Si un beau jour après ma mort mes filles avaient envie de savoir qui était leur arrière-grand-mère comment le pourraient-elles sans page Wikipédia à son nom ?
Il faudrait une page où elles pourraient entendre son ton moqueur et le flot de ses commérages lorsqu’elle faisait la vaisselle avec ma mère dans l’évier blanc, près de la porte ouverte sur le jardin en pente ;
Où elles pourraient la voir Étendre sur l’arbuste au soleil les torchons lavés à la main, au milieu des bourdons des abeilles, des crapauds et des hérissons ;
Qui parlerait de sa naissance en 1913 et de sa mort en 1995 ; mais aussi de son très bon gâteau breton avec une goutte d’essence de bergamote, ses galettes de sarrasin et son far aux pruneaux au goût du beurre et des œufs du pays ;
Qui indiquerait qu’après être passée par deux guerres mondiales elle n’hésitait pas à appeler un chat un chat, ni à réguler leur fertile population dans le lavoir commun, comme les voisins ni à sacrifier, plumer et trousser le poulet du dimanche provenant du jardin du haut ;
Qu’elle ne portait pas le costume ni la coiffe en dentelle des autres villageoises, mais qu’elle savait bien avec elles converser en breton qu’elle était assez fière de ses fines chevilles qu’elle aimait montrer dans des robes à la mode
Une page qui dirait comme elle tapait du pied et houspillait tout félin assez téméraire pour franchir le seuil de son domaine ; ajoutant la senteur du lait Mixa bébé lorsqu’elle faisait sa toilette le soir au-dessus de l’évier
et l’odeur virulente de l’eau de Javel dont elle usait et abusait dans les toilettes intérieures auxquelles elle avait eu du mal à se faire,
Tout comme à la première machine à laver qu’elle avait reçue chez elle en même temps que son premier soutien-gorge autour de ses cinquante ans.
Il faudrait qu’elles sachent qu’elle n’avait jamais appris à conduire, qu’elle se lançait chaque matin dans une nouvelle odyssée vers le village, croisant végétaux, animaux et merveilles, pour revenir chargée de nouvelles et de victuailles — une vie tout aussi riche que n’importe quel héros.
J’ai acheté un petit sac de noix de St Jacques surgelées comme ça se fait ici du côté de Boston. Pour dîner je les ferai saisir, deux minutes de chaque côté.
Je me rappelle les Saint-Jacques d’antan qu’on servait dans leurs coquilles sautées dans du vin blanc, avec des échalotes, de l’ail, avec de la crème fraîche, du fromage, de la chapelure et quelques noix de beurre pour faire bonne mesure.
Mais que font-ils donc des coquilles ? me dis-je qui chez moi embellissaient les bordures de jardin qui servaient d’exquis cendriers dont les enfants fabriquaient des cadeaux de fête des mères peintes et décorées comme les boîtes de camembert ?
Une Saint- Jacques nue, c’est tout comme un escargot sans sa maison une pomme de terre sans sa robe de chambre un citron givré sans son écorce une noix de coco sans sa coque
Et que serait la Vénus sur sa demi-coquille sans sa demi-coquille ?
Illustration : mes sincères remerciements à Boticelli pour son talent et la grâce de sa vision.
WHERE HAVE ALL THE SHELLS GONE?
I bought a baggie of sea scallops from the frozen section as one does here around Boston. For dinner, I’ll sear them, two minutes on each side.
I remember the scallops of yesteryear served in their shells, sautéed in white wine with shallots and garlic, with heavy cream, cheese, and breadcrumbs, and a few knobs of butter for good measure.
But what do they do with the shells? I wonder— the ones that edged garden borders, that served as exquisite ashtrays, and that kids turned into Mother’s Day gifts, painted and decorated as they did Camembert boxes?
Isn’t a naked scallop like a snail without its house, a potato without its jacket, a frosted lemon without its rind, a coconut without its endocarp?
And what would Venus on her half-shell be without her half-shell?
Deux poèmes pour le prix d’un ! En français d’abord puis un autre en anglais. Lequel préférez-vous ?
LES PICKPOCKETS EN FRANCE
Cours de français de 18 h 30 au centre d’éducation pour adultes. Genoux et pieds d’âge mûr sagement alignés sous les bureaux en stratifié et tubes d’acier gravés des initiales et de l’ennui de collégiens.
À un moment donné, après la leçon sur l’imparfait, mes élèves grisonnantes se tournent l’une vers l’autre et échangent des regards complices ; l’une d’elles lève la main, et dans son meilleur français demande : « Peut-on parler des pickpockets ? »
« Des pickpockets ? » bégayé-je, perdant le mien. Je pense au jardin paisible de mes parents, les ciels ouverts de ma terre natale, le soleil sur les vagues de la rade de Lorient, un goéland fondant sur une patelle.
