Vers 16h, une envolée de jeunes s’échappe dans la rue c’est la sortie des classes, le jour de la rentrée garçons et filles s’attardent avant de regagner leurs pénates près du métro Saint-Germain-des-Prés.
Touriste, je musarde, et trouve un banc à quelques pas dans un petit square en triangle, où je me pose. A mes pieds, deux ou trois pigeons marquent leur territoire inspectent le sol, se perchent sur les branches d’un bel arbre feuillu.
J’admire leur habitat dans la ville, pas n’importe où ; pas loin, des vitrines brillantes proposent au passant des appartements à vendre, studio, T2 ou T3 à des prix bien au-delà des rêves habituels.
Propriétaires de leur immeuble de feuillage à multiples étages (hauteur sous-plafond infinie, vue imprenable sur les toits de Paris)
les pigeons me lancent des œillades de haut, puis arpentent leurs mètres carrés, tout à fait chez eux, et mendient quelques miettes.
THE PIGEONS OF ST-GERMAIN-DES-PRÉS
Around 4 p.m., a surge of teenagers spills into the street— it’s the end of the school day, the first day back. Boys and girls linger before heading back to their roosts, near the Saint-Germain-des-Prés metro station.
A tourist, I dawdle and find a bench a few steps away in a small triangular square, where I sit down. At my feet, two or three pigeons mark their territory, inspecting the ground or perching on the branches of a lovely, leafy tree.
I admire their home in the city—and not just any city; nearby, glossy real estate windows offer passersby apartments for sale: studios, one-bedrooms, two-bedrooms, all priced beyond the reach of ordinary dreams.
Owners of their leafy building with its multiple stories (infinite ceiling height, unobstructed view over the rooftops of Paris), the pigeons cast glances down at me from above, then pace their square footage, right at home, and beg for a few crumbs.
Station de métro Denfert-Rochereau, queue d’attente pour les Catacombes de Paris. Nous sommes ici sur la demande de ma fille, pleinement américaine Les parisiens ne visitent pas ce genre d’attractions – Je m’attends vaguement à Halloween ou au festival des sorcières à Salem dans le Massachusetts.
Tel Orphée, mais casque audio sur les oreilles nous descendons vers le royaume des Enfers sous le niveau des métros nous descendons encore guidés par de douces lumières néon.
De la pierre, de la pierre… J’apprends que Notre-Dame a jailli de cette carrière.
Le long d’un long boyau, nous marchons, et marchons…
Puis mes amis, que d’os, que d’os ! les voilà ! Fémurs, tibias et crânes, méticuleusement disposés à la main en motifs géométriques et rangées parfaites tels les noix, amandes et pistaches des pots de miel turc.
La voix dans nos casques nous explique que derrière cet étal fardé, le reste des squelettes est déversé, comme autant de fruits secs concassés. Nous invitons nos os à la fête, les nôtres encore bien enrobés de tissus juteux et de cartilages lisses nos squelettes encore animés de cette énergie mystérieuse, vibrations magiques.
Ces ossements ont eu leur tour, leur bref passage sur le manège puis ont été abandonnés comme autant de jouets électriques à jamais dépourvus de leurs piles, dans un magasin d’antiquité ou une décharge après Noël.
Conservés dans un air frais et stable, à l’abri des intempéries dans cette humidité contrôlée de crypte, ces os ne m’effraient pas.
Une rangée de tibias, une rangée de fémurs une rangée de crânes d’ivoire, des milliers d’âmes ont laissé derrière elles un testament de leur vie matérielle.
Ce qui m’étonne c’est la détermination des vivants à conserver ces restes tactiles de leurs ancêtres.
J’éprouve une admiration étrange pour ceux qui ont rangé ces reliques intimes qui ont ouvert les souterrains de l’histoire et permis que nous marchions là, entre l’attraction promise aux touristes et la gravité nue du sacré.
