Crêpes de blé noir – #3/20

(Dossier Haricots-verts: Crêpes de blé noir #3/20)

Nous sommes de retour en Bretagne chez mes grands-parents, en été ou en vacances.

D’abord, elle sortait le bol du buffet, toujours le même bol, une vieille soupière en réalité, décorée de quelques guirlandes de fleurs dans les tons bordeaux. Elle versait la farine, grise comme du sable et mouchetée de grains noirs, et y ajoutait un œuf. Quand elle avait une petite boule dure, comme une boule de sable humide à la plage, elle commençait alors à la diluer avec de l’eau. Seulement de l’eau, et en si faibles quantités que la dilution était presque imperceptible. Assez pour desserrer les grains à l’extérieur, comme le ferait l’érosion. Pendant longtemps, ses doigts dans le bol pétrissaient et roulaient la boule grise qui se transformait peu à peu en argile. A chaque ajout d’eau, l’argile ramollissait jusqu’à ce qu’elle eût pu en faire des châteaux de sable. Peu à peu, elle continuait de diluer ses créations. Un peu plus tard, ses doigts clapotaient et enfin, elle atteignait une soupe grise et lisse. Une soupe tachetée de minuscules points gris. Enfin, la pâte liquide devait reposer le reste de l’après-midi.
Le soir, elle chauffait une grande poêle lourde. Elle versait une louche pleine, puis inclinait la poêle de la force de son poignet de sorte qu’un film mince couvrait le fond entier uniformément. Puis quand la pâte était translucide, elle décollait soigneusement le film entre papier cigarette et dentelle.

Ma grand-mère, Mamie, ne souriait pas beaucoup. Du moins, pas à moi. J’ai toujours pensé qu’elle préférait mon frère aîné. Elle n’était ni tendre, chaleureuse ou compréhensive comme ma mère et je ne lui faisais pas confiance pour des raisons très spécifiques. A l’approche de la naissance de mon frère cadet, mes parents nous avaient laissés sous leur garde pendant quelques mois et nous avions dû terminer l’année scolaire à l’école du village. A la tombola de fin d’année j’avais gagné une boîte de stylos à billes Bic et une bouteille d’eau de Cologne. Nous étions rentrées à la maison main dans la main dans l’air tiède de ce joli soir de Juin et j’avais admiré mes trésors pendant tout le trajet. La porte passée, elle les avait saisis et les avait rangés dans le placard au-dessus de l’évier. Je ne les avais jamais revus.
Une autre fois, au stand de tir d’une fête foraine, mon oncle avait gagné une grosse poupée vêtue d’une robe à froufrous, moitié satin moitié velours, avec des cheveux de laine noire collés sur son crâne en plastique. A la maison, une fois de plus, ma grand-mère m’avait pris la poupée des mains, arguant que j’allais sûrement la casser, même si j’avais presque sept ans. La poupée était réapparue trônant au plein milieu du couvre-lit de leur chambre, sa robe d’apparat étalée en cercle autour d’elle, ses yeux vides (paupières mobiles, longs cils en nylon) regardant droit devant. Je n’avais pas le droit d’y toucher.

Vous me direz que je n’avais qu’a protester, que c’était ma faute pour être trop timide. Mais j’avais vu ma grand-mère à l’œuvre dans le jardin du haut quand elle trouvait une nouvelle portée d’une des chattes qui tournaient autour de la maison, et que mon grand-père nourrissait. Elle était pragmatique. Je l’avais regardée prendre un sac de toile, soulever la boite sous laquelle se trouvaient les chatons piaulant, aveugles, amassés les uns contre les autres. Elle les prenait à pleines poignées sans hésiter et les enfournaient dans le sac. Puis elle faisait un nœud serré et emportait le sac grouillant au lavoir. Je continuai à la regarder plonger le sac et son contenu dans l’eau. Le plonger à nouveau, écouter, jusqu’au silence. Et le tour était joué. De retour à la maison, elle reprenait ses activités dedans et dehors, comme si de rien n’était. Les vieux chats habitués qui passaient leur temps autour de la même porte ne disaient rien.
Et je sens encore l’odeur de peau brulée quand elle passait un poulet déplumé à la flamme d’un briquet. C’était un des poulets qu’on avait vu courir en haut, un doux poulet roucoulant parmi les autres poules rousses. De temps en temps, elle prenait un grand couteau et courrait dans le jardin jusqu’à ce qu’elle en attrape un, le coince sous le bras et lui tranche froidement le cou. Sa détermination et son habileté étaient sans faille. Parfois, le poulet prenait ses jambes à son moignon sanglant et essayait la fuite pendant quelques mètres. Mon âme de petite parisienne observait ces horreurs, et comprenait qu’il valait mieux rester du bon côté de ma grand-mère.

 