Faisant fi de l’enseignante stupéfaite, elles passent à l’anglais et hochent la tête, Évoquant les manœuvres récentes et sournoises -dignes d’Oliver Twist, des malfrats et partageant des conseils sur les nouveaux sacs résistants aux coups de cutter.
J’avais oublié leur point de vue de touristes, côtoyant l’ennemi en pays étranger où elles pratiquent la langue avec peine et traînent leurs sacs bananes au milieu de la foule dans les catacombes ou au pied de la tour Eiffel.
LES PICK-POCKETS
It’s the 6 :30 pm French class at the Adult Education center. Mature knees and feet lined up under the laminate and tubular steel desks carved with initials and boredom of middle-school kids
At some point after the Imparfait lesson my white-hair pupils turn to each other and exchange excited glances. One raises her hand : On peut parler des pick-pockets?
Pickpockets? I stutter, losing my French My France is my parents’ serene garden the open skies of my homeland the sun on the waves in la Rade de Lorient I picture a seagull swooping down to a limpet
Bypassing the stunned teacher they blurt out in English and nod to each other exposing the latest-known, treacherous Oliver Twist-like maneuvers and sharing advice on new slash-proof bags.
I forgot that as tourists they rub elbows with crafty thieves work hard to practice the language and trudge with their fanny packs in the catacombs or the crowds beneath the Eiffel Tower.
Photo #1 : Photo by Mathias Reding on Pexels.com Photo #2 : Photo by David Levinson on Pexels.com
En francais d’abord, puis l’original en anglais ensuite :
L’été dernier, j’ai essayé de conserver des pommes de terre à la cave. Il y faisait plus frais que dans ma cuisine, et ça libérait de la place dans mon frigo, où, j’ai appris depuis, qu’il ne faut pas garder ses pommes de terre de toute façon.
Et puis, je les ai complètement oubliées.
Hier, je suis retournée à la cave pour une autre raison, et je m’en suis vaguement souvenue. Une légère odeur, une sorte d’énergie, a réveillé ma mémoire. J’ai soulevé un papier et j’ai vu une excroissance aussi épaisse que mon index, et deux fois plus longue, qui s’échappait du carton dans lequel j’avais placé les tubercules. Il y avait trois pommes de terre Russet dans ce carton, in six-pack de bière, chacune dans son compartiment. Deux montraient de petits bourgeons blancs de diverse longueur, mais une d’elles avait pratiquement développé une ramification partant d’une jointure verte et écailleuse, semblable à du bois, et finissant par de fines vrilles vertes presque feuillues. J’étais consternée.
Comment pouvait-on avoir des yeux et ne rien voir ? Comment pouvait-on s’acharner à pousser dans le noir complet, alors qu’il n’y avait manifestement ni terre, ni eau fraîche, ni soleil à l’horizon ? Comment pouvait-on être aussi aveugle ?
Il n’y avait qu’une fenêtre au-dessus, d’où sourdait une faible lumière, qu’elle avait dû percevoir sous la feuille de papier kraft.
Quel espoir cruel avait poussé cette pomme de terre à chercher un avenir inexistant ? Quel instinct de vie en elle se battait avec acharnement contre tout espoir ? Et surtout, quelle leçon devais-je en tirer ?
J’ai pensé à Viktor Frankl, « L’Homme en quête de sens ». Ma pomme de terre, dans son camp de concentration, ne perdait pas espoir, mais se donnait un sens.
J’ai eu pitié de ses efforts vains. J’aurais voulu lui parler, me rattraper, donner un sens à cette germination.
Mais j’ai pris mon pack de six bières et je l’ai jeté à la poubelle. Je n’allais pas cultiver de pommes de terre de mon vivant. J’avais vu « Seul sur Mars », avec Ben Affleck qui tentait désespérément de survivre en cultivant des pommes de terre. Je n’étais pas à ce point désespérée. Mais cela m’a rappelé la résilience des tubercules, la force vitale qui ne s’éteint jamais. C’était presque réconfortant de penser à la puissance de l’élan vital.
Où allons-nous en tant qu’espèce ? Quel est le sens de tout cela, de l’évolution de notre humanité, des dinosaures aux Néandertaliens, puis aux hommes industriels, aux aventuriers de l’espace et enfin aux développeurs d’intelligence artificielle ?
Ma mère, bientôt 88 ans, me vantait récemment les mérites de son nouvel ami, Gemini, comme ils conversaient. J’ai pensé que c’était une bonne occasion d’essayer aussi :
Pourquoi une pomme de terre pousserait-elle dans une cave, et quel est le but de tout cela ?