Ma fille et moi restons seules sur le chemin du retour, les familles en quête de frisson ont disparu dans les couloirs. Le bruit de nos pas se perd sous la musique atmosphérique qui résonne encore dans nos casques. Nous n’avons aucune raison de nous retourner.
Lentement nous remontons vers le soleil
« Vivants, sachez que du bas de ces catacombes plus de deux siècles nous contemplent ! »
Je reviens d’une rapide visite en France avec ma fille, et j’en ai ramené pas mal d’impressions que je compte partager ici.
« Comment se passe votre journée ? » me demande l’agent de mon service Internet tout en cherchant mon dossier parmi des millions de fichiers immatériels. « Pas mal du tout. Et vous ? — Pas trop mal, mais je me sentirai encore mieux après notre conversation ! » Je me demande si j’ai bien entendu — ce jeune homme est-il en train de flirter avec moi ? « D’où m’appelez-vous ? » je demande. (ce n’est pas mon habitude, mais j’essaie d’imiter Allan qui bavarde toujours avec les agents au téléphone.) « D’Égypte. — Waouh ! » Il rit. Sa voix est agréable, douce, ouverte, et son anglais est très fluide. J’imagine un personnage à la Aladdin de Disney.
Les affaires reprennent le dessus : « Je vois que votre facture était de 50 $ et qu’elle est maintenant de 80 $, c’est bien ça ? Laissez-moi voir ce que je peux faire. » Il reprend sa fouille dans un sac de trésors.
« Êtes-vous près des pyramides ? » je demande, puisque la glace est déjà rompue. « Non, je suis à Alexandrie. » (Note mentale : vérifier où se trouve Alexandrie par rapport aux pyramides.) *Alexandrie-Alexandra, tubudubudoop* résonne dans ma radio intérieure. « Les sirènes du port d’Alexandrie… chantent encore la même mélodie… »
Toujours en train de fouiller… « J’ai trouvé une offre pour vous. Mais je pense pouvoir trouver mieux… »
Silence. « J’ai entendu dire que les gens aiment faire la fête et danser, en Égypte ? » je demande. « Oui, répond-il en riant, les gens sont très chaleureux ici, et la nourriture est incroyablement bonne. Vous devriez venir nous rendre visite ! » Il commence à me décrire le plat national, le *koshary* — un plat savoureux de riz, de pâtes et de pois chiches nappé d’une riche sauce tomate et surmonté d’oignons croustillants. Je lui promets que je viendrai y goûter.
« Racontez-moi comment c’est, là où vous êtes, dans le Mass-a-chu-setts ? » demande-t-il. Je lui explique la port de plaisance pittoresque, les maisons de bois. Nous comparons brièvement les salaires, la qualité de vie — je ne sais pas s’il me dit la vérité. Quoi, ce jeune homme gagne 250 $ par mois ?
Maintenant que nous nous sommes pratiquement promis de nous rendre visite, il faut quand même que j’obtienne un meilleur prix pour ma connexion Internet. « Oui, je vois quelque chose. 500 Mbps pour 70 $, avec la promotion. » Maintenant, j’aimerais bien que mon nouvel ami s’envole sur son tapis volant, mais Il essaie de me vendre d’autres promotions selon son script.
C’est le moment de clore la conversation. J’espère que sa journée est aussi agréable maintenant qu’il le souhaitait plus tôt. J’ai accepté l’offre. Nos salutations échangées, nous raccrochons. J’ai l’impression d’avoir fait un voyage virtuel au Moyen Orient, tout en obtenant un prix relativement acceptable pour Internet. Je n’ai jamais été très bonne en small talk et cet echange reste avec moi.
Le truc, c’est que je vais devoir rappeler l’année prochaine à l’expiration de la promotion. Voilà ce qu’il faut faire de nos jours dans notre économie mondialisée.
