Pomme de terre et quête de sens

En francais d’abord, puis l’original en anglais ensuite :

L’été dernier, j’ai essayé de conserver des pommes de terre à la cave. Il y faisait plus frais que dans ma cuisine, et ça libérait de la place dans mon frigo, où, j’ai appris depuis, qu’il ne faut pas garder ses pommes de terre de toute façon.

Et puis, je les ai complètement oubliées.

Hier, je suis retournée à la cave pour une autre raison, et je m’en suis vaguement souvenue. Une légère odeur, une sorte d’énergie, a réveillé ma mémoire. J’ai soulevé un papier et j’ai vu une excroissance aussi épaisse que mon index, et deux fois plus longue, qui s’échappait du carton dans lequel j’avais placé les tubercules. Il y avait trois pommes de terre Russet dans ce carton, in six-pack de bière, chacune dans son compartiment. Deux montraient de petits bourgeons blancs de diverse longueur, mais une d’elles avait pratiquement développé une ramification partant d’une jointure verte et écailleuse, semblable à du bois, et finissant par de fines vrilles vertes presque feuillues. J’étais consternée.

Comment pouvait-on avoir des yeux et ne rien voir ? Comment pouvait-on s’acharner à pousser dans le noir complet, alors qu’il n’y avait manifestement ni terre, ni eau fraîche, ni soleil à l’horizon ? Comment pouvait-on être aussi aveugle ?

Il n’y avait qu’une fenêtre au-dessus, d’où sourdait une faible lumière, qu’elle avait dû percevoir sous la feuille de papier kraft.

Quel espoir cruel avait poussé cette pomme de terre à chercher un avenir inexistant ?
Quel instinct de vie en elle se battait avec acharnement contre tout espoir ?
Et surtout, quelle leçon devais-je en tirer ?

J’ai pensé à Viktor Frankl, « L’Homme en quête de sens ». Ma pomme de terre, dans son camp de concentration, ne perdait pas espoir, mais se donnait un sens.

J’ai eu pitié de ses efforts vains. J’aurais voulu lui parler, me rattraper, donner un sens à cette germination.

Mais j’ai pris mon pack de six bières et je l’ai jeté à la poubelle. Je n’allais pas cultiver de pommes de terre de mon vivant. J’avais vu « Seul sur Mars », avec Ben Affleck qui tentait désespérément de survivre en cultivant des pommes de terre. Je n’étais pas à ce point désespérée. Mais cela m’a rappelé la résilience des tubercules, la force vitale qui ne s’éteint jamais. C’était presque réconfortant de penser à la puissance de l’élan vital.

Où allons-nous en tant qu’espèce ? Quel est le sens de tout cela, de l’évolution de notre humanité, des dinosaures aux Néandertaliens, puis aux hommes industriels, aux aventuriers de l’espace et enfin aux développeurs d’intelligence artificielle ?

Ma mère, bientôt 88 ans, me vantait récemment les mérites de son nouvel ami, Gemini, comme ils conversaient. J’ai pensé que c’était une bonne occasion d’essayer aussi :

Pourquoi une pomme de terre pousserait-elle dans une cave, et quel est le but de tout cela ?

Après une courte pause de réfection, Gemini m’a répondu sans ambages que c’était mauvais signe et que je ne devrais probablement pas manger cette pomme de terre. Puis m’a énuméré les fonctions d’une cave.

Tout d’abord, ce n’était pas une cave, mais un sous-sol. J’avais donc posé la mauvaise question. Et ensuite, je ne considérais plus cette pomme de terre comme un aliment. Point de vue erroné. Ma mère m’avait dit qu’il avait le sens de l’humour, mais je ne l’avais absolument pas perçu. C’était une réponse bêtement premier degré.

J’ai ensuite utilisé mon moteur de recherche habituel, Google, en reformulant légèrement ma question. J’ai appris que si les conditions étaient réunies, le tubercule était génétiquement programmé pour sortir de son état de dormance et se mettre à pousser.

Cela impliquait donc qu’il y avait suffisamment d’humidité et de lumière dans le sous-sol pour que le capteur de la pomme de terre se mette par erreur en mode croissance ? Quel gaspillage d’énergie ! Quelle mécanique vaine !

Vu sous cet angle, je me suis rendu compte que j’avais anthropomorphisé ma petite pomme de terre Russet, lui conférant une âme quasi humaine, au lieu de considérer un réglage purement automatique.

