Après la lecture de Gibulène, difficile de résister à cette mission spéciale au sujet de Cabrel. Mais j’ai dû utiliser trois chansons au lieu d’une. La première de Cabrel : J’écoutais Sweet Baby James (2020), la seconde Killing me Softly, par Roberta Flack (1973), et la troisième Sweet Baby James, James Taylor (1970). Pardon aux non-anglophones.
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J’avais garé la voiture dans le parking de la ferme où j’achetais mes légumes. Sur le système audio, le dernier album de Cabrel que je venais de télécharger. Comme j’avais un peu de temps, et que le soleil se couchait sur le champ, je suis restée écouter la chanson suivante en regardant le buffalo dans sa cabane en bois :
C’était loin en Décembre, je me souviens encore Du désordre étudié dans le fond de ta chambre De la neige dehors qu’on regardait descendre Et de nos cœurs surtout qui tourbillonnaient fort (1)
Et mes yeux ont commencé à s’embuer… he was… Killing me softly with his song Singing my life with his words Killing me softly with his song Telling my whole life with his words Killing me softly with his song (2)
Parce qu’il parlait de mes vingt ans… I heard he sang a good song, I heard he had a style And so, I came to see him and listen for a while And there he was this young boy, a stranger to my eyes (2)
Ça ne fait peut-être pas de sens pour vous Cabrel parlait de l’étudiant américain que j’avais rencontré dans ma jeunesse qui grattait sa guitare dans un dortoir universitaire
Je me souviens toujours de tes longs cheveux noirs Des longueurs du couloir quand j’ai quitté la chambre De la neige-miroir dans le froid de décembre Et de l’étrange voix qui avait changé l’histoire (1)
S’il n’avait pas les cheveux noirs, ce garçon venait du Massachusetts, dont parlait James Taylor, dont Cabrel parlait J’avais dans la tête la même image :
Now the first of December was covered with snow Yes and so was the turnpike from Stockbridge to Boston Now the Berkshires seem dreamlike on account of that frosting With ten miles behind me and ten thousand more to go (3)
Tous ces noms et ces paysages m’étaient si familiers Et du chemin, on en avait fait – mariés pendant plus de vingt ans. Je connaissais très bien ce voyage :
There’s a song that they sing when they take to the highway A song that they sing when they take to the sea A song that they sing of their home in the sky Maybe you can believe it, if it helps you to sleep But singing seemed to work fine for me (3)
(Cabrel) sang as if he knew me In all my dark despair And then he looked right through me As if I wasn’t there And he just kept on singin’ Singin’ clear and strong (2)
Mais c’était bien loin tout ça, une vie antérieure, qu’il venait rappeler à ma mémoire en musique et en images. D’où lui venaient ces souvenirs, je n’en saurai rien. Il avait peut-être eu une vie parallèle à la mienne pour un court moment. Lui était revenu en France, moi pas.
Mais la neige avait fondu depuis longtemps, cette saison de ma vie était passée. Après la chanson, j’avais pris mes cabas plastifiés, fermé la voiture avec le bip. Dans ma tète fredonnait encore la berceuse…
So goodnight all you moonlight ladies Rockabye, sweet baby James Deep greens and blues for the colors I choose Won’t you let me go down in my dreams? Oh, and rockabye, oh, sweet baby James (3)
Mes toilettes ont une chasse d’eau fantôme (c’est le nom donné au phénomene par les experts aus US). La salle de bain est hantée par un esprit qui se manifeste toutes les 20 minutes environ par un bruit provenant du réservoir. Pas une chasse d’eau complète, attention, mais une petite chasse d’eau brève et discrète. Au début, c’était un soupir, puis un murmure, et maintenant un bruit plus distinct.
Et ce, après la réparation.
J’ai emménagé dans cet appartement il y a 13 ans, et les toilettes n’ont posé aucun problème pendant une décennie, à l’exception de chasses d’eau de plus en plus inefficaces et de remplissages intermittents du réservoir ces derniers mois.