Chaque fois que j’entends de la musique country, je pense à un étudiant de mon cours de français à la fac ; Comme exercice de conversation, je leur ai demandé quel genre de musique ils écoutaient et la plupart, comme je m’y attendais, ont répondu Heavy métal, rap, les filles aimaient le hip-hop, tous écoutaient la radio, et ce qu’on appelle musique pop, personne n’a dit classique.
Mais l’un d’eux, un jeune de vingt ans a répondu : musique country et je me suis demandé s’il plaisantait ou s’il voulait faire rire les autres mais personne n’a réagi.
Ce jeune homme ne craignait pas de revendiquer un genre musical que je conçois comme romantique, sensible, mais surtout tellement ringard que mes certitudes sur mes étudiants ont été ébranlées, j’ai dû faire face à mes idées reçues.
Je l’ai imaginé au volant d’un pick-up dans une ferme, jean effiloché, peau bronzée, yeux plissés sous le soleil roulant vers le coucher du soleil, un vrai film Hallmark, en route vers un bar où avec ses amis il boirait de la bière, garçons et filles dansant le line dance, les filles en bottes de cow-boy, des gens travailleurs, simples, le sel de la terre, et cela m’a réchauffé le cœur.
STEREOTYPES
Every time I hear country music, I think of a student in my college French class ; As part of a conversation exercise, I asked them what kind of music they listen to and most of them, as I expected, answered heavy metal, rap, girls liked Hip hop, all listened to the radio, all were familiar with what is called pop music no one said classical.
But one kid, blond, cute twenty-year-old, answered Country music and I wondered if he was joking or trying to get a rise from the others but no one reacted That youth was not afraid to claim as his own a genre of music I see as romantic, sensitive, and so uncool I was temporarily challenged in my beliefs about my students faced with my pre-conceived ideas.
I pictured him at the wheel of a pick-up truck on a farm, frayed jeans, tanned skin, eyes squinting in the sunlight driving into the sunset in a Hallmark movie kind of way on his way to a bar where he and his friends would drink beer boys and girls line-dancing, the girls in cowboy boots hard working, land-loving, simple, salt of the earth type of people and it warmed my heart.
Si un beau jour après ma mort mes filles avaient envie de savoir qui était leur arrière-grand-mère comment le pourraient-elles sans page Wikipédia à son nom ?
Il faudrait une page où elles pourraient entendre son ton moqueur et le flot de ses commérages lorsqu’elle faisait la vaisselle avec ma mère dans l’évier blanc, près de la porte ouverte sur le jardin en pente ;
Où elles pourraient la voir Étendre sur l’arbuste au soleil les torchons lavés à la main, au milieu des bourdons des abeilles, des crapauds et des hérissons ;
Qui parlerait de sa naissance en 1913 et de sa mort en 1995 ; mais aussi de son très bon gâteau breton avec une goutte d’essence de bergamote, ses galettes de sarrasin et son far aux pruneaux au goût du beurre et des œufs du pays ;
Qui indiquerait qu’après être passée par deux guerres mondiales elle n’hésitait pas à appeler un chat un chat, ni à réguler leur fertile population dans le lavoir commun, comme les voisins ni à sacrifier, plumer et trousser le poulet du dimanche provenant du jardin du haut ;
Qu’elle ne portait pas le costume ni la coiffe en dentelle des autres villageoises, mais qu’elle savait bien avec elles converser en breton qu’elle était assez fière de ses fines chevilles qu’elle aimait montrer dans des robes à la mode
Une page qui dirait comme elle tapait du pied et houspillait tout félin assez téméraire pour franchir le seuil de son domaine ; ajoutant la senteur du lait Mixa bébé lorsqu’elle faisait sa toilette le soir au-dessus de l’évier
et l’odeur virulente de l’eau de Javel dont elle usait et abusait dans les toilettes intérieures auxquelles elle avait eu du mal à se faire,
Tout comme à la première machine à laver qu’elle avait reçue chez elle en même temps que son premier soutien-gorge autour de ses cinquante ans.