Après une courte pause de réfection, Gemini m’a répondu sans ambages que c’était mauvais signe et que je ne devrais probablement pas manger cette pomme de terre. Puis m’a énuméré les fonctions d’une cave.
Tout d’abord, ce n’était pas une cave, mais un sous-sol. J’avais donc posé la mauvaise question. Et ensuite, je ne considérais plus cette pomme de terre comme un aliment. Point de vue erroné. Ma mère m’avait dit qu’il avait le sens de l’humour, mais je ne l’avais absolument pas perçu. C’était une réponse bêtement premier degré.
J’ai ensuite utilisé mon moteur de recherche habituel, Google, en reformulant légèrement ma question. J’ai appris que si les conditions étaient réunies, le tubercule était génétiquement programmé pour sortir de son état de dormance et se mettre à pousser.
Cela impliquait donc qu’il y avait suffisamment d’humidité et de lumière dans le sous-sol pour que le capteur de la pomme de terre se mette par erreur en mode croissance ? Quel gaspillage d’énergie ! Quelle mécanique vaine !
Vu sous cet angle, je me suis rendu compte que j’avais anthropomorphisé ma petite pomme de terre Russet, lui conférant une âme quasi humaine, au lieu de considérer un réglage purement automatique.
Le moteur de recherche m’a ensuite expliqué que le but de tout cela était la programmation pour la propagation.
Je n’étais pas impressionnée par les talents philosophiques ou poétiques du Robot.
Je n’arrivais toujours pas à me sortir de la tête l’image de cette pomme de terre, pleine d’espoir, tendant la main vers la lumière, vers la fenêtre. Je ne pouvais m’empêcher de voir Papillon cherchant à s’échapper d’un camp de travaux forcés en Guyane française… Et il y était parvenu !
Peut-être que ma pomme de terre parviendrait à passer de la benne à ordures à une décharge où elle trouverait une terre fertile et tiendrait sa promesse de devenir une magnifique plante ? Avec des feuilles vertes se balançant sous le soleil matinal et la rosée ?
Pourquoi certains d’entre nous ont-ils la chance de pousser dans la bonne terre, au bon endroit, au bon moment, et de devenir de belles plantes comme prévu, tandis que d’autres s’efforcent d’atteindre le soleil, alors qu’ils sont emprisonnés dans un pack de six bières Corona Light, dans le sous-sol d’une maison en plein centre-ville ?
Et moi au fait, où suis-je ? Au sous-sol ou dans un jardin ?
Peut-être qu’elle aurait pu avoir sa chance, ma patate. Mais peut-être que cela n’avait pas d’importance si elle mourait ainsi, dans une décharge, entre un matelas et un sac plastique. Peut-être que cette petite vie au sous-sol suffisait ?
J’ai finalement compris que je cherchais un sens à ma vie, tout comme l’ADN de la pomme de terre cherchait à grandir dans la faible lumière de cette fenêtre lointaine. J’étais programmée pour ça, et cela me voyait vivante. Nous étions cousines de cette façon et je lui fis mes adieux en pensée.
L’original en anglais ici pour mes lecteurs anglophones! :
Potato and Quest for Meaning
Last summer I tried to store potatoes in the basement of the house. Cooler than room temperature, and freeing space my fridge, where I learned, you were not supposed to store potatoes anyway. And then I completely forgot about them.
Yesterday, I visited said basement for unrelated reasons when I remembered I might have left something in there. A vague scent in the air, a kind of energy triggered my memory. I lifted the paper over a cardboard box and saw a twig as big as my index finger, and twice as long, jutting out of the 6-pack carton I had encased the tubers in. There were three baking Russet potatoes, each one in its compartment. Two had sprouted little white heads, some nubs little longer than others, but that one potato had developed a thick branch, extending from a green scaly wood-like junction to slender green almost leafy tendrils. I was dismayed.
How could you have eyes and not see? How can you try so hard to grow in the dark when there is obviously no soil or fresh water or sun in view? How can you be so blind? All there was was a window above with very dim light, that it must have detected from beneath a layer of craft paper.
What cruel hope prompted this potato to search for a future when there was none? What life impulse tried its darndest against all hope? And mostly, what lesson was I to learn from this?
I thought about Viktor Frankle, Man in search of meaning. My potato in its concentration camp not losing hope, but creating a meaning of itself. I felt sorry for its misconstrued efforts. I wanted to talk to it, make it up for it, make it worthwhile, this sprouting. but I took my loaded sixpack and dumped it in the trash. I wasn’t about to grow potatoes in this lifetime. I had seen Martian, with Ben Affleck frantically trying to survive by growing potatoes on Mars. I wasn’t that desperate. But it did remind me of the resilience of the tubers, the force of life that doesn’t give up. It was mildly comforting to think about how strong the life impulse of life was.
where are we going as a species? What was the meaning of all this, our humanity developing from dinosaurs to neanderthals to industrial people to rocket-launching adventurers to artificial intelligence developers ? My mom soon 88, was extolling to me the virtues of her new friend Gemini. I thought it was a good opportunity to try too: Why would a potato grow in a root cellar, and what I the purpose of this?