Le moteur de recherche m’a ensuite expliqué que le but de tout cela était la programmation pour la propagation.

Je n’étais pas impressionnée par les talents philosophiques ou poétiques du Robot.

Je n’arrivais toujours pas à me sortir de la tête l’image de cette pomme de terre, pleine d’espoir, tendant la main vers la lumière, vers la fenêtre. Je ne pouvais m’empêcher de voir Papillon cherchant à s’échapper d’un camp de travaux forcés en Guyane française… Et il y était parvenu !

Peut-être que ma pomme de terre parviendrait à passer de la benne à ordures à une décharge où elle trouverait une terre fertile et tiendrait sa promesse de devenir une magnifique plante ? Avec des feuilles vertes se balançant sous le soleil matinal et la rosée ?

Pourquoi certains d’entre nous ont-ils la chance de pousser dans la bonne terre, au bon endroit, au bon moment, et de devenir de belles plantes comme prévu, tandis que d’autres s’efforcent d’atteindre le soleil, alors qu’ils sont emprisonnés dans un pack de six bières Corona Light, dans le sous-sol d’une maison en plein centre-ville ?

Et moi au fait, où suis-je ? Au sous-sol ou dans un jardin ?

Peut-être qu’elle aurait pu avoir sa chance, ma patate. Mais peut-être que cela n’avait pas d’importance si elle mourait ainsi, dans une décharge, entre un matelas et un sac plastique. Peut-être que cette petite vie au sous-sol suffisait ?

J’ai finalement compris que je cherchais un sens à ma vie, tout comme l’ADN de la pomme de terre cherchait à grandir dans la faible lumière de cette fenêtre lointaine. J’étais programmée pour ça, et cela me voyait vivante. Nous étions cousines ​​de cette façon et je lui fis mes adieux en pensée.


L’original en anglais ici pour mes lecteurs anglophones! :

Potato and Quest for Meaning

Last summer I tried to store potatoes in the basement of the house. Cooler than room temperature, and freeing space my fridge, where I learned, you were not supposed to store potatoes anyway.
And then I completely forgot about them.

Yesterday, I visited said basement for unrelated reasons when I remembered I might have left something in there. A vague scent in the air, a kind of energy triggered my memory. I lifted the paper over a cardboard box and saw a twig as big as my index finger, and twice as long, jutting out of the 6-pack carton I had encased the tubers in. There were three baking Russet potatoes, each one in its compartment. Two had sprouted little white heads, some nubs little longer than others, but that one potato had developed a thick branch, extending from a green scaly wood-like junction to slender green almost leafy tendrils. I was dismayed.

How could you have eyes and not see? How can you try so hard to grow in the dark when there is obviously no soil or fresh water or sun in view? How can you be so blind?
All there was was a window above with very dim light, that it must have detected from beneath a layer of craft paper.

What cruel hope prompted this potato to search for a future when there was none?
What life impulse tried its darndest against all hope?
And mostly, what lesson was I to learn from this?

I thought about Viktor Frankle, Man in search of meaning. My potato in its concentration camp not losing hope, but creating a meaning of itself.
I felt sorry for its misconstrued efforts. I wanted to talk to it, make it up for it, make it worthwhile, this sprouting.
but I took my loaded sixpack and dumped it in the trash. I wasn’t about to grow potatoes in this lifetime. I had seen Martian, with Ben Affleck frantically trying to survive by growing potatoes on Mars. I wasn’t that desperate.
But it did remind me of the resilience of the tubers, the force of life that doesn’t give up. It was mildly comforting to think about how strong the life impulse of life was.

where are we going as a species? What was the meaning of all this, our humanity developing from dinosaurs to neanderthals to industrial people to rocket-launching adventurers to artificial intelligence developers ?
My mom soon 88, was extolling to me the virtues of her new friend Gemini. I thought it was a good opportunity to try too:
Why would a potato grow in a root cellar, and what I the purpose of this?

Gemini didn’t take long to think. It told me point blank that it was a bad sign and that I probably shouldn’t eat that potato. And then it proceeded to list the purpose of a root cellar.

First of all, it wasn’t a root cellar but a basement, so I had asked the wrong question. And second of all I wasn’t considering that potato as food anymore. Erroneous point of view. My mom had told me It had a sense of humor, but I didn’t detect that at all. It was a first degree answer.