Il faudrait qu’elles sachent qu’elle n’avait jamais appris à conduire, qu’elle se lançait chaque matin dans une nouvelle odyssée vers le village, croisant végétaux, animaux et merveilles, pour revenir chargée de nouvelles et de victuailles — une vie tout aussi riche que n’importe quel héros.
J’ai acheté un petit sac de noix de St Jacques surgelées comme ça se fait ici du côté de Boston. Pour dîner je les ferai saisir, deux minutes de chaque côté.
Je me rappelle les Saint-Jacques d’antan qu’on servait dans leurs coquilles sautées dans du vin blanc, avec des échalotes, de l’ail, avec de la crème fraîche, du fromage, de la chapelure et quelques noix de beurre pour faire bonne mesure.
Mais que font-ils donc des coquilles ? me dis-je qui chez moi embellissaient les bordures de jardin qui servaient d’exquis cendriers dont les enfants fabriquaient des cadeaux de fête des mères peintes et décorées comme les boîtes de camembert ?
Une Saint- Jacques nue, c’est tout comme un escargot sans sa maison une pomme de terre sans sa robe de chambre un citron givré sans son écorce une noix de coco sans sa coque
Et que serait la Vénus sur sa demi-coquille sans sa demi-coquille ?
Illustration : mes sincères remerciements à Boticelli pour son talent et la grâce de sa vision.
WHERE HAVE ALL THE SHELLS GONE?
I bought a baggie of sea scallops from the frozen section as one does here around Boston. For dinner, I’ll sear them, two minutes on each side.
I remember the scallops of yesteryear served in their shells, sautéed in white wine with shallots and garlic, with heavy cream, cheese, and breadcrumbs, and a few knobs of butter for good measure.
But what do they do with the shells? I wonder— the ones that edged garden borders, that served as exquisite ashtrays, and that kids turned into Mother’s Day gifts, painted and decorated as they did Camembert boxes?
Isn’t a naked scallop like a snail without its house, a potato without its jacket, a frosted lemon without its rind, a coconut without its endocarp?
And what would Venus on her half-shell be without her half-shell?
Deux poèmes pour le prix d’un ! En français d’abord puis un autre en anglais. Lequel préférez-vous ?
LES PICKPOCKETS EN FRANCE
Cours de français de 18 h 30 au centre d’éducation pour adultes. Genoux et pieds d’âge mûr sagement alignés sous les bureaux en stratifié et tubes d’acier gravés des initiales et de l’ennui de collégiens.
À un moment donné, après la leçon sur l’imparfait, mes élèves grisonnantes se tournent l’une vers l’autre et échangent des regards complices ; l’une d’elles lève la main, et dans son meilleur français demande : « Peut-on parler des pickpockets ? »
« Des pickpockets ? » bégayé-je, perdant le mien. Je pense au jardin paisible de mes parents, les ciels ouverts de ma terre natale, le soleil sur les vagues de la rade de Lorient, un goéland fondant sur une patelle.
Faisant fi de l’enseignante stupéfaite, elles passent à l’anglais et hochent la tête, Évoquant les manœuvres récentes et sournoises -dignes d’Oliver Twist, des malfrats et partageant des conseils sur les nouveaux sacs résistants aux coups de cutter.
J’avais oublié leur point de vue de touristes, côtoyant l’ennemi en pays étranger où elles pratiquent la langue avec peine et traînent leurs sacs bananes au milieu de la foule dans les catacombes ou au pied de la tour Eiffel.
LES PICK-POCKETS
It’s the 6 :30 pm French class at the Adult Education center. Mature knees and feet lined up under the laminate and tubular steel desks carved with initials and boredom of middle-school kids
At some point after the Imparfait lesson my white-hair pupils turn to each other and exchange excited glances. One raises her hand : On peut parler des pick-pockets?
