Poème #14 – LE TOURTEAU FROMAGER

Tourteau fromager

Je n’ai jamais goûté le tourteau fromager
Mais je sais qu’il m’attend sur une aire d’autoroute
Je l’y ai vu une fois et jamais oublié
Avec son toit brûlé faisant mine de croûte.

Je n’ai pas eu le temps de l’étudier de près
Mais je me souviens bien de ce curieux gâteau
Et de me demander combien de fois en fait
Je passais à côté de tels trésors locaux.

Ainsi ils sont semés sur les routes de France
Les bonbons, les gâteaux toutes ces spécialités
Régionales et locales pour ceux qui en partance
N’estiment pas leur chance et comme ils sont gâtés.

Et s’il ne me restait que quelques jours à vivre
Je prendrais ma voiture et sur les autoroutes
De France je partirais afin de découvrir
Tout ça sans y laisser la moindre petite croûte.

 

*

 

En France, on peut conduire pendant une ou deux heures seulement, et on a un gros dépaysement. Ah, le plaisir de s’arrêter dans les aires de repos des autoroutes. Le plaisir de descendre et de voir les spécialités locales à chaque petite ville.

 

Poème #16: PRIERE POUR ALLER AU PURGATOIRE DANS UNE PETITE LIBRAIRIE D’OCCASION

PRIERE POUR ALLER AU PURGATOIRE DANS UNE PETITE LIBRAIRIE D’OCCASION

Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, j’ai
Une simple requête, et tout serait complet
Trouvez-moi s’il vous plait dans un recoin en ville
Une petite librairie d’occasion bien tranquille
Avec un chat perché sur des rayons en bois
Et une solide échelle allant de haut en bas.
Laissez-moi s’il vous plait passer au purgatoire
Et enfin étudier, avant qu’il soit trop tard
Ces auteurs jamais lus et dont j’entends parler
Dont le nom en Français m’est souvent familier
Ces auteurs que je n’ai pris le temps d’écouter
Et qui avaient pour moi couché sur du papier
Leurs voix et leurs vies riches dans ma langue natale
Leurs printemps leurs étés, leurs luttes hivernales.
Par un destin étrange trop tôt j’ai dû partir
Et j’ai tourné le dos mais non sans repentir
A tous ces bons amis qui étaient de la fête
Il est temps à présent de chausser mes lunettes.

Dans l’air poussiéreux et les pages cornées,
Des vieux livres de poche aux couleurs fanées
Je resterais longtemps, mais vous seriez patient
Je lirais Léautaud, Fallet et puis Sagan.
Et quand j’aurais tout lu dans cette librairie
Je fermerais enfin le livre de ma vie
Je dirais Je suis prête, j’ai bien vécu assez
et encore à apprendre, je ne peux continuer.
Je serais bonne alors à vous joindre là-haut
Avec toutes les âmes de votre grand troupeau,
Sinon je reviendrais hanter ces lieux discrets
Faire sursauter le chat et grincer le parquet.

* * *

Dans les petites librairies d’occasion en France, il y a toujours un exemplaire de Bonjour Tristesse de Francoise Sagan sur le présentoir devant la porte ou en vitrine.  Je n’ai jamais vu une librairie d’occasion sans ce titre, que je n’ ai jamais lu d’ailleurs. Il y a aussi tous les auteurs oubliés, enfin de moi, qui ai dû me détourner du français pour étudier la littérature anglophone très tôt. C’est-à-dire dès mon entrée à l’université à dix-huit ans.
Il me faut rattraper le temps perdu, dans cette librairie. Combien en ai-je lus, de ces livres ? Pas beaucoup : Voyage au bout de la nuit, certains autres incontournables.
Dans une telle librairie, je passerai rapidement sur certains rayons (BD, jeunesse, policiers, récits de voyage, science-fiction, théâtre, psychanalyse, cuisine…) Encore plus rapidement sur la Critique et histoire littéraires, Ethnologie-Anthropologie, Histoire, Féminismes & genre, Latin-Grec, Linguistique, Littérature médiévale, Science politique, Sociologie, mais je passerais le plus clair de mon temps sur les rayons qui restent, et vous l’avez deviné: Littérature française, Poésie, Philosophie, et Psychologie.  Il y aurait des San Antonio bien sûr, avec des brûlures de cigarette peut-être, et des livres Gallimard avec leurs belles couvertures qui font rêver à ce qui peut leur avoir valu cet honneur.

*

ane-2

L’autre jour, Allan m’a envoyé un poème de Francis Jammes.
Le nom de l’auteur m’était vaguement familier, très vaguement, et j’essayais, entre les lignes, de rafraichir ma mémoire, mais non, je ne l’avais jamais lu. Et c’était une vraie joie:

PRIERE POUR ALLER AU PARADIS AVEC LES ANES
Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : ” Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles.”
Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête
doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds
d’une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles,
suivi de ceux qui portent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l’on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l’amour éternel.

– Francis Jammes

Je me suis complètement retrouvée dans toutes ces lignes. Surtout l’image des petits pieds se joignant d’une façon bien douce. Just like me : Goody two-shoes.

Et puis les images très visuelles : le troupeau d’ânes, et leurs petites différentiations très précises – ce qu’ils portent : des plumeaux, des bidons ! ces objets ridicules et absurdes. Quelle vie !
Et la tendresse avec laquelle il regarde leur obéissance résignée de victime impuissante.
Et les petits pantalons !

Alors heureusement qu’à la fin ils auront droit à autre chose : pas sûr qu’ils apprécient les «ruisseaux touffus où tremblent des cerises lisses comme la chair qui rit des jeunes filles…», ça, ce serait plutôt la récompense du berger. Mais une autre sorte d’amour éternel, sans aucun doute.

Et puis l’inspiration m’est venue pour le #16, sur les petites librairies. J’ai pensé en faire une prière, comme celle de Francis Jammes.