Les plombiers sont venus, m’ont demandé l’âge des toilettes, sous-entendant qu’il s’agissait d’une simple usure, et m’ont proposé deux options : acheter des toilettes neuves pour 2 000 $, ou remplacer l’intérieur des toilettes existantes. J’ai évidemment choisi la deuxième option.
Le premier jour, nous nous sommes félicités et j’ai même fait une petite danse de joie. J’avais évité la dépense de 2 000 $ tout en recyclant une cuvette de toilettes en parfait état.
Puis, quelques jours plus tard, un léger soupir s’est fait entendre. J’ai retenu mon souffle. Mais en vain. Le soupir a persisté, puis a augmenté en fréquence et est maintenant devenu une présence sonore régulière dans l’appartement.
Il se mêle au bourdonnement du réfrigérateur. Un réfrigérateur flambant neuf qui m’a posé des problèmes dès le départ car il ne se réinitialisait pas après une coupure de courant, problème fréquent dans notre voisinage. Le compresseur a été remplacé, et le bruit s’est installé. Le bruit du réfrigérateur est une présence plus permanente que celle les toilettes. Il se trouve au centre de l’appartement, on pourrait donc l’assimiler au cœur de la maison. C’est un son régulier, attendu et plutôt apaisant.
Cependant, je ne supporte pas le bruit des toilettes. Mauvais feng shui. Cela me rappelle toutes les quinze minutes que je suis une propriétaire vulnérable, à la merci des imprévus domestiques et des entreprises de réparation. Mais même les plombiers n’ont rien pu faire contre ce fantôme.
Peut-être devrais-je faire appel à un exorciste ?
(Illustration glanée sur le web, mais proche de la réalité)
Je me balade au hasard des allées de Hobby Lobby quand je tombe en arrêt : devant moi, une peinture murale difficile à ignorer, vu sa taille gigantesque, mais qui me frappe aussi par son sujet. Comme quand on reconnait quelqu’un complètement hors de contexte. Pour ceux qui ne connaissent pas, Hobby Lobby est un magasin de bricolage. On y trouve des articles de scrapbooking, des toiles blanches ; des t-shirts, sacs de toile, boites en bois à peindre ; fournitures de dessin ; tissus, fleurs artificielles ; un coin d’encadrements sur mesure, des décorations saisonnières, comme les potirons en automne ; des articles de fabrication de bijoux et autres matériaux d’artisanat. On y trouve aussi des meubles légers et des tableaux de plus ou moins mauvais goût : vaches réalistes au regard expressif, buffalos échevelés avec ou sans bandana, des camionnettes rouges, et de nombreux paysages de fermes paisibles.
Fondée en 1972, l’entreprise est réputée pour être gérée selon les principes du protestantisme évangélique. Depuis que je connais Hobby Lobby, j’ai compris que je vais devoir mettre de côté ma sensibilité française, et m’attendre à trouver des articles intéressants, comme un plat ou un torchon portant des images ou des citations pieuses, Mais aujourd’hui, j’ai devant moi une toile de la taille d’un mur de salon représentant une forme blanche lumineuse, que je reconnais automatiquement comme étant nul autre que Jésus, sur un fond pastel d’herbe et de ciel bleu.
Je visite Hobby Lobby quand j’ai envie d’un peu de douceur dans ce monde de brutes. J’y ai acheté des fleurs, certes artificielles mais vraiment réalistes. A ma première exploration, je n’en croyais pas mes oreilles, sur la bande sonore du magasin je reconnaissais des cantiques que j’avais entendus à l’église, mais rendus en instrumental entre easy-listening et relaxation new-âge. L’expérience m’était si étrangement agréable qu’elle en venait à être voluptueusement honteuse, ou honteusement voluptueuse. Comme si je me vautrais dans un bain de crème chantilly.