Gemini didn’t take long to think. It told me point blank that it was a bad sign and that I probably shouldn’t eat that potato. And then it proceeded to list the purpose of a root cellar.
First of all, it wasn’t a root cellar but a basement, so I had asked the wrong question. And second of all I wasn’t considering that potato as food anymore. Erroneous point of view. My mom had told me It had a sense of humor, but I didn’t detect that at all. It was a first degree answer.
I asked my usual Google search engine and rephrased slightly. I learned that if it senses the right conditions, the tuber was genetically programmed to get out of its “dormant” state and grow. So this implied there was enough humidity, enough light in the basement for the potato sensor to be tricked into growth mode? How stupid the waste of energy, how mechanically useless! Seen from that angle, I could see I had anthropomorphized my little Russet potato into a near-human soul instead of considering a purely automatic setting.
Then the engine went on to tell me that the purpose of this was the programming to propagate.
I was not impressed by the philosophical or poetic talents of the Robot.
I still couldn’t keep off my mind the sight of this blindly hopeful potato reaching out to the light, to the window. I couldn’t help seeing it as Papillon looking for its escape from labor camp in French Guiana …. And he succeeded! Maybe the potato would make it from the dumpster to a landfill where it would find a rich soil where it would fulfill its promise of growing into a beautiful potato plant? With green leaves swaying in the morning sunlight and the dew? Why do some of us get a chance to grow into the right soil, in the right place at the right time, and grow into beautiful plants as intended, whereas others are trying so hard to reach out for the sun when ensconced in a Corona light six-pack in the basement of a house in the center of town? And where am I ? in the basement or in a garden?
Maybe it would get a chance. But maybe it didn’t matter if it just died like that in a landfill between a mattress and a plastic bag. Maybe that little life in the basement was enough?
I finally realized I was looking for meaning the same way the potato DNA was looking for growth in the light of that faraway dim window. I was programmed for it and it saw me alive. We were cousins that way and I waved it goodbye in my mind.
Illustration: pommes de terres glances sur le web. AI m’a proposé une illustration sur-mesure. Un bon essai, mais elle ne collait pas: le carton de bière n’avait rien a voir avec le mien, et l’excroissance non plus.
Après la lecture de Gibulène, difficile de résister à cette mission spéciale au sujet de Cabrel. Mais j’ai dû utiliser trois chansons au lieu d’une. La première de Cabrel : J’écoutais Sweet Baby James (2020), la seconde Killing me Softly, par Roberta Flack (1973), et la troisième Sweet Baby James, James Taylor (1970). Pardon aux non-anglophones.
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J’avais garé la voiture dans le parking de la ferme où j’achetais mes légumes. Sur le système audio, le dernier album de Cabrel que je venais de télécharger. Comme j’avais un peu de temps, et que le soleil se couchait sur le champ, je suis restée écouter la chanson suivante en regardant le buffalo dans sa cabane en bois :
C’était loin en Décembre, je me souviens encore Du désordre étudié dans le fond de ta chambre De la neige dehors qu’on regardait descendre Et de nos cœurs surtout qui tourbillonnaient fort (1)
Et mes yeux ont commencé à s’embuer… he was… Killing me softly with his song Singing my life with his words Killing me softly with his song Telling my whole life with his words Killing me softly with his song (2)
Parce qu’il parlait de mes vingt ans… I heard he sang a good song, I heard he had a style And so, I came to see him and listen for a while And there he was this young boy, a stranger to my eyes (2)
Ça ne fait peut-être pas de sens pour vous Cabrel parlait de l’étudiant américain que j’avais rencontré dans ma jeunesse qui grattait sa guitare dans un dortoir universitaire
Je me souviens toujours de tes longs cheveux noirs Des longueurs du couloir quand j’ai quitté la chambre De la neige-miroir dans le froid de décembre Et de l’étrange voix qui avait changé l’histoire (1)
S’il n’avait pas les cheveux noirs, ce garçon venait du Massachusetts, dont parlait James Taylor, dont Cabrel parlait J’avais dans la tête la même image :
Now the first of December was covered with snow Yes and so was the turnpike from Stockbridge to Boston Now the Berkshires seem dreamlike on account of that frosting With ten miles behind me and ten thousand more to go (3)
Tous ces noms et ces paysages m’étaient si familiers Et du chemin, on en avait fait – mariés pendant plus de vingt ans. Je connaissais très bien ce voyage :
There’s a song that they sing when they take to the highway A song that they sing when they take to the sea A song that they sing of their home in the sky Maybe you can believe it, if it helps you to sleep But singing seemed to work fine for me (3)
(Cabrel) sang as if he knew me In all my dark despair And then he looked right through me As if I wasn’t there And he just kept on singin’ Singin’ clear and strong (2)
Mais c’était bien loin tout ça, une vie antérieure, qu’il venait rappeler à ma mémoire en musique et en images. D’où lui venaient ces souvenirs, je n’en saurai rien. Il avait peut-être eu une vie parallèle à la mienne pour un court moment. Lui était revenu en France, moi pas.