Les crêpes s’empilaient sur une assiette, puis venait le temps du dîner. Assis à la table, nous attendions notre tour. Comme les bretonnes traditionnelles, ma grand-mère ne s’asseyait pas, elle se tenait à la cuisinière. Elle posait une crêpe dans la poêle avec un gros morceau de beurre puis y ajoutait la combinaison d’œufs, de jambon ou de fromage de notre choix.
Arrivée dans notre assiette, la crêpe ressemblait à une fine enveloppe grise scintillante de beurre, le jaune doré de l’œuf se faisant voir en transparence ou à travers de minuscules fissures. Nous avions un couteau et une fourchette, mais le meilleur était de la manger avec les doigts, quand la texture mince fondait sur la langue sous le poids de cette garniture. Le goût du sarrasin était unique et addictif.
Quand tout le monde avait mangé à sa faim, et seulement alors, ma grand-mère se versait un bol de lait Ribot dans lequel elle plongeait ses crêpes nues, réchauffée avec du beurre et pliées en triangle.
Bien sûr, les crêpes de blé noir étant la spécialité régionale, il y en avait de nombreuses variantes dans les marchés, les boulangeries, à essayer et à comparer. Ma grand-mère se moquait des versions épaisses, bon marché des galettes qu’on trouvait dans les crêperies sans scrupules. En raison du coût ou par ignorance, ceux qui les vendaient ne prenaient pas le temps d’obtenir la minceur qui ne pouvait être atteinte que par de longs efforts. Leurs galettes spongieuses n’en méritaient pas le nom.
Parfois, nous allions les acheter dans une crêperie de la ville de Plouay. Là, j’aimais regarder les vieilles professionnelles en robes noires et coiffes blanches, qui versaient la pâte sur un binig (ou bilig) le mot breton pour une surface chauffante ronde et plate utilisée exclusivement pour les crêpes et les galettes, puis l’étalaient rapidement avec un outil en bois. La surface fumait quelques instants, la pellicule séchait et cuisait quelques minutes avant d’être retournée. Ces galettes étaient beaucoup plus larges que celles de ma grand-mère, plus élastiques, mais tout aussi minces et grises.
Mon frère et moi savions, selon l’enseignement de nos grands-parents, qu’il y avait deux sortes de farines : la farine de seigle qui donnait sa couleur au pain de seigle, et la farine de blé noir, aussi appelé Sarrazin, le blé des pauvres. Un jour, mon grand-père avait arrêté sa Simca 1000 bleue sur le bord d’une route à côté d’un champ pour nous montrer la plante. Le brin ressemblait plus aux mauvaises herbes qu’aux tresses dorées des épis de blé. Les petits grains de sarrasin étaient gris et clairsemés, balançant comme des cheveux sales, pleurant leur misère. Bien qu’elle ait été cultivée localement, la farine n’était pas vendue partout.
Alors que certains mélangeaient impunément sarrasin et farine de blé et ajoutaient même du lait, aberrations qui rendaient la pâte plus facile à faire, mais inauthentique, ma grand-mère faisait comme elle l’avait appris de ses ancêtres. Peut-être qu’elle essayait de me passer la transmission chaque fois qu’elle pétrissait dans le bol, un vague sourire satisfait sur ses lèvres, et je la regardais avec empressement, les genoux sur une chaise, les coudes sur la table.

Je n’ai jamais été très proche de ma grand-mère, même si nous nous tolérions. A huit ans, j’avais trouvé une jolie poupée neuve sous le sapin. Alors que j’ouvrais la boîte avec ravissement, elle m’avait expliqué que je devrais avoir honte de jouer à la poupée à mon âge et que c’était ma dernière. Mais surtout, il y avait les matins où elle revenait du village avec son sac à provisions. Elle en retirait deux pains au chocolat tout frais et croustillants qu’elle nous donnait, à mon frère et à moi, puis regardait mes parents en ricanant et en pointant du doigt mon estomac d’enfant.

J’ai dit qu’elle ne souriait pas beaucoup, mais elle souriait quand elle parlait aux commerçants du village. Elle avait de longues conversations avec le poissonnier, au sujet de nous, ses petits-enfants venus de Paris. Elle souriait quand elle bavardait avec la marchande de fruits et légumes, le boucher, le charcutier. Elle souriait quand elle parlait en breton avec les bretonnes en coiffes de dentelle qu’elle rencontrait en chemin.
Elle avait aussi un sourire spécifique, le sourire qu’elle n’avait que quand elle préparait les galettes de blé noir, quelque chose comme le sourire de Mona Lisa. Le sourire de quelqu’un qui a un secret.

Un jour, bien plus tard, quand j’étais en première année d’université, j’ai eu soudainement envie des crêpes de blé noir de ma grand-mère. J’occupais une chambre d’étudiante et mes parents avaient déménagé à des kilomètres. Comme Raiponce, j’ai senti tout d’un coup que je ne survivrais pas si je ne goûtais pas aux galettes de sarrasin de ma grand-mère. Mon grand-père était mort des années auparavant et elle vivait seule, et sa maison n’était qu’à quelques heures de train.
Ce week-end-là, j’ai fait mes valises comme les autres filles qui rentraient chez elle, et j’ai pris un train. C’était la première fois que je me rendais seule chez elle, puisque mes parents avaient toujours été là.
Elle a sorti le bol de l’armoire et a commencé à délayer la farine avec son sourire de Joconde. Les crêpes qu’elle avait faites ce jour-là étaient tout ce que j’avais espéré, chaque bouchée aussi bonne et satisfaisante que dans mon souvenir.
Ma mère a essayé de les faire, mais Mamie a dû oublier de lui transmettre une incantation spéciale ou un détail, avant de mourir. J’ai essayé moi aussi, mais je n’ai jamais eu la patience, ni le temps. Elle s’est peut-être retournée dans sa tombe en me regardant ajouter de la farine blanche, du lait et des œufs. Je n’ai jamais eu la même envie à nouveau, du moins pas aussi fort. Peut-être que cette fois-là avait été suffisante pour satisfaire mon désir pour toute ma vie. Plus tard, j’ai réalisé que c’était probablement la première fois qu’elle m’avait vraiment souri.