Mais là, ils avaient fait fort, c’était carrément Jésus, plus grand que nature qui m’appelait, personnellement, de cette toile sans cadre comme abandonnée par quelque artiste dans son atelier. Au détail près qu’il y avait une dizaine de ces tableaux empilés les uns sur les autres, et plus loin d’autres versions en multiple copies : Jésus marchant sur les eaux en me tournant le dos ; Jésus qui me tendait la main dans une perspective artistiquement audacieuse, les traits de son visage floutés par un doux estompage ; ou encore Jésus au milieu d’un troupeau de brebis. Chacun de ces tableaux assez esthétiquement plaisant pour me faire me demander ce que je ressentais exactement.
Lorsque mes parents m’ont inscrit dans une école catholique en CP, je m’y suis tout de suite sentie chez moi. Les posters coloriés de Jésus donnant la main aux enfants dans une ronde colorée me parlaient. L’idée de personnages transcendant ma famille et dont l’amour universel et inconditionnel inclurait tous les humains resonnait avec ma logique personnelle. Il n’y avait aucun doute à avoir. Depuis, mon évolution spirituelle m’a fait explorer les religions orientales, ainsi que les diverses dénominations qui ont essaimé aux Etats Unis. Quand mes propres enfants étaient petits, nous sommes devenus membres d’une église UU, Unitarian Universalist, une foi libérale et inclusive offrant un foyer spirituel aux personnes en quête de sens qui valorisent la liberté, la raison, l’amour et l’engagement en faveur d’un monde plus juste et plus compatissant, plutôt que d’adhérer à des doctrines rigides. La plaisanterie était qu’au lieu d’une croix ou une statue de la vierge dans leur jardin, les membres auraient un point d’interrogation.
Je n’ai jamais renié mon éducation catholique pour autant. Au contraire, dès lors, je comprenais les paroles du Christ comme clarifiées par des lunettes plus efficaces. Dans cette optique, la vision de cette représentation de Jesus resonnait adéquatement avec mon imagerie intérieure. Récemment, nous faisons tous les dimanche un trajet d’une heure pour assister à une messe Episcopale à Boston parce qu’elle se termine par une Cantate de Bach performée par des musiciens de haut niveau. Chaque dimanche, les lectures et paraboles entretiennent chez nous le langage chrétien, ses symboles et ses images. Aucun conflit donc avec cette représentation d’un Christ en habit plus blanc que blanc.
Interpellée donc par cet appel qui vient de loin, je me demande vaguement où je pourrais positionner une de ces toiles surdimensionnées dans mon intérieur. Où est-ce que les gens qui achètent ce tableau le mettent chez eux ? Dans leur entrée, comme les fresques et mosaïques chez les riches romains ? Dans la cuisine ? dans le salon ? il y a cette scène bucolique ou Jésus repose au milieu d’un troupeaux de ses brebis dans une belle lumière dorée de fin d’après -midi, Jésus illuminé, rassurant. Mais tout de même, j’aurais l’impression de vivre dans une église, une salle de catéchisme. Dans la salle de bain ? une petite version alors, celle où Jésus marche sur les eaux ? mais ça ferait peut-être trop 2nd degré pour garder son efficacité. Dans une chambre d’enfant ? il y a une peinture où Jesus tient un enfant par la main et on les voit de dos s’en aller dans le décor pastel et indéfinit. Mais il n’y a pas d’enfant dans ma vie en ce moment. Dans ma chambre, alors ? Je visualise cette toile, de bon ton, certainement, mais tout de même envahissante sur un des murs de ma chambre. Je considère un instant que dans le passé, on mettait bien des crucifix au-dessus de son lit. C’est accepté, la croix de Jésus, ce morceau de bois angulaire, piquant et pointu. Un souvenir de la souffrance du Chris, de la mort. Ce n’est pas réjouissant. Même si on sait que le passage de la vie à la mort ne dure qu’un moment, figer Jésus dans cette position rend l’idée bien sombre. Au pire, on pourrait y voir la représentation crue d’un instrument de torture comme la croix l’était à l’epoque. Pourquoi alors ne pas mettre à jour, et représenter Jésus sur une chaise électrique, sur un échaffaut ? Au contraire, ces tableaux sont une invitation à la paix, la pureté, à une dissolution dans la lumière. Une promesse d’amour infini.