I asked my usual Google search engine and rephrased slightly.  I learned that if it senses the right conditions, the tuber was genetically programmed to get out of its “dormant” state and grow.
So this implied there was enough humidity, enough light in the basement for the potato sensor to be tricked into growth mode? How stupid the waste of energy, how mechanically useless!
Seen from that angle, I could see I had anthropomorphized my little Russet potato into a near-human soul instead of considering a purely automatic setting.

Then the engine went on to tell me that the purpose of this was the programming to propagate.

I was not impressed by the philosophical or poetic talents of the Robot.

I still couldn’t keep off my mind the sight of this blindly hopeful potato reaching out to the light, to the window. I couldn’t help seeing it as Papillon looking for its escape from labor camp in French Guiana …. And he succeeded! Maybe the potato would make it from the dumpster to a landfill where it would find a rich soil where it would fulfill its promise of growing into a beautiful potato plant?  With green leaves swaying in the morning sunlight and the dew?
Why do some of us get a chance to grow into the right soil, in the right place at the right time, and grow into beautiful plants as intended, whereas others are trying so hard to reach out for the sun when ensconced in a Corona light six-pack in the basement of a house in the center of town?
And where am I ? in the basement or in a garden?

Maybe it would get a chance. But maybe it didn’t matter if it just died like that in a landfill between a mattress and a plastic bag. Maybe that little life in the basement was enough?

I finally realized I was looking for meaning the same way the potato DNA was looking for growth in the light of that faraway dim window.  I was programmed for it and it saw me alive. We were cousins that way and I waved it goodbye in my mind.


Illustration: pommes de terres glances sur le web. AI m’a proposé une illustration sur-mesure. Un bon essai, mais elle ne collait pas: le carton de bière n’avait rien a voir avec le mien, et l’excroissance non plus.

Cabrel et la mélodie des souvenirs

Après la lecture de Gibulène, difficile de résister à cette mission spéciale au sujet de Cabrel.
Mais j’ai dû utiliser trois chansons au lieu d’une. La première de Cabrel :  J’écoutais Sweet Baby James (2020), la seconde Killing me Softly, par Roberta Flack (1973), et la troisième Sweet Baby James, James Taylor (1970). Pardon aux non-anglophones.

—-

J’avais garé la voiture dans le parking de la ferme où j’achetais mes légumes.
Sur le système audio, le dernier album de Cabrel que je venais de télécharger.
Comme j’avais un peu de temps, et que le soleil se couchait sur le champ,
je suis restée écouter la chanson suivante en regardant le buffalo dans sa cabane en bois :

C’était loin en Décembre, je me souviens encore
Du désordre étudié dans le fond de ta chambre
De la neige dehors qu’on regardait descendre
Et de nos cœurs surtout qui tourbillonnaient fort (1)

Et mes yeux ont commencé à s’embuer…
he was… Killing me softly with his song
Singing my life with his words
Killing me softly with his song
Telling my whole life with his words
Killing me softly with his song (2)

Parce qu’il parlait de mes vingt ans…
I heard he sang a good song, I heard he had a style
And so, I came to see him and listen for a while
And there he was this young boy, a stranger to my eyes (2)

Ça ne fait peut-être pas de sens pour vous
Cabrel parlait de l’étudiant américain que j’avais rencontré dans ma jeunesse
qui grattait sa guitare dans un dortoir universitaire

Je me souviens toujours de tes longs cheveux noirs
Des longueurs du couloir quand j’ai quitté la chambre
De la neige-miroir dans le froid de décembre
Et de l’étrange voix qui avait changé l’histoire (1)

S’il n’avait pas les cheveux noirs, ce garçon venait du Massachusetts,
dont parlait James Taylor, dont Cabrel parlait
J’avais dans la tête la même image :

Now the first of December was covered with snow
Yes and so was the turnpike from Stockbridge to Boston
Now the Berkshires seem dreamlike on account of that frosting
With ten miles behind me and ten thousand more to go (3)

Tous ces noms et ces paysages m’étaient si familiers
Et du chemin, on en avait fait –
mariés pendant plus de vingt ans.
Je connaissais très bien ce voyage :

There’s a song that they sing when they take to the highway
A song that they sing when they take to the sea
A song that they sing of their home in the sky
Maybe you can believe it, if it helps you to sleep
But singing seemed to work fine for me (3)

(Cabrel) sang as if he knew me
In all my dark despair
And then he looked right through me
As if I wasn’t there
And he just kept on singin’
Singin’ clear and strong (2)

Mais c’était bien loin tout ça, une vie antérieure, qu’il venait rappeler à ma mémoire en musique et en images. D’où lui venaient ces souvenirs, je n’en saurai rien. Il avait peut-être eu une vie parallèle à la mienne pour un court moment.
Lui était revenu en France, moi pas.