Canard à l’orange – #2/20

Dossier Haricots Verts
Canard à l’orange – #2/20

Tout premier souvenir : prisonnière d’un lit a barreaux chez la dame à l’étage au-dessus dans notre immeuble, je contemple les rayons de soleil qui filtrent à travers les barreaux du berceau. Mme Sylvie (comme nous l’appelons) me garde pendant que ma mère est au travail. Elle me fait avaler des assiettes de bananes écrasées avec du miel, ou de purée de sardines à l’huile. Plus tard dans la journée, perchée sur un de ses bras, je la regarde préparer une salade niçoise pour elle-même au comptoir de la cuisine (l’âcreté des anchois, l’odeur du thon, la noirceur des olives, la fétidité de l’œuf dur, la moiteur des tomates, le piquant de l’oignon).
Deuxième souvenir : je rampe dans un long couloir dans la direction de la cuisine quand je me rends compte que je suis maintenant capable de m’habiller par moi-même. C’est une prise de conscience que je suis sur un chemin pour atteindre l’âge adulte. Le chemin, comme le couloir peint d’un brun foncé brillant, me semble interminable, mais je pressens qu’il y a une lumière au bout du tunnel. L’appartement a la forme d’un long os. A une extrémité se trouve la porte de la salle de bain, flanquée de la chambre des parents d’un côté et de la chambre des enfants de l’autre. A l’autre extrémité, le salon d’un côté et la petite cuisine de l’autre.
J’entends mes parents dans la cuisine. Ce doit être un dimanche puisque mon père est à la maison et qu’ils cuisinent. Le soleil abonde à travers la fenêtre, quand j’y arrive.
Cette cuisine devait être minuscule car elle semble déjà petite dans ma mémoire. Le réfrigérateur y prend une grande place. Ma mère et mon père se tiennent au-dessus de la cuisinière, discutant, complotant au-dessus d’une grande cocotte orange en fonte.
Il y a des enjeu – Ma mère s’inquiète : « Est-ce que j’aurais dû enlever la peau du canard ? Est-ce que je le mets maintenant ? » Mon père fait des commentaires assurés. Ils partagent des responsabilités, ma mère soucieuse de suivre les instructions, mon père inexpérimenté dans la cuisine, mais plus audacieux.
Ils ont commencé quelque chose de long et difficile, quelque chose d’ambitieux, la recette du Canard à l’Orange. Au début des années 70, mon père est vendeur dans les clinquantes succursales Citroën de Paris. La France est ensoleillée et sûre, l’économie en plein essor. Mes parents ont emménagé quelques années auparavant dans cet appartement avec deux chambres près du château de Vincennes, grâce au travail de ma mère aux bureaux de la Poste à Paris.
Ils suivent les instructions sur une fiche de recette plastifiée tirée d’un massif livre rouge qui s’ouvre en trois parties et contient des centaines de fiche similaires. Il y a parfois deux recettes sur la carte. Sur celui-ci par exemple, Canard à l’orange partage l’espace avec un Canard en Choucroute.
Ma mère a acheté ce livre de cuisine d’une société de vente par correspondance au travail. L’énorme volume est devenu sa bible et sa référence, à la fois pratique et indestructible, toute éclaboussure accidentelle facilement éliminée d’un coup d’éponge. Puis, grâce au numéro imprimé ils replacent la carte au bon endroit. Je n’ai jamais vu d’autre livre de recettes dans la vie de ma mère, à part les découpes occasionnelles arrachées aux magazines de salle d’attente.
Ils se lancent ici dans la haute cuisine. Ma mère n’a pas grandi en mangeant du Canard à l’orange. Dans son village de Bretagne, on servait de la soupe au chou dans laquelle on faisait tremper des tranches de pain une fois dans l’assiette ; ou du pot-au-feu, ou des crêpes de sarrasin plongée dans du lait ribot, ou plus tard garnies d’une combinaison d’œufs locaux, de jambon et de fromage. Elle a passé son enfance avec son frère à l’ombre des vaches laitières et des pommiers. Comme la plupart de ses amis d’école, elle rêvait de la ville des lumières et a passé les examens de sténographie et de dactylographie qui l’ont menée à un emploi à Paris. Là, elle a loué une chambre avec une amie et la fête a commencé. Elles faisaient les magasins, séchaient leurs jupons dans la baignoire, offraient des chocolats laxatifs à des collègues et piquaient des fous-rires. Sur une photo de l’époque, ma mère pose devant une fenêtre, jeune femme à la mode, cheveux blonds relevés en chignon, menton levé.
Mon père a cinq ans de moins qu’elle, mais il a déjà eu neuf vies. Il a quitté la maison et l’école peu de temps après la mort de son père pour vivre avec son frère et a vécu de petits boulots, comme par exemple vendeur de frites dans une fête foraine. Pendant le service militaire, il a appris la photographie. Plus tard, il trouve un emploi de messager de bureau. Et c’est là qu’il rencontre ma mère, dans le bureau où elle travaillait.
Quand il était célibataire, elle me raconte que mon père se préparait un grand bol de salade avec du riz et des tomates, des légumes en conserve, une boîte de thon, salade qui lui durait une semaine. Maintenant, il ne supporte plus les repas froids. Et ça tombe bien parce que ma mère le sert de pied en cap.
Ce dimanche, ils font équipe dans la petite cuisine parisienne. Ma mère un peu angoissée, ayant peur de mal faire. Par exemple parce qu’elle n’a pas trouvé la bonne liqueur, ne sait pas où l’acheter, ne maîtrise pas la Viande en gelée, dont les directions sont quelque peu vagues: « Mettre la farine avec 50g de beurre, moudre le foie de poulet avec le zeste d’orange. Mélanger ce beurre manié avec la sauce, puis le zeste et la pâte de foie. Porter à ébullition. Vérifier le goût. La saveur d’orange doit être très claire. Si ce n’est pas le cas, ajoutez un peu de Curaçao. Passez. Verser dans la soucoupe. »
Il me semble qu’ils y passent des heures de travail intense, de calculs minutieux et stratégiques. Parfois, le ton monte, on sent la tension. Mais finalement, la chose est enfin faite. Le canard repose dans sa concoction orange, le chef d’œuvre achevé. La table est mise dans la salle à manger, dont le look correspond aux ambitions de mon père. Avec son nouveau salaire, il a investi dans des meubles avant-garde, une table ronde en marbre avec ses chaises blanches tulipes, recréant à la maison les styles modernes qu’il admirait dans les bureaux exécutifs.
Tout au long de leur vie ils ont travaillé ensemble à d’épiques recettes du livre rouge. Au fil des ans, le fruit de leurs efforts donnera un brochet au beurre blanc, le Poulet Joséphine, et surtout le Christmas Pudding (à venir plus tard). Le reste du temps cependant, ma mère cuisinait ce qu’elle aimait. Pas de la Haute Cuisine. Après avoir composé les menus hebdomadaires sur des carnets à spirale, elle cherchait les meilleurs ingrédients possibles pour tirer le meilleur parti de son budget de mère au foyer. Adolescente, je me suis rendu compte que certaines de mes copines mangeaient des hot-dogs et de la purée en flocons. Les articles qui suivent témoignent en partie de son talent.

* * *

Hélas, j’ai perdu les recettes que je croyais avoir conservées. Et re-hélas, je ne vais pas pouvoir partager cette recette spécifique du Canard à l’orange. Une recette que je n’ai jamais réalisée de toutes les manières. Enfin, ce n’était qu’un prétexte à présenter mes chers parents dans ce contexte historico-culinaire. Mais je suis certaine que quelque recette doit se trouver sur internet. Bon appétit !

DOSSIER HARICOTS VERTS : Haricots verts – #1/20

Haricots verts – #1/20

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Je fus un bébé facile, sans problèmes.