C’est alors que viennent, dans mes considérations, s’installer les doutes. Si, cette image resplendissante de Jésus est plus optimiste qu’un crucifix, ne serais-je pas perturbée par l’omniprésence de Jésus dans ma vie quotidienne ? Même dans notre société anxiogène, il me semble qu’il me faudrait avoir sacrément besoin de réconfort pour nécessiter un rappel de la présence divine à cette échelle. Même dans le secret de sa chambre, qui donc pourrait assumer à ce point leur présence dans la dimension spirituelle ? Je ne me sens pas cette énergie, sinon je fréquenterais carrément un magasin de bondieuseries.
Et puis, le problème, c’est que c’est kitsch, c’est-à-dire de mauvais goût, excessivement sentimental, de qualité superficielle et produit en masse, même si, de ma part, apprécié de manière ironique ou en connaissance de cause. Comment pourrais-je faire entrer un tel morceau d’art commercial dans mon interieur ? Une petite peinture serait plus discrète, mais perdrait de son effet, serait plutôt comme une image pieuse. Là, du coup, ça ne le fait pas.
Une autre question se pose, c’est que l’enseigne Hobby Lobby est notoirement affiliée au Christianisme fondamentaliste. Mais où va donc se fourrer Jésus ? Que dirait-il s’il savait que cette chaine est centrée sur des convictions protestantes évangéliques, alias fondamentalisme chrétien, oficiellement des valeurs conservatrices américaines. Sait-il qu’en gros, ses brebis sont en brain de se chamailler à propos de questions d’homophobie, d’avortement, de LGBTQ, ou de contraception ? Dàs qu’on arrive aux Etats-unis, il est facile se prendre la tête avec les dénominations et les positions de chacun. Si j’achète une representation de Jésus dans ce magasin, cela signifirait-il que j’adhère aux croyances de ses dirigeants ? Cela constituerait-il un acte politique d’adhésion à leurs valeurs ? Si je l’achète en me tenant à mes propres croyances, ne commettrais-je pas un acte aussi absurde que le leur, en cooptant ma vision du Christ, comme ils ont coopté leur vision du Christ ?
Il est indéniableje suis troublée par l’effet que me fait cet appel, qui correspond aux lectures que j’entends à la messe et dans les cantiques depuis ma plus tendre enfance. Je pourrais décider que le message de Jésus transcende toutes ces micro-divisions et que s’il parle à mon cœur, je n’ai pas à discuter ou pinailler avec mes frères et sœurs à savoir qui a raison et qui a tort, parce que l’amour est le message, pas la raison ? Mais tout de meme, soyons sérieux. Je passe mon chemin, avec un mélange de pensées contradictoires et une gêne intellectuelle. Le numineux nous fait signe parfois : comme quand le sommet des arbres s’illumine soudainement quand on marche sur la route, ou qu’un cerf bondit au dessus de la route sous nos yeux. Et parfois dans l’art commercial dans les allées de Hobby Lobby.
Deux jeunes filles viennent vers moi dans le parking du supermarché, deux employées sans autre signes particuliers que leurs badge Staples ? sur la chemise noire expression neutre, pas de tatouages ni de piercings Est-ce qu’elles ont besoin d’un chariot ? Dans le coffre ouvert, Allan cherche nos sacs recyclable
Elles s’approchent et l’une d’elle me dit: Voulez-vous venir avec nous à l’église Dimanche ? Comme si on était au bal et qu’elle me demandait cette danse J’examine de plus près les visages ronds d’adolescentes qui ont l’âge d’être mes filles Quelle église ? la plus grande pointe son badge du menton : Eglise de Jésus Christ, je lis et plus petit en dessous (mais je ne veux pas m’approcher trop près) des saints des derniers jours.
J’avoue que je suis ignare dans le domaine des dénominations S’agit-il d’une de ces « églises » pop-up qui se montent dans des bureaux au hasard ou d’une ancienne et obscure tradition américaine ? Quoi qu’il en soit, ces saints du dernier jours m’inquiètent légèrement Que diable savent-ils de plus, et est-ce que j’ai raté quelque chose ?