Mais la neige avait fondu depuis longtemps, cette saison de ma vie était passée.
Après la chanson, j’avais pris mes cabas plastifiés, fermé la voiture avec le bip.
Dans ma tète fredonnait encore la berceuse…

So goodnight all you moonlight ladies
Rockabye, sweet baby James
Deep greens and blues for the colors I choose
Won’t you let me go down in my dreams?
Oh, and rockabye, oh, sweet baby James (3)

Francis Cabrel: https://youtu.be/rKGZsu65Rpg?si=YKRi3GVx6CxcHUgW

Roberta Flack : https://youtu.be/zlq0CUtkOSI?si=iVOLU0BGVzaOfuuS
James Taylor : https://youtu.be/k2x0fPgAj_Y?si=ZFLdtV0KP31kUNgA

Pour l’agenda Ironique de Fevrier

Maison hantée

Mes toilettes ont une chasse d’eau fantôme (c’est le nom donné au phénomene par les experts aus US). La salle de bain est hantée par un esprit qui se manifeste toutes les 20 minutes environ par un bruit provenant du réservoir. Pas une chasse d’eau complète, attention, mais une petite chasse d’eau brève et discrète. Au début, c’était un soupir, puis un murmure, et maintenant un bruit plus distinct.

Et ce, après la réparation.

J’ai emménagé dans cet appartement il y a 13 ans, et les toilettes n’ont posé aucun problème pendant une décennie, à l’exception de chasses d’eau de plus en plus inefficaces et de remplissages intermittents du réservoir ces derniers mois.

Les plombiers sont venus, m’ont demandé l’âge des toilettes, sous-entendant qu’il s’agissait d’une simple usure, et m’ont proposé deux options : acheter des toilettes neuves pour 2 000 $, ou remplacer l’intérieur des toilettes existantes. J’ai évidemment choisi la deuxième option.

Le premier jour, nous nous sommes félicités et j’ai même fait une petite danse de joie. J’avais évité la dépense de 2 000 $ tout en recyclant une cuvette de toilettes en parfait état.

Puis, quelques jours plus tard, un léger soupir s’est fait entendre. J’ai retenu mon souffle. Mais en vain. Le soupir a persisté, puis a augmenté en fréquence et est maintenant devenu une présence sonore régulière dans l’appartement.

Il se mêle au bourdonnement du réfrigérateur. Un réfrigérateur flambant neuf qui m’a posé des problèmes dès le départ car il ne se réinitialisait pas après une coupure de courant, problème fréquent dans notre voisinage. Le compresseur a été remplacé, et le bruit s’est installé. Le bruit du réfrigérateur est une présence plus permanente que celle les toilettes. Il se trouve au centre de l’appartement, on pourrait donc l’assimiler au cœur de la maison. C’est un son régulier, attendu et plutôt apaisant.

Cependant, je ne supporte pas le bruit des toilettes. Mauvais feng shui. Cela me rappelle toutes les quinze minutes que je suis une propriétaire vulnérable, à la merci des imprévus domestiques et des entreprises de réparation. Mais même les plombiers n’ont rien pu faire contre ce fantôme.

Peut-être devrais-je faire appel à un exorciste ?


(Illustration glanée sur le web, mais proche de la réalité)

LE JESUS DE HOBBY LOBBY

Je me balade au hasard des allées de Hobby Lobby quand je tombe en arrêt : devant moi, une peinture murale difficile à ignorer, vu sa taille gigantesque, mais qui me frappe aussi par son sujet. Comme quand on reconnait quelqu’un complètement hors de contexte.
Pour ceux qui ne connaissent pas, Hobby Lobby est un magasin de bricolage. On y trouve des articles de scrapbooking, des toiles blanches ; des t-shirts, sacs de toile, boites en bois à peindre ; fournitures de dessin ; tissus, fleurs artificielles ; un coin d’encadrements sur mesure, des décorations saisonnières, comme les potirons en automne ; des articles de fabrication de bijoux et autres matériaux d’artisanat. On y trouve aussi des meubles légers et des tableaux de plus ou moins mauvais goût : vaches réalistes au regard expressif, buffalos échevelés avec ou sans bandana, des camionnettes rouges, et de nombreux paysages de fermes paisibles.