Mais la neige avait fondu depuis longtemps, cette saison de ma vie était passée. Après la chanson, j’avais pris mes cabas plastifiés, fermé la voiture avec le bip. Dans ma tète fredonnait encore la berceuse…
So goodnight all you moonlight ladies Rockabye, sweet baby James Deep greens and blues for the colors I choose Won’t you let me go down in my dreams? Oh, and rockabye, oh, sweet baby James (3)
Mes toilettes ont une chasse d’eau fantôme (c’est le nom donné au phénomene par les experts aus US). La salle de bain est hantée par un esprit qui se manifeste toutes les 20 minutes environ par un bruit provenant du réservoir. Pas une chasse d’eau complète, attention, mais une petite chasse d’eau brève et discrète. Au début, c’était un soupir, puis un murmure, et maintenant un bruit plus distinct.
Et ce, après la réparation.
J’ai emménagé dans cet appartement il y a 13 ans, et les toilettes n’ont posé aucun problème pendant une décennie, à l’exception de chasses d’eau de plus en plus inefficaces et de remplissages intermittents du réservoir ces derniers mois.
Les plombiers sont venus, m’ont demandé l’âge des toilettes, sous-entendant qu’il s’agissait d’une simple usure, et m’ont proposé deux options : acheter des toilettes neuves pour 2 000 $, ou remplacer l’intérieur des toilettes existantes. J’ai évidemment choisi la deuxième option.
Le premier jour, nous nous sommes félicités et j’ai même fait une petite danse de joie. J’avais évité la dépense de 2 000 $ tout en recyclant une cuvette de toilettes en parfait état.
Puis, quelques jours plus tard, un léger soupir s’est fait entendre. J’ai retenu mon souffle. Mais en vain. Le soupir a persisté, puis a augmenté en fréquence et est maintenant devenu une présence sonore régulière dans l’appartement.
Il se mêle au bourdonnement du réfrigérateur. Un réfrigérateur flambant neuf qui m’a posé des problèmes dès le départ car il ne se réinitialisait pas après une coupure de courant, problème fréquent dans notre voisinage. Le compresseur a été remplacé, et le bruit s’est installé. Le bruit du réfrigérateur est une présence plus permanente que celle les toilettes. Il se trouve au centre de l’appartement, on pourrait donc l’assimiler au cœur de la maison. C’est un son régulier, attendu et plutôt apaisant.
Cependant, je ne supporte pas le bruit des toilettes. Mauvais feng shui. Cela me rappelle toutes les quinze minutes que je suis une propriétaire vulnérable, à la merci des imprévus domestiques et des entreprises de réparation. Mais même les plombiers n’ont rien pu faire contre ce fantôme.
Peut-être devrais-je faire appel à un exorciste ?
(Illustration glanée sur le web, mais proche de la réalité)
Je me balade au hasard des allées de Hobby Lobby quand je tombe en arrêt : devant moi, une peinture murale difficile à ignorer, vu sa taille gigantesque, mais qui me frappe aussi par son sujet. Comme quand on reconnait quelqu’un complètement hors de contexte. Pour ceux qui ne connaissent pas, Hobby Lobby est un magasin de bricolage. On y trouve des articles de scrapbooking, des toiles blanches ; des t-shirts, sacs de toile, boites en bois à peindre ; fournitures de dessin ; tissus, fleurs artificielles ; un coin d’encadrements sur mesure, des décorations saisonnières, comme les potirons en automne ; des articles de fabrication de bijoux et autres matériaux d’artisanat. On y trouve aussi des meubles légers et des tableaux de plus ou moins mauvais goût : vaches réalistes au regard expressif, buffalos échevelés avec ou sans bandana, des camionnettes rouges, et de nombreux paysages de fermes paisibles.