Je tente de la rassurer : Nous allons déjà à l’église tous les dimanches – Où ça ? – A Boston… il y a de très bons musiciens qui y jouent les cantates de Bach, vous connaissez ? Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle nous y allons, bien sûr… Je m’enfonce plus profondément. Je ne voudrais pas leur faire faux bon, à ces gamines les décevoir, les écarter du droit chemin. Ce que je voudrais leur dire c’est que je crois que tous les chemins mènent à Dieu Si c’est ce qu’on cherche.
Allan sort sa tête du coffre et me sauve : Merci, mais c’est bon pour nous Leurs visages restent neutres, elles hochent la tête Il y aura un pianiste samedi soir si ça vous intéresse ! Elles ne laissent pas tomber Elles relancent et tirent encore leur filet dans le parking du supermarché Même si elles pêchent aux convertis.
J’ai depuis fait des recherches sur cette église. Fascinant ! Mais je maintiens ma position. Joyeux Noël!
Cette année je ne trouve pas le calendrier idéal ce matin, à la librairie de Newbury St J’hésite entre La vie secrète des écureuils : 12 scènes magiques d’écureuils agissant comme des humains
Et Voici ma librairie: Douze devantures de librairies du monde Mais je ne prends ni l’un ni l’autre
L’autre jour au centre commercial, J’ai scanné avec une molle curiosité les étalages : les filles de Sports illustrated et les autres maillots de bain suivies par les Chippendales, les pompiers sexy – J’essaye de visualiser l’effet sur le mur de ma cuisine
Puis on passe à la section des chatons, Puis celle des chiots ensommeillés Puis le calendrier Cabanes d’aisance de jardin
Décidément, le bon calendrier ne me saute pas aux yeux Cette année Dans le passé, j’ai pioché dans la série Destinations : Photos d’Italie, puis de France dans un esprit d’inspiration, et pourquoi pas de manifestation mais le désir m’échappe
Il est important de bien choisir, car tous les mois et même tous les jours il faudra faire face aux conséquences d’un achat rapide et s’exposer à la photo choisie par l’éditeur
Une année j’ai voulu des photos de ballet, Légèreté aérienne – mais je n’en ai plus envie il me faut du tangible, du solide
J’avais suivi par des portraits de vaches. peintures naïves et rassurantes de bovidés tranquilles, Aux grands yeux doux et limpides mais cette saison-là est passée aussi
Et si je laissais le coin vide ? minimalisme : un mur tout blanc Peut-être que je n’ai pas envie de fixer sur le mur des projections, des oracles peut être que je n’ai pas envie de mettre noir sur blanc les rendez-vous du quotidien, les docteurs les impôts, les ennuis
Je cherche un calendrier introuvable avec seulement des moments heureux : Des voyages, des rencontres en couleur des jours de joie, des succès, des fêtes mes enfants comblés, rayonnants des départs, des déménagements surprise des plans nouveaux sur la comète
Avec, à la rigueur, un agenda portatif en finir avec les cases prévisibles sur un mur fixe.
Plusieurs fois j’ai observé le matin en buvant mon café dans le fauteuil près de la fenêtre une branche qui plonge, puis balance comme un trampoline et puis cette petite bestiole, un écureuil qui disparaissait vers le tronc.