Fondée en 1972, l’entreprise est réputée pour être gérée selon les principes du protestantisme évangélique. Depuis que je connais Hobby Lobby, j’ai compris que je vais devoir mettre de côté ma sensibilité française, et m’attendre à trouver des articles intéressants, comme un plat ou un torchon portant des images ou des citations pieuses, Mais aujourd’hui, j’ai devant moi une toile de la taille d’un mur de salon représentant une forme blanche lumineuse, que je reconnais automatiquement comme étant nul autre que Jésus, sur un fond pastel d’herbe et de ciel bleu.

 Je visite Hobby Lobby quand j’ai envie d’un peu de douceur dans ce monde de brutes. J’y ai acheté des fleurs, certes artificielles mais vraiment réalistes. A ma première exploration, je n’en croyais pas mes oreilles, sur la bande sonore du magasin je reconnaissais des cantiques que j’avais entendus à l’église, mais rendus en instrumental entre easy-listening et relaxation new-âge. L’expérience m’était si étrangement agréable qu’elle en venait à être voluptueusement honteuse, ou honteusement voluptueuse. Comme si je me vautrais dans un bain de crème chantilly.

Mais là, ils avaient fait fort, c’était carrément Jésus, plus grand que nature qui m’appelait, personnellement, de cette toile sans cadre comme abandonnée par quelque artiste dans son atelier. Au détail près qu’il y avait une dizaine de ces tableaux empilés les uns sur les autres, et plus loin d’autres versions en multiple copies : Jésus marchant sur les eaux en me tournant le dos ; Jésus qui me tendait la main dans une perspective artistiquement audacieuse, les traits de son visage floutés par un doux estompage ; ou encore Jésus au milieu d’un troupeau de brebis. Chacun de ces tableaux assez esthétiquement plaisant pour me faire me demander ce que je ressentais exactement.

Lorsque mes parents m’ont inscrit dans une école catholique en CP, je m’y suis tout de suite sentie chez moi. Les posters coloriés de Jésus donnant la main aux enfants dans une ronde colorée me parlaient. L’idée de personnages transcendant ma famille et dont l’amour universel et inconditionnel inclurait tous les humains resonnait avec ma logique personnelle. Il n’y avait aucun doute à avoir.
Depuis, mon évolution spirituelle m’a fait explorer les religions orientales, ainsi que les diverses dénominations qui ont essaimé aux Etats Unis. Quand mes propres enfants étaient petits, nous sommes devenus membres d’une église UU, Unitarian Universalist, une foi libérale et inclusive offrant un foyer spirituel aux personnes en quête de sens qui valorisent la liberté, la raison, l’amour et l’engagement en faveur d’un monde plus juste et plus compatissant, plutôt que d’adhérer à des doctrines rigides. La plaisanterie était qu’au lieu d’une croix ou une statue de la vierge dans leur jardin, les membres auraient un point d’interrogation.

Je n’ai jamais renié mon éducation catholique pour autant. Au contraire, dès lors, je comprenais les paroles du Christ comme clarifiées par des lunettes plus efficaces.  Dans cette optique, la vision de cette représentation de Jesus resonnait adéquatement avec mon imagerie intérieure.
Récemment, nous faisons tous les dimanche un trajet d’une heure pour assister à une messe Episcopale à Boston parce qu’elle se termine par une Cantate de Bach performée par des musiciens de haut niveau. Chaque dimanche, les lectures et paraboles entretiennent chez nous le langage chrétien, ses symboles et ses images. Aucun conflit donc avec cette représentation d’un Christ en habit plus blanc que blanc.