Jusqu’au jour où j’ai reçu le vaccin de la variole et que mon corps s’est couvert de bubons suintants de liquides jaunes et verts. Ma mère me raconte qu’elle devait m’emmener à l’hôpital tous les jours pour le traitement. A cause de ça, si je comprends bien, je ne devais pas boire de lait. Donc j’étais nourrie de bouillons de légumes et de fruits. De là date sûrement mon aversion au lait. Le goût et la texture me donnent la nausée. A part ce problème, je suis fière d’avoir survécu à la variole.
Je suis née à Paris dans le 12e arrondissement, et le lait à Paris en 1966 se trouvait dans des bouteilles en plastique. Mais en été nous allions, mon père, ma mère, mon frère et moi, passer les vacances chez mes grands-parents en Bretagne. Certains jours ma grand-mère sortait de l’établi un bidon lourd et bruyant pour chercher du lait à la ferme avoisinante. Je me souviens de l’épaisseur de la boue, le bruit épais des mouches, celui des beuglements, l’odeur forte des bouses de vache, du lait caillé, des autres animaux, tout un monde visqueux et violent dans son attaque sensorielle. Et ce lait qui sentait la paille et l’animal me dégoutait encore plus, il me semblait aussi fort en goût et en odeur que le vin ou le vomis.
Ma grand-mère bougeait tout le temps. Elle allait de la bassine de torchons qui trempaient dehors à côté d’un savon de Marseille, et qu’elle mettait ensuite à sécher sur les buissons devant, au jardin du haut ou elle s’afférait à nourrir les poulets. Ou bien elle s’en allait ou revenait du village ou elle faisait ses courses tous les matins. Entre temps, elle vaquait aux repas, épluchait, rinçait, coupait ou équeutait sans relâche.
Je ne la revois pas beaucoup assise. Sauf certains après-midis dont le souvenir m’a souvent laissée perplexe, je nous revois assis autour de la table de la cuisine, ma grand-mère, mon frère, ma mère et mon grand-père, non pas pour jouer à des jeux de société ni partager un repas, mais devant une pile de haricots verts. Comme si elle n’était pas assez occupée, ma grand-mère faisait comme beaucoup d’habitants du village qui équeutaient en famille des sacs de haricots vers pour les usines de conserves locales. Je ne sais pas si elle avait besoin de l’argent, car mon grand-père avait un bon travail à l’usine des forges. Elle le faisait pour le plaisir.
« Tsk Tsk, » me disait-elle en hochant la tête d’un air désapprobateur, « regarde, tu prends une poignée dans ta main, et tu casse les bouts d’un coup sec, tout un côté, puis tu tournes le poignet et tu fais la même chose de l’autre côté. » Les bouts pointus tombaient de sa main à la vitesse de l’éclair. J’allais à mon propre rythme d’escargot. Elle y mettait la même diligence et la même précision qu’elle avait dû mettre à faire de la dentelle quand elle était jeune. Et la même réprobation qu’elle montrait quand j’essayais de ranger les couteaux et fourchettes dans le tiroir de la cuisine après la vaisselle, ou quand je laissais des chaussures dans ma chambre.
Quant aux haricots verts, ils réapparaissaient à un repas du dimanche, avec ma grand-mère aux fourneaux. Le menu traditionnel ne changeait pas beaucoup, toujours un rôti, gigot d’agneau ou rôti de bœuf ; des pommes de terre frites (coupées en carrés, pas des bâtonnets) et des haricots verts, entassés dans un grand plat de service après avoir été bouillis, puis sautés dans du beurre. Il y avait souvent un demi-melon de Cavaillon (comme elle aimait à le préciser) dans nos assiettes pour l’entrée, ou une assiette de charcuteries locales. Une bonne partie de la conversation tournait alors sur la qualité des aliments, leur provenance générale, l’endroit où ils avaient été achetés ainsi qu’une avalanche de commentaires orbitant autour de chacun de ces sujets. Bien sûr, après ce premier plat, nos appétits d’enfants étaient déjà satisfaits, et le reste du repas, y compris les haricots verts, ainsi que les commentaires qui leurs étaient dû, était perdu pour nous. Il y avait toujours cependant un regain d’intérêt à la vue des pâtisseries achetées dans la meilleure pâtisserie du moment, et le choix était difficile entre la religieuse luisante de glaçage, l’éclair au chocolat ou au café, l’épais mille-feuille, la tartelette aux amandes, la tartelette aux fruits et les autres possibles.
Une des histoires de guerre de ma grand-mère était qu’elle allait parfois voler des choux dans les champs au milieu des restrictions et des rationnements. Elle et ses amies les cachaient sous leurs robes pour ne pas se faire attraper par les fermiers ou les allemands. Et je me disais que les privations avaient été telles pendant cette guerre, ou même un chou semblait digne de vol, qu’elles avaient à tout jamais focalisé la pensée de ma grand-mère sur la nourriture.
J’ai toujours eu du mal à savoir si ces haricots verts du dimanche étaient frais ou en conserve, soit parce que les haricots frais étaient généralement légèrement trop cuits, soit parce que les haricots en conserve étaient de très bonne qualité. Longs, fins et d’un vert foncé, ils avaient un goût frais, presque mentholé et une légère fermeté. Les grains intérieurs étaient à peine perceptibles.
Après avoir déménagé à Nantes, de Paris, ma mère avait enfin un jardin, quoique contenu entre trois murs de ciment, et pouvait renouer avec la nature. Elle acheta des poules pondeuses qui logeaient sous l’escalier du jardin et qu’elle baptisa Yolande et Miranda. Elle planta des capucines le long des murs. Elle expérimenta avec des radis, des carottes et enfin des haricots verts. Ils poussaient le mieux au fond du jardin, à l’ombre des murs de ciment gris. Les chauds après-midis d’été, ma mère fermait les volets des fenêtres de la cuisine pour empêcher les rayons du soleil d’entrer. Mon frère et moi passions paresseusement les longues et chaudes journées de vacances à lire ou à jouer dans le jardin, à nous arroser au tuyau ou à faire des puzzles. Vers cinq heures, ma mère nous demandait de cueillir des haricots pour le dîner et nous y allions. La récolte était étonnamment abondante, compte tenu du sol rocailleux dont nous avions hérité, si abondante que mon frère et moi avions du mal à rattraper la production. Quelques heures plus tard, à l’heure du dîner, notre récolte fraîche était sur le feu, remplissant une large poêle. Après avoir cassé les bouts et tiré les fils, ma mère les avait fait bouillir, ajoutant quelques carottes et pommes de terre, puis les faisait sauter dans du beurre avec une touche d’ail frais. J’adorais ces haricots verts. Nous enfournions des fourchettes entières de brins tendres et minces, certains légèrement caramélisées, avec la touche sucrée de tendres carottes. Ils avaient le goût de l’été.