Pickpockets? I stutter, losing my French My France is my parents’ serene garden the open skies of my homeland the sun on the waves in la Rade de Lorient I picture a seagull swooping down to a limpet
Bypassing the stunned teacher they blurt out in English and nod to each other exposing the latest-known, treacherous Oliver Twist-like maneuvers and sharing advice on new slash-proof bags.
I forgot that as tourists they rub elbows with crafty thieves work hard to practice the language and trudge with their fanny packs in the catacombs or the crowds beneath the Eiffel Tower.
Photo #1 : Photo by Mathias Reding on Pexels.com Photo #2 : Photo by David Levinson on Pexels.com
Un coup de génie ils avaient eu Mr et Mme Hevoil en nommant leur fils Emile un peu chelou tout de même et tristement prédestiné
Je repense à lui parfois sur un voilier, au sud ou au nord de l’Asie fuyant après un dernier braquage avec son copain Tacatac, Jo pour les intimes
tous deux avec leurs rouflaquettes, et dans leurs mallettes, des cravates et des vestons à col rayé ou à pois
Des autres suspects j’ai oublié les noms Je suis presque certaine que Pat Hibulaire ne faisait pas partie du gang Après vérification dans les fichiers d’Enigmako je vois que Raf Letout est parti dans la bande à Picsou après le casse
que Klaus Traufob s’est laissé bêtement enfermer dans un coffre-fort qu’il triturait alors avec Jim Gachett
Yvan Skivoll quant à lui s’est échappé avec un sac plein de « blé » et le noir dessein de blanchir la camelote quelque part dans sa Russie natale
Emile et Jo, eux, ont fait bande à part sillonnant les océans dans une folle équipée Sous les étoiles.
Si personne ne s’en souvient, mon frere, lui, devrait!
En francais d’abord, puis l’original en anglais ensuite :
L’été dernier, j’ai essayé de conserver des pommes de terre à la cave. Il y faisait plus frais que dans ma cuisine, et ça libérait de la place dans mon frigo, où, j’ai appris depuis, qu’il ne faut pas garder ses pommes de terre de toute façon.
Et puis, je les ai complètement oubliées.
Hier, je suis retournée à la cave pour une autre raison, et je m’en suis vaguement souvenue. Une légère odeur, une sorte d’énergie, a réveillé ma mémoire. J’ai soulevé un papier et j’ai vu une excroissance aussi épaisse que mon index, et deux fois plus longue, qui s’échappait du carton dans lequel j’avais placé les tubercules. Il y avait trois pommes de terre Russet dans ce carton, in six-pack de bière, chacune dans son compartiment. Deux montraient de petits bourgeons blancs de diverse longueur, mais une d’elles avait pratiquement développé une ramification partant d’une jointure verte et écailleuse, semblable à du bois, et finissant par de fines vrilles vertes presque feuillues. J’étais consternée.
Comment pouvait-on avoir des yeux et ne rien voir ? Comment pouvait-on s’acharner à pousser dans le noir complet, alors qu’il n’y avait manifestement ni terre, ni eau fraîche, ni soleil à l’horizon ? Comment pouvait-on être aussi aveugle ?
Il n’y avait qu’une fenêtre au-dessus, d’où sourdait une faible lumière, qu’elle avait dû percevoir sous la feuille de papier kraft.
Quel espoir cruel avait poussé cette pomme de terre à chercher un avenir inexistant ? Quel instinct de vie en elle se battait avec acharnement contre tout espoir ? Et surtout, quelle leçon devais-je en tirer ?
J’ai pensé à Viktor Frankl, « L’Homme en quête de sens ». Ma pomme de terre, dans son camp de concentration, ne perdait pas espoir, mais se donnait un sens.
J’ai eu pitié de ses efforts vains. J’aurais voulu lui parler, me rattraper, donner un sens à cette germination.