Ce n’est pas un nouveau-venu Je l’ai entendu galoper de temps en temps tip tip tip tip, le long de la toiture Je me demandais quelle course il effectuait à toute allure transportant de petites graines, pour une raison ou pour une autre d’un côté du toit, puis de l’autre
J’avais toujours pensé que les animaux étaient voués à lutter en permanence pour subsister qu’ils passaient leurs courtes vies à guetter des graines dans la neige un moustique dans les airs un mulot dans l’herbe une proie dans la toile
J’étais désolée pour les pauvres canards dans les mares gelées, sans manteau sans doudounes les moineaux
Dans le froid, les éléments la faim…
Et puis voilà que sur Facebook, et puis plus tard sur Instagram, j’ai vu des canards glisser dans la mare, puis regrimper la pente j’ai vu un pigeon s’installer sur une girouette pour faire un tour de manège j’ai vu un berger allemand et un poulet jouer à cache-cache
Bref, grâce à Internet, ma perception de l’ordre du monde est en train de vaciller
Depuis que je l’ai vu plonger comme un trapéziste sous mes yeux, la branche oscillant de haut en bas, sous son poids et lui rebondissant avec, pour disparaître dans les feuillages roux, et recommencer un peu plus tard, depuis que j’en ai la preuve,
je n’hésite plus à faire des jeux sur mon téléphone, moi qui ne jouais jamais, en essayant de me sentir moins coupable de perdre mon temps.
Mon oncle Roland et moi errons dans les dédales du parking de l’aéroport Charles de Gaulle. Il est venu me chercher (j’arrive de mon exil aux US pour des vacances en famille,) mais il ne sait plus où il a laissé sa voiture.
Si quelqu’un mourait ici d’un infarctus personne ne le saurait ! il resterait là. Mort ! Je souris intérieurement. Peut-être même extérieurement. Il râle assez fort pour que les rares passants en ce matin de semaine sachent ce qu’il pense. Depuis dix minutes on cherche sa voiture qu’il pensait avoir garée à cet étage du parking. Elle a été volée !
Roland est le demi-frère de mon père. Il n’est plus tout jeune. Si je raconte cet épisode ici, c’est pour clore le récit de mes retrouvailles virtuelles avec mon grand-père. Mon oncle est la seule personne vivante, à part mon père, qui ait connu ce grand-père et qui pourrait m’évoquer, sinon l’homme, au moins un peu de ce monde passé.
Côte à côte, nous déambulons avec ma valise dans les aires grises et sans âme des parkings silencieux.
Je sens sa détresse qui monte. L’embarras. C’est peut-être aussi l’émotion de rencontrer sa nièce qui l’a distrait. Je suis patiente, même si le décalage horaire se fait sentir – le vol Boston-Paris se fait toujours la nuit. Je suis partie tard la veille, mais j’ai dormi un peu dans l’avion.
Il a accepté la tâche que lui a proposé mon père, de me conduire de l’aéroport à la gare Montparnasse d’où je prendrai le TGV en direction de la Bretagne. J’aurais facilement pu prendre la navette de l’aéroport mais mon père a insisté pour contacter son frère, lui confier une mission pour nous mettre en rapport. C’est la débrouille, le système D.
Finalement mon oncle se rend compte qu’il s’était trompé d’étage. On remonte dans l’ascenseur. Après une heure d’errance, gros soulagement.
Maintenant on peut faire la traversée de Paris.
Toutes les rues ont une histoire pour lui. Il me fait visiter une ville de carte postale que lui seul connait. Moi mes repères sont très différents : là où j’ai travaillé, là où j’habitais, mon studio rue des Batignolles, P&G à Neuilly, les quartiers où j’aimais me balader, les stations de métro. Evidemment, il y a aussi le quartier où je suis née, où j’ai grandi. Mais son Paris à lui est peuplé de nos ancêtres.
C’est là que Rose, ton arrière-grand-mère tenait un atelier de repassage. Ici, ta grand-mère achetait des fournitures de peinture. Elle peignait.
Saint-germain : on allait de bar en bar, la nuit. Le but était de faire le plus de bars possibles.
Les cafés rutilants qu’il me montre sont des théâtres, scène et parterre, où se déroulent les drames et comédies de la vie parisienne. Il y a des étalages d’huitres, d’autres ont des stands de crêpe attenants. Rien de spécial, sauf si on vit comme le reste du monde, ailleurs.
J’aimerais réaliser un film de cette visite, pour moi-même. Parce que ma mémoire est pleine de trous. Pourquoi une telle richesse de passé et d’histoires familiales alors que j’aurai tout oublié dans quelques mois.