Mes premières années aux États-Unis, j’ai découvert entre autres une nouvelle culture culinaire. Au premier dîner de Thanksgiving chez les parents de mon petit ami dans le Massachusetts, il y avait une dinde rôtie et une sauce aux canneberges, quelque chose qui s’appelait coleslaw (choux râpé et mayonnaise), des petits pains, puis un plat de légumes cuits à la vapeur. Ces carottes et navets cuits à la vapeur m’évoquaient régime et nourriture d’hôpital – je soupçonnais ma belle-mère, qui était infirmière, d’avoir le motif caché de nous mettre au régime. J’ai réalisé plus tard que ce qui allait devenir ma belle-mère servait toujours les légumes cuits à la vapeur, motif caché ou non, et nus. Dans mon enfance, le chou-fleur avait toujours été recouvert de sauce béchamel, puis cuit au four, les carottes sautées, les endives roulées dans une tranche de jambon et ensevelies dans une sauce au fromage. Les choux de Bruxelles étaient braisés, tout comme le chou, parfumé aux saucisses fumées et accompagnés de pommes de terre. Aucun légume n’était jamais servi à la vapeur. Plus tard, quand j’ai eu des enfants, j’ai compris le grand gouffre culturel. Les légumes dans mon nouveau pays étaient trop souvent considérés comme une partie nécessaire mais peu attrayante d’une alimentation saine. Personne ne les aimait vraiment parce personne ne savait comment, ou n’avait le temps, de leur donner une chance, de les cuisiner et de les servir correctement. J’ai aussi compris ma chance d’avoir eu une mère au foyer (temporairement) avec un amour de la nourriture et un dévouement total à sa famille. Je n’ai pas hérité du pouce vert de ma mère, ni de l’intérêt de ma grand-mère pour le travail manuel minutieux. Et je travaille à temps plein depuis de nombreuses années. Ces jours-ci, j’achète au supermarché des petits sacs de haricots verts déjà coupés. Ils sont d’un joli vert, mais ce ne sont pas les haricots verts fins de mon enfance. Je les cuis à la vapeur et je les aime comme ça – je suis devenu américaine. À chaque fois cependant, je pense à ceux qui ont dû casser les bouts.

* * *

Voici le premier d’une série d’articles sur des souvenirs culinaires d’enfance – pour certains articles j’ajouterai des recettes (petits veinards), mais pas pour tous. Le but est de transmettre quelques souvenirs à mes enfants qui sont nés et grandissent aux Etats-Uuis.

COUTURE

 

L;annonce

Phase 1      INSPIRATION

Ca vient comme ça – une vision, l’Annonce faite à Mario
« Vous allez faire une petite robe blanche que vous porterez
Cet été sur une peau bronzée, avec des bijoux argentés. »
Le désir couve et grandit comme un embryon
Une robe d’une telle simplicité ne se trouve dans aucun rayon.

Jersey, velours, satin, coton
La fièvre monte – Ivresse du pouvoir !
Transformer une simple toile en robe
Une femme nue en femme habillée
Patron, ciseaux, craie,
Epingles plantées sur une rouge tomate.

 

Realisation

 

Phase 2      REALISATION

Etalés les morceaux de patron
Devant, derrière, sur le plis
Coupe, coupe, hâte à bâtir
Passer de deux à trois dimensions

Aiguilles – Vite, la magie commence !
Fébrilité ! A quoi ça va ressembler !
On enfile, on se pique, mais on ne sait jamais
La pochette avait dit « Facile ».

 

Naufrage

Phase 3      NAUFRAGE

Hélas, hélas – C’est bien trop grand !
Il y a un haut, il y a un bas
Mais le col ne colle pas, les hanches tombent de guingois
Les bords non-finis s’effilochent déjà

Hâtez-vous lentement et sans perdre courage
Vingt-fois sur le métier remettez votre ouvrage !
Polissez-le sans cesse et le repolissez
Ajoutez quelquefois et souvent effacez

Il faudrait plus de temps, plus d’argent, plus d’efforts
Hélas faute de tout ça, j’aime mieux abandonner
La robe délaissée rêve sur le mannequin
Fantôme d’une collection qui ne sortira pas

Amesbury,
le 12 Avril 2020

 

Illustrations : Nicolas-François Gromort, Spécimen des caractères d’affiches, vignettes et fleurons des fonderies et stéréotypie, 1837. Gallica/BnF.

Citation de Boileau, l’Art Poétique

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J’ai conçu ce petit texte décousu pour l’Agenda Ironique d’Avril: https://carnetsparesseux.wordpress.com/2020/04/02/en-avril-decouvre-le-fil-agenda-ironique-davril/

 

 

I COULDN’T PUT IT DOWN! (suivi de la traduction en Francais)

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I COULDN’T PUT IT DOWN!!: A MEMOIR

This transcendent memoir details the coming-of-age journey of a young woman and starts in medias res, with the character sitting at her computer at work after having commuted all the way from home in the morning.

This is a raw and honest account of how she sits at her computer all day, while risking a visit to the lunchroom, near the microwaves, sometimes several times during the day.
As we track her back in time, in a fantastic, terrible and beautiful account the author unveils the trauma of her being born in Paris, in a hospital where she immediately learns to dodge doctors and syringes.

Various life situations lead to the first defining event of her life: she stays behind in 2nd grade, a tale expressed with deeply moving depth, until the next leap takes her to dance lessons which she starts at nine, all told in authoritative and deeply poetic prose.

A spiritual rumination, cultural evaluation and historical and political analysis begin as the girl starts piano lessons at age eleven. This spectacular turn of the wheel of-fortune breathlessly brings her to the next stage of her life, where she attends a boum in Nantes – a fascinating, clear-eyed and generous account.