Mais j’ai pris mon pack de six bières et je l’ai jeté à la poubelle. Je n’allais pas cultiver de pommes de terre de mon vivant. J’avais vu « Seul sur Mars », avec Ben Affleck qui tentait désespérément de survivre en cultivant des pommes de terre. Je n’étais pas à ce point désespérée. Mais cela m’a rappelé la résilience des tubercules, la force vitale qui ne s’éteint jamais. C’était presque réconfortant de penser à la puissance de l’élan vital.
Où allons-nous en tant qu’espèce ? Quel est le sens de tout cela, de l’évolution de notre humanité, des dinosaures aux Néandertaliens, puis aux hommes industriels, aux aventuriers de l’espace et enfin aux développeurs d’intelligence artificielle ?
Ma mère, bientôt 88 ans, me vantait récemment les mérites de son nouvel ami, Gemini, comme ils conversaient. J’ai pensé que c’était une bonne occasion d’essayer aussi :
Pourquoi une pomme de terre pousserait-elle dans une cave, et quel est le but de tout cela ?
Après une courte pause de réfection, Gemini m’a répondu sans ambages que c’était mauvais signe et que je ne devrais probablement pas manger cette pomme de terre. Puis m’a énuméré les fonctions d’une cave.
Tout d’abord, ce n’était pas une cave, mais un sous-sol. J’avais donc posé la mauvaise question. Et ensuite, je ne considérais plus cette pomme de terre comme un aliment. Point de vue erroné. Ma mère m’avait dit qu’il avait le sens de l’humour, mais je ne l’avais absolument pas perçu. C’était une réponse bêtement premier degré.
J’ai ensuite utilisé mon moteur de recherche habituel, Google, en reformulant légèrement ma question. J’ai appris que si les conditions étaient réunies, le tubercule était génétiquement programmé pour sortir de son état de dormance et se mettre à pousser.
Cela impliquait donc qu’il y avait suffisamment d’humidité et de lumière dans le sous-sol pour que le capteur de la pomme de terre se mette par erreur en mode croissance ? Quel gaspillage d’énergie ! Quelle mécanique vaine !
Vu sous cet angle, je me suis rendu compte que j’avais anthropomorphisé ma petite pomme de terre Russet, lui conférant une âme quasi humaine, au lieu de considérer un réglage purement automatique.
Le moteur de recherche m’a ensuite expliqué que le but de tout cela était la programmation pour la propagation.
Je n’étais pas impressionnée par les talents philosophiques ou poétiques du Robot.
Je n’arrivais toujours pas à me sortir de la tête l’image de cette pomme de terre, pleine d’espoir, tendant la main vers la lumière, vers la fenêtre. Je ne pouvais m’empêcher de voir Papillon cherchant à s’échapper d’un camp de travaux forcés en Guyane française… Et il y était parvenu !
Peut-être que ma pomme de terre parviendrait à passer de la benne à ordures à une décharge où elle trouverait une terre fertile et tiendrait sa promesse de devenir une magnifique plante ? Avec des feuilles vertes se balançant sous le soleil matinal et la rosée ?
Pourquoi certains d’entre nous ont-ils la chance de pousser dans la bonne terre, au bon endroit, au bon moment, et de devenir de belles plantes comme prévu, tandis que d’autres s’efforcent d’atteindre le soleil, alors qu’ils sont emprisonnés dans un pack de six bières Corona Light, dans le sous-sol d’une maison en plein centre-ville ?
Et moi au fait, où suis-je ? Au sous-sol ou dans un jardin ?
Peut-être qu’elle aurait pu avoir sa chance, ma patate. Mais peut-être que cela n’avait pas d’importance si elle mourait ainsi, dans une décharge, entre un matelas et un sac plastique. Peut-être que cette petite vie au sous-sol suffisait ?