Fondée en 1972, l’entreprise est réputée pour être gérée selon les principes du protestantisme évangélique. Depuis que je connais Hobby Lobby, j’ai compris que je vais devoir mettre de côté ma sensibilité française, et m’attendre à trouver des articles intéressants, comme un plat ou un torchon portant des images ou des citations pieuses, Mais aujourd’hui, j’ai devant moi une toile de la taille d’un mur de salon représentant une forme blanche lumineuse, que je reconnais automatiquement comme étant nul autre que Jésus, sur un fond pastel d’herbe et de ciel bleu.
Je visite Hobby Lobby quand j’ai envie d’un peu de douceur dans ce monde de brutes. J’y ai acheté des fleurs, certes artificielles mais vraiment réalistes. A ma première exploration, je n’en croyais pas mes oreilles, sur la bande sonore du magasin je reconnaissais des cantiques que j’avais entendus à l’église, mais rendus en instrumental entre easy-listening et relaxation new-âge. L’expérience m’était si étrangement agréable qu’elle en venait à être voluptueusement honteuse, ou honteusement voluptueuse. Comme si je me vautrais dans un bain de crème chantilly.
Mais là, ils avaient fait fort, c’était carrément Jésus, plus grand que nature qui m’appelait, personnellement, de cette toile sans cadre comme abandonnée par quelque artiste dans son atelier. Au détail près qu’il y avait une dizaine de ces tableaux empilés les uns sur les autres, et plus loin d’autres versions en multiple copies : Jésus marchant sur les eaux en me tournant le dos ; Jésus qui me tendait la main dans une perspective artistiquement audacieuse, les traits de son visage floutés par un doux estompage ; ou encore Jésus au milieu d’un troupeau de brebis. Chacun de ces tableaux assez esthétiquement plaisant pour me faire me demander ce que je ressentais exactement.
Lorsque mes parents m’ont inscrit dans une école catholique en CP, je m’y suis tout de suite sentie chez moi. Les posters coloriés de Jésus donnant la main aux enfants dans une ronde colorée me parlaient. L’idée de personnages transcendant ma famille et dont l’amour universel et inconditionnel inclurait tous les humains resonnait avec ma logique personnelle. Il n’y avait aucun doute à avoir. Depuis, mon évolution spirituelle m’a fait explorer les religions orientales, ainsi que les diverses dénominations qui ont essaimé aux Etats Unis. Quand mes propres enfants étaient petits, nous sommes devenus membres d’une église UU, Unitarian Universalist, une foi libérale et inclusive offrant un foyer spirituel aux personnes en quête de sens qui valorisent la liberté, la raison, l’amour et l’engagement en faveur d’un monde plus juste et plus compatissant, plutôt que d’adhérer à des doctrines rigides. La plaisanterie était qu’au lieu d’une croix ou une statue de la vierge dans leur jardin, les membres auraient un point d’interrogation.
Je n’ai jamais renié mon éducation catholique pour autant. Au contraire, dès lors, je comprenais les paroles du Christ comme clarifiées par des lunettes plus efficaces. Dans cette optique, la vision de cette représentation de Jesus resonnait adéquatement avec mon imagerie intérieure. Récemment, nous faisons tous les dimanche un trajet d’une heure pour assister à une messe Episcopale à Boston parce qu’elle se termine par une Cantate de Bach performée par des musiciens de haut niveau. Chaque dimanche, les lectures et paraboles entretiennent chez nous le langage chrétien, ses symboles et ses images. Aucun conflit donc avec cette représentation d’un Christ en habit plus blanc que blanc.
Interpellée donc par cet appel qui vient de loin, je me demande vaguement où je pourrais positionner une de ces toiles surdimensionnées dans mon intérieur. Où est-ce que les gens qui achètent ce tableau le mettent chez eux ? Dans leur entrée, comme les fresques et mosaïques chez les riches romains ? Dans la cuisine ? dans le salon ? il y a cette scène bucolique ou Jésus repose au milieu d’un troupeaux de ses brebis dans une belle lumière dorée de fin d’après -midi, Jésus illuminé, rassurant. Mais tout de même, j’aurais l’impression de vivre dans une église, une salle de catéchisme. Dans la salle de bain ? une petite version alors, celle où Jésus marche sur les eaux ? mais ça ferait peut-être trop 2nd degré pour garder son efficacité. Dans une chambre d’enfant ? il y a une peinture où Jesus tient un enfant par la main et on les voit de dos s’en aller dans le décor pastel et indéfinit. Mais il n’y a pas d’enfant dans ma vie en ce moment. Dans ma chambre, alors ? Je visualise cette toile, de bon ton, certainement, mais tout de même envahissante sur un des murs de ma chambre. Je considère un instant que dans le passé, on mettait bien des crucifix au-dessus de son lit. C’est accepté, la croix de Jésus, ce morceau de bois angulaire, piquant et pointu. Un souvenir de la souffrance du Chris, de la mort. Ce n’est pas réjouissant. Même si on sait que le passage de la vie à la mort ne dure qu’un moment, figer Jésus dans cette position rend l’idée bien sombre. Au pire, on pourrait y voir la représentation crue d’un instrument de torture comme la croix l’était à l’epoque. Pourquoi alors ne pas mettre à jour, et représenter Jésus sur une chaise électrique, sur un échaffaut ? Au contraire, ces tableaux sont une invitation à la paix, la pureté, à une dissolution dans la lumière. Une promesse d’amour infini.
