippers, with my cat in my lap. I had looked up some colleagues first, but without much interest. Then I started to think further down le line. The important people in my life, what had become of them? Those I had known, what had they done with their lives? I have lived half my life as an expat, far from my country, and I have not kept any childhood or college friends. How this happened, I do not know. It seems that the intended course of my fate had screwed up at one point. I had made my life elsewhere.

Faces and names came to mind – what about Isabelle, my college friend, or Helene, who I had met in England… And then I pushed it even further. How about Olivia? Olivia so pretty, from Elementary school. I saw a pretty round face and chestnut brown pig tails, smooth and shiny. When we left school on our way home, she taught me Spanish words. His mother was from Spain. Olivia had invited me to her home. I had seen the beautiful house in the city center, with a glass veranda overlooking a beautiful green garden. We both loved ballet and spent the afternoon dancing in the winter garden.

While I was reviewing these images, the search engine churned out three names, but I recognized her. Throughout the three decades that separated us in time, the features of the little girl appeared in a photo, hardly changed. As if the eyes of childhood had already caught a glimpse of the adult. She stood, against a backdrop of marketing posters, flanked by men and women in business suits. Smiling like a blooming flower. No information about her family life, I could only find details of her career, Director of some division in a big city. An important position. Ah, I knew she would go far. She had a hundred friends, on Facebook. I caught up with her on that field, I had 111.

But what I wanted to know was what happened to Anna… Anna… Anna Podoton. The third wheel of the coach.

I worshiped Olivia, dazzled by her doctor father, her beautiful mother with the singing accent, her house, and her enchanted life. I had arrived in a new city, new school, confused, lost, and then I had met Olivia. We walked and chatted together until our paths parted at my bus station. She continued her journey on foot. Every day she taught me new words, we exchanged new dance steps.

Then Anna had arrived. From another school. As she came from Brittany, she and I had things in common, bits of songs, village names. Olivia and I had welcomed the newcomer in our games.

But things started to cloud up in my memory. If I saw clearly Olivia’s round face, I couldn’t quite see Anna’s. I remembered her face was harder, if you can speak of hardness at the age of ten, but maybe some features already exist in childhood. Then things started to change. Gradually I saw the two girls getting closer.

I hadn’t realized how vivid my memories were. My birthday. Olivia and Anna in the living room of my suburban house. Giddy with joy, I was proud to show them my dinette and its delicate tea cups. I had asked my mom to buy a brioche for the occasion. The large French window was open to spring trees. Then the image of Anna crushing her brioche in the teacup, smearing the table with disgust, ruining everything. I had realized with horror that the friendship I thought I had found was nothing but contempt. Oh, I didn’t get it right away.

Over the next few days, I had continued to walk out of school with Olivia, and the trio games continued on the playground. How can we accept or anticipate the loss of innocence? I hadn’t seen it coming. I was only ten years old.

What had become of Anna? My FaceBook research was unsuccessful. I had scrolled down Olivia’s list of friends but had only seen the name of another little girl with whom I had been friends, but certainly not with the same fervor. I remembered certain details – the downtown apartment where Sabine lived, dark and damp, the toilets smelling of piss, and most importantly, the image of her mother. Some women in those years, barely allowed to wear pants, had started to wear them so tight in the crotch that they showed all kinds of creases, but those pants also had to be so uncomfortable that their wearer had the same wince-like smile. I remembered her at the stove making us lemon pancakes. But I did not dwell on Sabine’s profile. She was smiling in the picture, surrounded by children and a man with a satisfied look.

I wanted to know what had happened to Anna. Her name did not come up.

One evening, as we had come out of the school walls, they had started to separate from me and walk faster. I had tried to catch up with them when I saw Anna bend down to pick up something. Then right after, she turned and threw a stone at me. I quickly realized that some kind of war had started. Anna and Olivia were now throwing stones at me. Olivia, so sweet, so kind. I had stayed behind.

My laptop on my knees, I relived the moment. Sadness and surprise, incomprehension. If I had never known the reason for the two girls’ actions, I understood that I had lost Olivia’s friendship forever. And that the world was cruel. And that friendships were weak and betrayal was as common as mid-afternoon snacks on the playgrounds.

A popup on the screen kept interrupting my search and blocking my view: “Liquid pretzel!” Almost welcoming the distraction from my dark memories, I clicked on the product they were trying to sell me. “Made of our lightest wheat and fresh yeast, our beer carefully brewed in small quantities in beautiful Alsace is practically a delicious liquid pretzel! Come and taste it!”  I don’t drink beer, but I was considering the concept of liquid bread for a few seconds. The memory of a pretzel bought from a van at the Brussels train station came back to my memory and taste buds, its soft texture under the smooth brown surface, the crunch of coarse salt.

I was going to stop my futile research there. Perhaps Anna had become a surgeon, wearing her husband’s name, rummaging through bodies with a scalpel, or even into brains. Perhaps she had disappeared halfway around the world fleeing the police. How could we disappear in this age of social media?

It was then that a new result appeared. Obituary: Anna Podoton, archaeologist. In all appearances, it seems that the archaeologist, who was excavating a quarry in Loire Atlantique, was the victim of an accidental avalanche of stones. Stunned by the first stones, she would not have survived the downpour that followed. His body was found buried under a pile of stones.

The announcement was made a few years ago. Anna had left a dog behind.

THE END

 “This is a work of fiction. Any similarity to actual persons, living or dead, or actual events, is purely coincidental.”