Riding a never-ending roller-coaster of fate, the eponymous character is found in her bedroom studying for the BEPC – riveting narrative marathon, vivid trajectory reading like a detective novel, so complex and inspiring it is. The author includes meticulously researched well-kept secrets, such as the fact that her best friend suffers from terrible halitosis.

At this point, cornered by her destiny, our hero tackles small sewing projects after school, and also weekends, and starts a correspondence with a friend, the details of all of which find their way in a beautifully woven tapestry of words.

In a twist of fate, the girl who desperately wanted to make money becomes involved in babysitting for selected neighbors and recommended families. The author performs here an investigation driven by true love, as she follows our character on bus rides to school and back on a daily basis, as well as other destinations.

We finally trail our character feeling powerless, scratching and clawing her way out of every corner she was backed into, such as the time she was presented with a rotten egg for breakfast on the morning of the baccalauréat exam. Or dealing with rotten eggs again later, these ones boiled, as we witness the breaking apart necessary for a being to find a voice.

As the magnificent narration goes on, the character makes her way to college to study English. Navigating the complexities of betrayal and love, the author turns this remarkable life into a haunting, visionary memoir.
I couldn’t put it down!


Sensational life stories pile up on bookstore tables – authors who have been in jail, did drugs and came back to tell the tale. Mostly those two but a lot more variety of the sort. Ans I have so little going on for me. This is what I thunk up for the cover of my own memoir.

*

JE N’AI PAS PU LE POSER!!: Un mémoire
Ce mémoire transcendant détaille le cheminement d’une jeune femme jusqu’à l’âge adulte et commence in medias res avec le personnage assis devant son ordinateur au travail après avoir fait la trajet quotidien depuis le domicile le matin.

Il s’agit d’un récit brut et honnête de la façon dont elle reste assise devant son ordinateur toute la journée, risquant une visite à la cafeteria, près des micro-ondes, parfois plusieurs fois par jour.

Alors que nous remontons le temps, dans un récit fantastique, terrible et beau, l’auteur dévoile le traumatisme de cet être né à Paris, dans un hôpital où elle apprend immédiatement à esquiver médecins et seringues.

Diverses situations provoquent le premier événement déterminant de sa vie: elle redouble la neuvième, récit exprimé avec une profondeur extrêmement émouvante, jusqu’au prochain rebondissement qui l’emmène aux leçons de danse qu’elle commence à neuf ans, le tout raconté avec autorité et une éblouissante poésie.

Une rumination spirituelle, une évaluation culturelle et historique mêlés à une analyse politique se font jour alors que la jeune fille commence des cours de piano à onze ans. Cette révolution spectaculaire de la roue de la fortune l’amène, à bout de souffle, à la prochaine étape de sa vie, où elle assiste à une Boum à Nantes – conte fascinant de survie, de danger et d’amour.

A cheval sur les interminables montagnes russes du destin, le personnage se retrouve alors dans sa chambre à étudier pour le BEPC – un marathon narratif captivant, une trajectoire vivante se lisant comme un roman policier, tant il est complexe et inspirant. L’auteur dévoile des secrets bien gardés et méticuleusement recherchés, tels le fait que sa meilleure amie souffre d’une terrible halitose.

À ce stade, acculée à son destin, notre héroïne aborde de petits projets de couture après l’école, mais aussi le week-end, et entame une correspondance avec une amie, épisode dont les détails se retrouvent dans une tapisserie de mots magnifiquement tissée.

Dans un coup du sort, la jeune fille qui voulait désespérément gagner de l’argent s’implique dans du baby-sitting pour des voisins sélectionnés et des familles recommandées. L’auteur effectue ici une enquête menée par véritable amour, suivant notre personnage le long de trajets quotidiens en bus, de l’école à chez elle, ainsi que vers d’autres destinations.

Nous filons finalement à la trace notre personnage impuissant, se défendant bec et ongle dans des situations où elle se trouve réduite, tel le moment où on lui présente un œuf pourri pour le petit déjeuner le matin de l’examen du baccalauréat. Ou se démêlant avec d’autres œufs pourris, durs cette fois, plus tard, alors que nous assistons à la brisure personnelle nécessaire à chacun et chacune pour trouver sa voix.

Cette magnifique narration se poursuit tandis que le personnage se rend à l’université pour étudier l’anglais. Naviguant dans les complexités de la trahison et de l’amour, l’auteur transforme cette vie remarquable en un mémoire visionnaire obsédant.
Je n’ai pas pu le poser!


Les histoires sensationnelles s’empilent sur les tables des librairies – des auteurs qui ont été en prison, ont fait de la drogue et en sont revenus pour en faire le récit. Surtout ces deux genres mais tellement plus. Et j’ai si peu à raconter. Voici ce que j’ai pensé pour la couverture de mon propre mémoire.

THE POET NEXT DOOR

Desk

THE POET NEXT DOOR

There was a house on the corner,
Of white clapboard clean and dapper
On the lawn rose a picket sign
That stood straight, with the walls aligned
It read John Greenleaf Whittier
Lived here for more than one winter.

I didn’t know much about him
Memories of past knowledge were dim
Although downtown was a mural
Recalling his carriage for all
When to my ear rose up a sound
That I could swear whispered “Snowbound”
In this poem the author told
The New England weather of old
Of being stuck for long winters
In front of bright flames and ambers
Of men and beast brought to a halt
And daily labor down to naught.

I didn’t know more about him
And the chances to meet were slim
Alas he had not been in view
Since fall of Eighteen ninety-two
I know just as much of neighbors
Who spill themselves out of doors:
The one whose voice cursing and coarse
When liquor hits her vital force
Is heard outside and beyond;
The one who makes flowers abound
In her so tiny plot of land
Or yet another one who likes
With plastic toys of reds and lights
When Christmas comes to our quarter
Illuminate the street corner.

So with John our relationship
Is one many would like to keep
In a pacific neighborhood
Such as befits all parenthood
But when I walk around the block
I can’t help it but sometimes gawk
At the windows in case I could
Catch a glimpse of the likelihood
Of the shadow of a writer
Sitting indoors by the fire

I did visit his home one day
And stood awestruck in a hallway
Covered with antique wallpaper
Transformed into a spectateur
Of a museum of life past
Viewing objects that he amassed
Here was a desk by a window
Here was a kitchen where the dough
Of ancient bread was once rising;
Then up the stairs and its railing
Was a bedroom in which a bed
Was covered with a purplish spread
That didn’t add to its comfort
Not one that I would have suffered.