J’ai finalement compris que je cherchais un sens à ma vie, tout comme l’ADN de la pomme de terre cherchait à grandir dans la faible lumière de cette fenêtre lointaine. J’étais programmée pour ça, et cela me voyait vivante. Nous étions cousines de cette façon et je lui fis mes adieux en pensée.
L’original en anglais ici pour mes lecteurs anglophones! :
Potato and Quest for Meaning
Last summer I tried to store potatoes in the basement of the house. Cooler than room temperature, and freeing space my fridge, where I learned, you were not supposed to store potatoes anyway. And then I completely forgot about them.
Yesterday, I visited said basement for unrelated reasons when I remembered I might have left something in there. A vague scent in the air, a kind of energy triggered my memory. I lifted the paper over a cardboard box and saw a twig as big as my index finger, and twice as long, jutting out of the 6-pack carton I had encased the tubers in. There were three baking Russet potatoes, each one in its compartment. Two had sprouted little white heads, some nubs little longer than others, but that one potato had developed a thick branch, extending from a green scaly wood-like junction to slender green almost leafy tendrils. I was dismayed.
How could you have eyes and not see? How can you try so hard to grow in the dark when there is obviously no soil or fresh water or sun in view? How can you be so blind? All there was was a window above with very dim light, that it must have detected from beneath a layer of craft paper.
What cruel hope prompted this potato to search for a future when there was none? What life impulse tried its darndest against all hope? And mostly, what lesson was I to learn from this?
I thought about Viktor Frankle, Man in search of meaning. My potato in its concentration camp not losing hope, but creating a meaning of itself. I felt sorry for its misconstrued efforts. I wanted to talk to it, make it up for it, make it worthwhile, this sprouting. but I took my loaded sixpack and dumped it in the trash. I wasn’t about to grow potatoes in this lifetime. I had seen Martian, with Ben Affleck frantically trying to survive by growing potatoes on Mars. I wasn’t that desperate. But it did remind me of the resilience of the tubers, the force of life that doesn’t give up. It was mildly comforting to think about how strong the life impulse of life was.
where are we going as a species? What was the meaning of all this, our humanity developing from dinosaurs to neanderthals to industrial people to rocket-launching adventurers to artificial intelligence developers ? My mom soon 88, was extolling to me the virtues of her new friend Gemini. I thought it was a good opportunity to try too: Why would a potato grow in a root cellar, and what I the purpose of this?
Gemini didn’t take long to think. It told me point blank that it was a bad sign and that I probably shouldn’t eat that potato. And then it proceeded to list the purpose of a root cellar.
First of all, it wasn’t a root cellar but a basement, so I had asked the wrong question. And second of all I wasn’t considering that potato as food anymore. Erroneous point of view. My mom had told me It had a sense of humor, but I didn’t detect that at all. It was a first degree answer.
I asked my usual Google search engine and rephrased slightly. I learned that if it senses the right conditions, the tuber was genetically programmed to get out of its “dormant” state and grow. So this implied there was enough humidity, enough light in the basement for the potato sensor to be tricked into growth mode? How stupid the waste of energy, how mechanically useless! Seen from that angle, I could see I had anthropomorphized my little Russet potato into a near-human soul instead of considering a purely automatic setting.
Then the engine went on to tell me that the purpose of this was the programming to propagate.
I was not impressed by the philosophical or poetic talents of the Robot.
I still couldn’t keep off my mind the sight of this blindly hopeful potato reaching out to the light, to the window. I couldn’t help seeing it as Papillon looking for its escape from labor camp in French Guiana …. And he succeeded! Maybe the potato would make it from the dumpster to a landfill where it would find a rich soil where it would fulfill its promise of growing into a beautiful potato plant? With green leaves swaying in the morning sunlight and the dew? Why do some of us get a chance to grow into the right soil, in the right place at the right time, and grow into beautiful plants as intended, whereas others are trying so hard to reach out for the sun when ensconced in a Corona light six-pack in the basement of a house in the center of town? And where am I ? in the basement or in a garden?