Mais bientôt on arrive à la gare Montparnasse. La gare des bretons puisque ses lignes desservent l’ouest de la France. Il y a la gare de l’Est, la garde du Nord, la gare St Lazare, et la gare Montparnasse. Les deux dernières me sont les plus familières.
A l’intérieur, il nous reste un peu de temps. Nous nous installons à une table de café parmi les voyageurs. On parle un peu de tout, mais au milieu de la conversation, il part sur un souvenir. Ça me rappelle ton grand-père Gabriel, je le revois… Je ne sais pas quoi dire. Il me peint l’image du naufrage à la fin d’une vie qui ressemble à une course d’obstacles.
Je vois qu’il les revoit encore, ces images et qu’elles lui font toujours mal. De plus en plus je comprends que la vie est faite de beauté et de laideur entremêlés, qu’on ne peut pas faire l’économie du malheur, de la maladie, physique et psychologique. Je voulais remettre les pendules à l’heure, remettre en contexte la vie entière d’un homme, sans garder seulement le pire. Je vois plus clairement maintenant les contrastes, les zones d’ombre et de lumière. Ce jour-là, il me parlait de l’ombre. Je sais que ce n’était que contraste.
Recherche de toilettes : Regarde là-bas, ces sanisettes. Il y a un truc pour ne pas payer, je vais te montrer. Je ne sais pas si je dois le prendre au sérieux. Pourquoi éviter de payer deux euros pour ces nouvelles installations de toilettes autonettoyantes ? Mais je sens qu’il vit dans un autre monde, celui du passé, à la guerre comme à la guerre, un monde où il faut se jouer de l’adversaire, pour économiser des bouts de ficelle. On dirait que d’autres petits malins ont déjà forcé la porte de la machine et qu’elle ne ferme plus entièrement. Ce n’est pas de la délinquance, c’est encore du system D. Pourquoi payer pour pisser ? les hommes, de toute façon, n’ont qu’à trouver un angle sombre et le tour est joué. Mais pas ici quand même.
L’heure du départ approche. Encore sonnée par l’intensité des histoires qu’il m’a racontées, et par ma nuit de voyage, je marche à ses côtés jusqu’à la porte du train. A l’intérieur, j’aperçois des petites lampes sur toutes les tables du wagon restaurant. Une atmosphère confortable, intime s’en échappe.
Avril à Paris, les marronniers sont en fleur, mais il fait tout de même un peu froid. Il me dit « garde cette écharpe, je te la donne. » J’enroule son écharpe autour du cou. J’ai gardé cette écharpe pendant longtemps.
DOmiciliée, heureuse à Azay-le-Rideau REveillée tôt matin et au piano voici, MIrabelle travaillant ses gammes pour le gala FAmilière des spectacles, scènes, coulisses et sous-sols, SOlos et concerti, audience sur des sofas.
LA sonate de Chopin, joyeuse épidémie SIgnifie falbalas, échalas et soirées ! DOrures, applaudissements, bouquets et puis dodo.
Encore !!!! .. Champagne et puis dodo.
Encore !!!,,, Doliprane puis dodo.
Voici ma petite composition pour l’Agenda Ironique de Juillet, ici DO RÉ MI FA SOL LA SI DO. L’agenda ironique de juillet 2022. Il fallait un texte en sept parties, dont chacune devait commencer par une note de musique. J’ai fait fort, non? (si vous voyez l’astuce) Merci tout l’Opera !
Aucun rapport avec ma série précédente. Qui pourrait bien être finie, parce que je crois que j’ai mis la touche finale au tableau. Mais rien n’est sûr. le petit joyau qui suit en français et en anglais m’a été inspiré quand ma fille cherchait un appartement.
POEM ABOUT A WALK-IN CLOSET The apartment came with a walk-in closet so they walked in for a stroll They stuffed their noses in the clothes hanging in there she went straight to the “go-to pants” which had her name written all over them tripped on the shoes lying around, Did you have a good trip? He joked it was a mixed bag, in there organized and disorganized with recessed lights and no windows and then they never walked out Because there is no such thing as a walk-out closet
There was also a walk-in bathtub but they did not get a chance to visit.