            Interpellée donc par cet appel qui vient de loin, je me demande vaguement où je pourrais positionner une de ces toiles surdimensionnées dans mon intérieur.
Où est-ce que les gens qui achètent ce tableau le mettent chez eux ?
Dans leur entrée, comme les fresques et mosaïques chez les riches romains ? Dans la cuisine ? dans le salon ? il y a cette scène bucolique ou Jésus repose au milieu d’un troupeaux de ses brebis dans une belle lumière dorée de fin d’après -midi, Jésus illuminé, rassurant. Mais tout de même, j’aurais l’impression de vivre dans une église, une salle de catéchisme. Dans la salle de bain ? une petite version alors, celle où Jésus marche sur les eaux ? mais ça ferait peut-être trop 2nd degré pour garder son efficacité.
Dans une chambre d’enfant ? il y a une peinture où Jesus tient un enfant par la main et on les voit de dos s’en aller dans le décor pastel et indéfinit. Mais il n’y a pas d’enfant dans ma vie en ce moment.
Dans ma chambre, alors ? Je visualise cette toile, de bon ton, certainement, mais tout de même envahissante sur un des murs de ma chambre. Je considère un instant que dans le passé, on mettait bien des crucifix au-dessus de son lit. C’est accepté, la croix de Jésus, ce morceau de bois angulaire, piquant et pointu. Un souvenir de la souffrance du Chris, de la mort. Ce n’est pas réjouissant. Même si on sait que le passage de la vie à la mort ne dure qu’un moment, figer Jésus dans cette position rend l’idée bien sombre. Au pire, on pourrait y voir la représentation crue d’un instrument de torture comme la croix l’était à l’epoque. Pourquoi alors ne pas mettre à jour, et représenter Jésus sur une chaise électrique, sur un échaffaut ?
Au contraire, ces tableaux sont une invitation à la paix, la pureté, à une dissolution dans la lumière. Une promesse d’amour infini.

            C’est alors que viennent, dans mes considérations, s’installer les doutes.
Si, cette image resplendissante de Jésus est plus optimiste qu’un crucifix, ne serais-je pas perturbée par l’omniprésence de Jésus dans ma vie quotidienne ?
Même dans notre société anxiogène, il me semble qu’il me faudrait avoir sacrément besoin de réconfort pour nécessiter un rappel de la présence divine à cette échelle.  Même dans le secret de sa chambre, qui donc pourrait assumer à ce point leur présence dans la dimension spirituelle ? Je ne me sens pas cette énergie, sinon je fréquenterais carrément un magasin de bondieuseries.

Et puis, le problème, c’est que c’est kitsch, c’est-à-dire de mauvais goût, excessivement sentimental, de qualité superficielle et produit en masse, même si, de ma part, apprécié de manière ironique ou en connaissance de cause. Comment pourrais-je faire entrer un tel morceau d’art commercial dans mon interieur ? Une petite peinture serait plus discrète, mais perdrait de son effet, serait plutôt comme une image pieuse. Là, du coup, ça ne le fait pas.

Une autre question se pose, c’est que l’enseigne Hobby Lobby est notoirement affiliée au Christianisme fondamentaliste. Mais où va donc se fourrer Jésus ? Que dirait-il s’il savait que cette chaine est centrée sur des convictions protestantes évangéliques, alias fondamentalisme chrétien, oficiellement des valeurs conservatrices américaines. Sait-il qu’en gros, ses brebis sont en brain de se chamailler à propos de questions d’homophobie, d’avortement, de LGBTQ, ou de contraception ? Dàs qu’on arrive aux Etats-unis, il est facile se prendre la tête avec les dénominations et les positions de chacun. Si j’achète une representation de Jésus dans ce magasin, cela signifirait-il que j’adhère aux croyances de ses dirigeants ? Cela constituerait-il un acte politique d’adhésion à leurs valeurs ?
Si je l’achète en me tenant à mes propres croyances, ne commettrais-je pas un acte aussi absurde que le leur, en cooptant ma vision du Christ, comme ils ont coopté leur vision du Christ ?

Il est indéniableje suis troublée par l’effet que me fait cet appel, qui correspond aux lectures que j’entends à la messe et dans les cantiques depuis ma plus tendre enfance.
Je pourrais décider que le message de Jésus transcende toutes ces micro-divisions et que s’il parle à mon cœur, je n’ai pas à discuter ou pinailler avec mes frères et sœurs à savoir qui a raison et qui a tort, parce que l’amour est le message, pas la raison ? Mais tout de meme, soyons sérieux. Je passe mon chemin, avec un mélange de pensées contradictoires et une gêne intellectuelle.
Le numineux nous fait signe parfois : comme quand le sommet des arbres s’illumine soudainement quand on marche sur la route, ou qu’un cerf bondit au dessus de la route sous nos yeux. Et parfois dans l’art commercial dans les allées de Hobby Lobby.