The tour guide told us of a bird
That perched on its owner’s shoulder
Liked to play smart avian jokes –
Its head out the chimney would poke
To imitate its master’s voice
Bringing to stop carriage and horse.

The man’s books and works were gathered
In neat piles as if he had heard
That he was having visitors
To interrupt his pen’s labors.

When I came home I found my walls
My antique home so much like his
That I recoiled for a minute
And sensed with feelings more acute
The gladness to live in my days
With its snowplows and its highways.

In summertime on the curbside
Around his home space will subside
As cars pile up for smart parties
Called by pink blooming peonies
Fine-letters lovers gather round
And celebrate in the playground
The well-kept yard, all dressed in hats
And ties and peppy clothes, and chat.

When gray days darken into night
When fall calls in the erudite
My neighborhood calms down again
Not too noisy – we can’t complain
I stroll past the white picket fence
Thinking of the good old days whence
The poet next door was alive
And walked the same ground that I drive
I since read some of his poems
Though to knowledge I do not claim
I bow to the great mind my chief –
To his forever fresh, green leaf
John Greenleaf Whittier will be
Eternally wittier than me.

* * *

Whittier home

MON VOISIN LE POETE

Il y avait une maison au coin,
De bardeaux blancs propres et pimpants
Sur la pelouse un panneau
Aussi droit que les murs
Disait John Greenleaf Whittier
A vécu ici pendant plus d’un hiver.

Je ne savais pas grand-chose de lui
Les souvenirs de connaissances passées assombries
Bien qu’au centre-ville une fresque
Rappelle à tous sa calèche
Quand à mon oreille monta un son
Qui je pourrais jurer chuchotait “Snowbound”
Dans ce poème, l’auteur racontait
Les intempéries de la Nouvelle-Angleterre
Enfermés pendant de longs hivers
Devant les flammes vives et des ambres
Les hommes et des bêtes arrêtés
Et le travail quotidien réduit à zéro.

Je n’en savais pas plus sur lui
Et les chances de le rencontrer étaient minces
Hélas, il n’avait pas été en vue
Depuis l’automne de mille-huit cent quatre-vingt-douze
J’en connaissais autant sur les voisins
Qui déversaient leurs vies au dehors:
Celle-ci dont la voix forte et grossière
Quand l’alcool atteignait sa force vitale
S’entendait à l’extérieur et au-delà;
Celle-là dont les fleurs abondaient
Dans son si petit terrain
Ou encore un autre qui aimait
Avec jouets de plastique rouges et lumières
Quand Noël arrivait dans notre quartier
Illuminer le coin de la rue.

Donc, avec John, la relation
Etait telle que beaucoup aimeraient conserver
Dans un quartier pacifique
Comme il sied à toute parentalité
Mais quand je fais le tour du quartier
Je ne peux m’empêcher de regarder
Aux fenêtres au cas où je pourrais
Hors toute probabilité apercevoir
L’ombre d’un écrivain
Assis à l’intérieur près du feu

J’ai visité sa maison un jour
Et me suis trouvée dans un couloir
Couvert de papier peint antique
Transformée en spectatrice
D’un musée d’une vie du passée
Affichant des objets qu’il avait amassés :
Ici un bureau près d’une fenêtre
Là une cuisine où l’arôme
D’un pain ancien se levait autrefois;
Passé l’escalier et sa balustrade
Se trouvait une chambre dans laquelle un lit
Dont la couverture violacée
Ne semblait rien ajouter à son confort
Enfin pas un dont j’aurais aimé le sort.

Le guide nous parla d’un oiseau
Qui perché sur l’épaule de son propriétaire
Aimait jouer des blagues aviaires –
Sa tête sortait de la cheminée
Pour imiter la voix de son maître
Et ainsi arrêter le cheval et sa calèche.

Les livres et les œuvres de l’homme étaient rassemblés
En piles bien ordonnées comme s’il avait entendu
Qu’il aurait des visiteurs
Et pour cela interrompu les travaux de son stylo.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai trouvé les murs
De ma maison antique si semblables à la sienne
Que pétrifiée pendant plus d’une minute
J’ai ressenti de façon plus aigue
La joie de vivre de nos jours
Avec ses chasse-neige et ses autoroutes.

En été sur son trottoir parfois l’espace se réduit
Alors que les voitures s’entassent pour de jolies fêtes
Appelées par les pivoines aux fleurs roses –
Les amoureux des belles lettres se réunissent
Pour célébrer dans le jardin
Et la cour bien entretenue, vêtus de chapeaux
De cravates et de beaux vêtements, et bavarder.

Quand les jours gris tournent à la nuit
Quand l’automne rappelle chez lui l’érudit
Mon quartier se calme à nouveau
Pas trop bruyant – on ne peut pas se plaindre
Je passe devant la clôture blanche
En pensant au bon vieux temps où
Le poète d’à côté était vivant
Et marchait là où je conduis maintenant
Depuis, j’ai lu certains de ses poèmes
Bien qu’une large connaissance je ne revendique pas
J’incline mon chef devant le grand esprit –
Salue sa feuille verte toujours fraîche
John Greenleaf Whittier sera
Éternellement plus spirituel que moi.

 

Pas facile de traduire en reconstruisant des rimes et des rhythmes. Donc il s’agit ici d’une approximation. 

SEXTINE DES VILLES INVISIBLES

YS

SEXTINE DES VILLES INVISIBLES
Avez-vous visité les villes invisibles ?
Ceux qui ont un billet en font des entrechats
Ils voient de ces cités l’escalier et sa rampe
Les autres sont bien tristes et restent sur les dents.
Mais entre vous et moi les deux sont des dindons
Car l’essentiel est invisible pour les yeux.

J’ai rêvé moi aussi de Dahut voir les yeux –
De l’ile d’Ys engloutie, à jamais invisible
Peut-être de basses-cours où canards et dindons
Autrefois caquetaient et jouaient avec des chats
Avait-elle des miroirs, des bijoux, et des dents
De requin ornées d’or, de rubis et de pampres ?