C’est alors que viennent, dans mes considérations, s’installer les doutes. Si, cette image resplendissante de Jésus est plus optimiste qu’un crucifix, ne serais-je pas perturbée par l’omniprésence de Jésus dans ma vie quotidienne ? Même dans notre société anxiogène, il me semble qu’il me faudrait avoir sacrément besoin de réconfort pour nécessiter un rappel de la présence divine à cette échelle. Même dans le secret de sa chambre, qui donc pourrait assumer à ce point leur présence dans la dimension spirituelle ? Je ne me sens pas cette énergie, sinon je fréquenterais carrément un magasin de bondieuseries.
Et puis, le problème, c’est que c’est kitsch, c’est-à-dire de mauvais goût, excessivement sentimental, de qualité superficielle et produit en masse, même si, de ma part, apprécié de manière ironique ou en connaissance de cause. Comment pourrais-je faire entrer un tel morceau d’art commercial dans mon interieur ? Une petite peinture serait plus discrète, mais perdrait de son effet, serait plutôt comme une image pieuse. Là, du coup, ça ne le fait pas.
Une autre question se pose, c’est que l’enseigne Hobby Lobby est notoirement affiliée au Christianisme fondamentaliste. Mais où va donc se fourrer Jésus ? Que dirait-il s’il savait que cette chaine est centrée sur des convictions protestantes évangéliques, alias fondamentalisme chrétien, oficiellement des valeurs conservatrices américaines. Sait-il qu’en gros, ses brebis sont en brain de se chamailler à propos de questions d’homophobie, d’avortement, de LGBTQ, ou de contraception ? Dàs qu’on arrive aux Etats-unis, il est facile se prendre la tête avec les dénominations et les positions de chacun. Si j’achète une representation de Jésus dans ce magasin, cela signifirait-il que j’adhère aux croyances de ses dirigeants ? Cela constituerait-il un acte politique d’adhésion à leurs valeurs ? Si je l’achète en me tenant à mes propres croyances, ne commettrais-je pas un acte aussi absurde que le leur, en cooptant ma vision du Christ, comme ils ont coopté leur vision du Christ ?
Il est indéniable que je suis troublée par l’effet que me fait cet appel, qui correspond aux lectures que j’entends à la messe et dans les cantiques depuis ma plus tendre enfance. Je pourrais décider que le message de Jésus transcende toutes ces micro-divisions et que s’il parle à mon cœur, je n’ai pas à discuter ou pinailler avec mes frères et sœurs à savoir qui a raison et qui a tort, parce que l’amour est le message, pas la raison ? Mais tout de meme, soyons sérieux. Je passe mon chemin, avec un mélange de pensées contradictoires et une gêne intellectuelle. Le numineux nous fait signe parfois : comme quand le sommet des arbres s’illumine soudainement quand on marche sur la route, ou qu’un cerf bondit au dessus de la route sous nos yeux. Et parfois dans l’art commercial dans les allées de Hobby Lobby.
Deux jeunes filles viennent vers moi dans le parking du supermarché, deux employées sans autre signes particuliers que leurs badge Staples ? sur la chemise noire expression neutre, pas de tatouages ni de piercings Est-ce qu’elles ont besoin d’un chariot ? Dans le coffre ouvert, Allan cherche nos sacs recyclable
Elles s’approchent et l’une d’elle me dit: Voulez-vous venir avec nous à l’église Dimanche ? Comme si on était au bal et qu’elle me demandait cette danse J’examine de plus près les visages ronds d’adolescentes qui ont l’âge d’être mes filles Quelle église ? la plus grande pointe son badge du menton : Eglise de Jésus Christ, je lis et plus petit en dessous (mais je ne veux pas m’approcher trop près) des saints des derniers jours.
J’avoue que je suis ignare dans le domaine des dénominations S’agit-il d’une de ces « églises » pop-up qui se montent dans des bureaux au hasard ou d’une ancienne et obscure tradition américaine ? Quoi qu’il en soit, ces saints du dernier jours m’inquiètent légèrement Que diable savent-ils de plus, et est-ce que j’ai raté quelque chose ?