Maybe it would get a chance. But maybe it didn’t matter if it just died like that in a landfill between a mattress and a plastic bag. Maybe that little life in the basement was enough?
I finally realized I was looking for meaning the same way the potato DNA was looking for growth in the light of that faraway dim window. I was programmed for it and it saw me alive. We were cousins that way and I waved it goodbye in my mind.
Illustration: pommes de terres glances sur le web. AI m’a proposé une illustration sur-mesure. Un bon essai, mais elle ne collait pas: le carton de bière n’avait rien a voir avec le mien, et l’excroissance non plus.
Après la lecture de Gibulène, difficile de résister à cette mission spéciale au sujet de Cabrel. Mais j’ai dû utiliser trois chansons au lieu d’une. La première de Cabrel : J’écoutais Sweet Baby James (2020), la seconde Killing me Softly, par Roberta Flack (1973), et la troisième Sweet Baby James, James Taylor (1970). Pardon aux non-anglophones.
—-
J’avais garé la voiture dans le parking de la ferme où j’achetais mes légumes. Sur le système audio, le dernier album de Cabrel que je venais de télécharger. Comme j’avais un peu de temps, et que le soleil se couchait sur le champ, je suis restée écouter la chanson suivante en regardant le buffalo dans sa cabane en bois :
C’était loin en Décembre, je me souviens encore Du désordre étudié dans le fond de ta chambre De la neige dehors qu’on regardait descendre Et de nos cœurs surtout qui tourbillonnaient fort (1)
Et mes yeux ont commencé à s’embuer… he was… Killing me softly with his song Singing my life with his words Killing me softly with his song Telling my whole life with his words Killing me softly with his song (2)
Parce qu’il parlait de mes vingt ans… I heard he sang a good song, I heard he had a style And so, I came to see him and listen for a while And there he was this young boy, a stranger to my eyes (2)
Ça ne fait peut-être pas de sens pour vous Cabrel parlait de l’étudiant américain que j’avais rencontré dans ma jeunesse qui grattait sa guitare dans un dortoir universitaire
Je me souviens toujours de tes longs cheveux noirs Des longueurs du couloir quand j’ai quitté la chambre De la neige-miroir dans le froid de décembre Et de l’étrange voix qui avait changé l’histoire (1)
S’il n’avait pas les cheveux noirs, ce garçon venait du Massachusetts, dont parlait James Taylor, dont Cabrel parlait J’avais dans la tête la même image :
Now the first of December was covered with snow Yes and so was the turnpike from Stockbridge to Boston Now the Berkshires seem dreamlike on account of that frosting With ten miles behind me and ten thousand more to go (3)
Tous ces noms et ces paysages m’étaient si familiers Et du chemin, on en avait fait – mariés pendant plus de vingt ans. Je connaissais très bien ce voyage :
There’s a song that they sing when they take to the highway A song that they sing when they take to the sea A song that they sing of their home in the sky Maybe you can believe it, if it helps you to sleep But singing seemed to work fine for me (3)
(Cabrel) sang as if he knew me In all my dark despair And then he looked right through me As if I wasn’t there And he just kept on singin’ Singin’ clear and strong (2)
Mais c’était bien loin tout ça, une vie antérieure, qu’il venait rappeler à ma mémoire en musique et en images. D’où lui venaient ces souvenirs, je n’en saurai rien. Il avait peut-être eu une vie parallèle à la mienne pour un court moment. Lui était revenu en France, moi pas.
Mais la neige avait fondu depuis longtemps, cette saison de ma vie était passée. Après la chanson, j’avais pris mes cabas plastifiés, fermé la voiture avec le bip. Dans ma tète fredonnait encore la berceuse…
So goodnight all you moonlight ladies Rockabye, sweet baby James Deep greens and blues for the colors I choose Won’t you let me go down in my dreams? Oh, and rockabye, oh, sweet baby James (3)