J’ai joué sur le sens littéral d’expressions familières qui n’ont pas d’équivalent en Français (que je sache). Alors je vous propose un exemple de très mauvaise traduction, pour les vraiment curieux, et un anglicisme assorti : « Ca ne fait pas de sens ».
POÈME SUR UN GARDE-ROBE
L’appartement était équipé d’une pièce garde-robe alors ils sont entrés pour jeter un coup d’œil Ils ont fourré leur nez dans les vêtements accrochés là elle est allée directement au « pantalon de prédilection » qui avait son nom écrit partout trébuché sur les chaussures qui traînaient, Est-ce que tu as fait un bon voyage? il a plaisanté c’était un sac de mélange, là-dedans organisé et désorganisé avec des lumières encastrées et pas de fenêtres et puis ils ne sont jamais sortis Parce qu’il n’y a pas de garde-robe « sortie » Il y avait aussi une baignoire à l’italienne mais ils n’ont pas eu l’occasion de visiter.
Once upon a time there was a boy in that college The most beautiful boy on campus As beautiful as the silhouette of Jim Morrison painted in black light in the basement of Old Kenyon, where parties took place And where I met the boy Whose name I can’t remember.
He wore a t-shirt that read “Sinfully delicious” on the back
He came one day to see me and we talked and we talked I don’t remember what about but he was just as beautiful in my room as he had been out And then I didn’t see much of him anymore.
When I left the campus at the end of the school year Someone who knew him told me that the boy was planning to fly on a plane to France And I had a glimmer of hope That it might be for me!
Imagine the lights glowing Of that Boeing 737 on the tarmac at night, in the fog, on the right and left-side wings! All that for me!
And then I forgot all about him, as I never bumped into him in Paris or anywhere else either
Until one day someone who knew him told me that when he had indeed landed in Paris the City of Lights He took a look around himself then caught another plane this time to Nepal
To this day I am still wondering If he took his “Sinfully Delicious” T-shirt to Nepal, And if he turned around because He didn’t see me at the airport, I will never know.
HISTOIRE DU GARÇON QUI EST PARTI AU NÉPAL
Il était une fois un garçon dans ce collège Le plus beau garçon du campus Aussi beau que la silhouette de Jim Morrison peinte au sous-sol du Vieux Kenyon, où se déroulaient les fêtes, L’endroit même où j’ai rencontré le garçon Dont je ne me souviens plus du nom.
Il portait un t-shirt qui disait : ” Délicieux comme un péché” au dos
Ce garçon est venu un jour me voir et nous avons parlé et parlé Je ne me souviens pas de quoi mais il était tout aussi beau dans ma chambre qu’il l’était au dehors Et puis je l’ai perdu de vu.
Quand j’ai quitté le campus à la fin de l’année scolaire Quelqu’un qui le connaissait m’a dit que le garçon prévoyait de prendre l’avion pour la France Et j’ai eu une lueur d’espoir Que ce soit pour moi !
Imaginez les lumières qui brillent De ce Boeing 737 sur le tarmac la nuit, dans le brouillard, sur les ailes droite et gauche !
Tout ca pour moi! Et puis je n’y ai plus pensé Car je ne l’ai jamais croisé à Paris ni nulle part ailleurs.
Jusqu’au jour où quelqu’un qui le connaissait m’a dit que quand il avait débarqué à Paris la Ville des Lumières Il avait regardé autour de lui Puis avais pris un autre avion pour le Népal
A ce jour je me demande encore S’il avait emmené son T-shirt “Sinfully Delicious” au Népal Et s’il avait fait demi-tour parce que Il ne m’avait pas vu à l’aéroport Je ne saurai jamais.
On approche de la fin de ma collection de poèmes basés sur les souvenirs de mon année d’assistanat aux Etats-Unis, souvenirs de jeunesse dans lesquels je me suis replongée pendant le confinement. Je crois qu’il en reste quelques-uns dans le sac, un ou deux, pas plus.