Je tente de la rassurer : Nous allons déjà à l’église tous les dimanches – Où ça ? – A Boston… il y a de très bons musiciens qui y jouent les cantates de Bach, vous connaissez ? Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle nous y allons, bien sûr… Je m’enfonce plus profondément. Je ne voudrais pas leur faire faux bon, à ces gamines les décevoir, les écarter du droit chemin. Ce que je voudrais leur dire c’est que je crois que tous les chemins mènent à Dieu Si c’est ce qu’on cherche.
Allan sort sa tête du coffre et me sauve : Merci, mais c’est bon pour nous Leurs visages restent neutres, elles hochent la tête Il y aura un pianiste samedi soir si ça vous intéresse ! Elles ne laissent pas tomber Elles relancent et tirent encore leur filet dans le parking du supermarché Même si elles pêchent aux convertis.
J’ai depuis fait des recherches sur cette église. Fascinant ! Mais je maintiens ma position. Joyeux Noël!
Cette année je ne trouve pas le calendrier idéal ce matin, à la librairie de Newbury St J’hésite entre La vie secrète des écureuils : 12 scènes magiques d’écureuils agissant comme des humains
Et Voici ma librairie: Douze devantures de librairies du monde Mais je ne prends ni l’un ni l’autre
L’autre jour au centre commercial, J’ai scanné avec une molle curiosité les étalages : les filles de Sports illustrated et les autres maillots de bain suivies par les Chippendales, les pompiers sexy – J’essaye de visualiser l’effet sur le mur de ma cuisine
Puis on passe à la section des chatons, Puis celle des chiots ensommeillés Puis le calendrier Cabanes d’aisance de jardin
Décidément, le bon calendrier ne me saute pas aux yeux Cette année Dans le passé, j’ai pioché dans la série Destinations : Photos d’Italie, puis de France dans un esprit d’inspiration, et pourquoi pas de manifestation mais le désir m’échappe
Il est important de bien choisir, car tous les mois et même tous les jours il faudra faire face aux conséquences d’un achat rapide et s’exposer à la photo choisie par l’éditeur
Une année j’ai voulu des photos de ballet, Légèreté aérienne – mais je n’en ai plus envie il me faut du tangible, du solide
J’avais suivi par des portraits de vaches. peintures naïves et rassurantes de bovidés tranquilles, Aux grands yeux doux et limpides mais cette saison-là est passée aussi
Et si je laissais le coin vide ? minimalisme : un mur tout blanc Peut-être que je n’ai pas envie de fixer sur le mur des projections, des oracles peut être que je n’ai pas envie de mettre noir sur blanc les rendez-vous du quotidien, les docteurs les impôts, les ennuis
Je cherche un calendrier introuvable avec seulement des moments heureux : Des voyages, des rencontres en couleur des jours de joie, des succès, des fêtes mes enfants comblés, rayonnants des départs, des déménagements surprise des plans nouveaux sur la comète
Avec, à la rigueur, un agenda portatif en finir avec les cases prévisibles sur un mur fixe.
Plusieurs fois j’ai observé le matin en buvant mon café dans le fauteuil près de la fenêtre une branche qui plonge, puis balance comme un trampoline et puis cette petite bestiole, un écureuil qui disparaissait vers le tronc.
Ce n’est pas un nouveau-venu Je l’ai entendu galoper de temps en temps tip tip tip tip, le long de la toiture Je me demandais quelle course il effectuait à toute allure transportant de petites graines, pour une raison ou pour une autre d’un côté du toit, puis de l’autre
J’avais toujours pensé que les animaux étaient voués à lutter en permanence pour subsister qu’ils passaient leurs courtes vies à guetter des graines dans la neige un moustique dans les airs un mulot dans l’herbe une proie dans la toile
J’étais désolée pour les pauvres canards dans les mares gelées, sans manteau sans doudounes les moineaux
Dans le froid, les éléments la faim…
Et puis voilà que sur Facebook, et puis plus tard sur Instagram, j’ai vu des canards glisser dans la mare, puis regrimper la pente j’ai vu un pigeon s’installer sur une girouette pour faire un tour de manège j’ai vu un berger allemand et un poulet jouer à cache-cache
Bref, grâce à Internet, ma perception de l’ordre du monde est en train de vaciller
Depuis que je l’ai vu plonger comme un trapéziste sous mes yeux, la branche oscillant de haut en bas, sous son poids et lui rebondissant avec, pour disparaître dans les feuillages roux, et recommencer un peu plus tard, depuis que j’en ai la preuve,
je n’hésite plus à faire des jeux sur mon téléphone, moi qui ne jouais jamais, en essayant de me sentir moins coupable de perdre mon temps.