Du Titanic j’aimerais voir la fameuse rampe
De l’escalier qui mène à la fête des yeux,
Les salles somptueuses où dandys aux belles dents
Dansèrent et rencontrèrent un iceberg invisible.
Je danserais légère sous l’eau des entrechats
Là où les passagers dinèrent de dindon.

Comme les explorateurs ramenèrent le dindon,
De contrées mystérieuses où partout volent et rampent
Des griffons des Phoenix et d’étranges races de chats
Je chargerais mes cales pour vous brûler les yeux
Loin du port mon vaisseau vous serait invisible
Et je serais à bord le seul commandant.

Il y a bien sûr ces iles où des requins sans dents
Nagent et jouent avec vous, doux comme des dindons
Où les pensées des hommes et des femmes visibles
Volent autour de leurs corps et de soleil se trempent
On y aborde en songe pour se rincer les yeux
De ces beautés fugaces comme des entrechats.

Dans cette ile lointaine j’ai vu courir les chats
Dans des rues aux murs blancs au bord de l’océan
L’azur profond du ciel m’est resté dans les yeux
Un jaquemart le soir faisait dingdong dingdong
Pour sortir de ce rêve il fallu que je rampe
Tant me retenait là une corde invisible.

Faites des entrechats, imitez le dindon
Mais rêvez en dedans, sans risquer aucune crampe
Car pour les yeux l’essentiel est invisible.

***

Voici ma contribution a l’Agenda Ironique – dont les consignes sont ici:
https://poesie-de-nature.com/2020/01/04/les-villes-invisibles-agenda-ironique-de-janvier/. J’ai omis un des mots: topinanbaulx, mais je crois que je me suis ratrappée pour les autres. Pour la forme, je me suis amusée à tricoter les mots selon la structure de la Sextine.

SEATTLE SIGHTSEEING

Cleaning my desk, in a notebook, I found an “old” poem from 2016 which brought back memories of a sweet little city cat called Mniska:

SEATTLE SIGHTSEEING

I’ve never been to Seattle although
If someone were to ask me I’d say yes
I am quite acquainted with your address
Every day now in words and sights we go
And hear Green Lake, the Sound, or puddles flow.

I’d reveal I had Mniska for a guide
Glanced up at spider webs stretching above
Trotted in wetted grass to get rid of
A rat, and then dashed to 5th street curbside
Swiftly before crawling back to my love.

I followed you in many coffee-shops
Across the Sound and then back to your room
Where you take off your conductor’s costume
And mail me stories about Greek cyclops.

March 30, 2016
Cat in the city

LE BOUQUIN DE LA MARIEE / THE BRIDE’S BOOK

LE BOUQUIN DE LA MARIEE

J’écoutais une chanson dans la voiture
En rentrant du boulot
Concentrée sur la conduite
Plutôt que sur les paroles
Quand le chanteur a prononcé ces mots
Qui ont eu mon attention :
Le bouquin de la mariée

J’ai vu la mariée en question
Dans sa robe de mousseline blanche
Assise au centre de la pièce
La Salle Polyvalente des Fêtes
Plongée dans un épais bouquin
Dans la position du penseur de Rodin
Toute à sa concentration

Moi qui n’ai jamais eu de tel mariage
Je me suis quand même dit
qu’elle avait du toupet
Que tous les invités devaient attendre
avec impatience le Champagne
Sans parler de la pièce montée !
Avant d’aller se déhancher sur la piste de danse.

Je me suis approchée sans faire trop de bruit
Pour ne pas la déranger
Afin de voir ce qu’elle pouvait lire
Le jour du plus beau jour de sa vie
Et je me suis alors penchée
Par-dessus son épaule, son voile
Et sa couronne de gypsophile

Sûrement, ce n’était pas le Manuel de la jeune mariée
Qui commandait ainsi son attention
Ni le Guide de l’étiquette
J’ai pensé à Guerre et paix, vu ce qui l’attendait,
C’était peut-être Anna Karénine
Ou encore Madame Bovary ?
Charles Dickens Les grandes espérances ?
Carl Jung l’Homme et ses symboles ?
C’était en tout cas un volume bien épais
Visiblement acheté dans une librairie d’occasion
Déjà corné, à la tranche jaunie

C’est alors que la fin de la chanson
M’a tirée de ma rêverie
Et en y pensant à nouveau, j’ai dû me rendre au fait
Que les paroles avaient été :
Le bouquet de la mariée
Celui qu’on jette en l’air après la cérémonie
Beaucoup moins intéressant
Mais beaucoup plus social

*

Dans la série des mots mal-lus ou mal-entendus, cet intéressante erreur. En bonne introvertie je la comprenais bien, cette mariée prévoyante. Rien de mieux qu’une pause lecture dans la folie d’une journée de fête.

 


THE BRIDE’S BOOK

I was listening to a song in the car
On my way home from work
Focused on driving
Rather than on the lyrics
When the singer said these words
Which got my attention:
The bride’s book

I saw the bride in question
In her white muslin dress
Sitting in the center of the room
The multipurpose holiday hall
Deep in a thick volume
In the position of Rodin’s thinker
Given to her concentration

I never had such a wedding
But I thought she had some nerve
As all the guests must be waiting
Impatiently for the Champagne
Not to mention the wedding cake!
Before getting to the dance floor.

I tried to silently come closer
In order not to disturb her
To get a glance of what she read
On the happiest day of her life
And craned my neck
Over her shoulder, her veil
And her gypsophila crown

Surely it couldn’t be the Bride’s Manual
Who commanded her attention
Nor the Handbook of Etiquette
I thought about War and Peace, seeing what was in store for her,
Maybe Anna Karenina. or Madame Bovary?
Charles Dickens Great Expectations?
Carl Jung, Man and his symbols?
It was in any case a very thick volume
Obviously bought in a secondhand bookstore
Dog-eared pages, yellowed edge

That’s when the end of the song
Pulled me out of my reverie
Thinking about it again, I had to come to the fact
That the words had been:
The bride’s bouquet
The one that is thrown in the air
at the end of the ceremony
Much less interesting
But much more social.

Bride

Photo by SplitShire on Pexels.com

*

In the series of misread or misunderstood words, this interesting mistake. As a good introvert, I understood this bride quite well. Nothing better than a reading break in the madness of a wedding day.