3 – LE CAS DU NOM QUI REAPPARAIT

Aéroport Charles de Gaulle, Terminal E pour les vols internationaux. On a passé les boutiques dédouanées, les restaurants, les magasins de tabac et presse. Certaines enseignes donnent une liste d’injonctions : Be curious, Be Zen, Be positive, Be relax, Be happy, etc..

Un peu présomptueux de leur part.
Be quiet !

Le terminal est un grand hall spacieux – structure neuve de métal et de verre qui s’avance vers les pistes. Des rangées de sièges sont encore vides, et en tête de gondole, des casiers en plastique sur pied contenant des magazines.
Un d’eux est en en-face anglais et français – dans ses pages, je trouve un entretien avec Douglas Kennedy. J’aime bien cet auteur depuis un passage en particulier qui m’avait plu dans La femme du 5ème. J’ai aussi adoré le film The Big Picture avec Romain Duris. Et surtout, ses personnages voyagent tout le temps, comme lui. Il parle d’endroit que je connais, le Maine aux Etats Unis, Paris, Allemagne, Irlande. A kindred spirit.

Dans le Boeing aussi, tout un choix de films, de musique, de podcasts. On ne sait plus où donner de la tête. Je jette un coup d’œil sur les MasterClass, ces quelques heures de classes enregistrées données par un « Master » dans sa spécialité. Côté littérature, je trouve Amy Tan. J’ai lu il y a des années un de ses livres qui était populaire à l’époque, the Joy Luck Club.
Je me branche sur l’introduction, pour voir.

Elle cite comme exemple de bon début la première phrase d’un roman de Gabriel Garcia Márquez.
Je me retrouve en terrain familier. Si je ne me souviens pas des détails de Love in the time of Cholera ou One hundred years of Solitude, je me souviens d’avoir aimé sa voix, mais surtout, je me souviens de cette époque de ma vie.

« Mon père a adoré ce livre, il éclatait de rire à toutes les pages » m’avait dit ma copine irlandaise de l’époque qui m’avait invitée à Sligo, chez ses parents.  
J’avais lu le livre moi-même pendant un vol pour Boston.
Amy Tan, Gabriel Garcia Márquez. Des souvenirs de moments de ma vie.

Quelques jours plus tard, je me retrouve à Cambridge, au Harvard Bookstore, j’ouvre un volume au hasard. J’avais quelques minutes pour passer le temps et je jouais à ouvrir des livres dont le titre avait attiré mon attention. Dans ces pages, une jeune femme cite Gabriel Garcia Márquez. Bien que cette citation spécifique ne me parle pas exactement, je suis frappée par le retour de cet auteur deux fois de suite en l’espace de quelques jours alors que je n’en ai pas entendu parler depuis des décennies. Comme s’il me faisait signe. J’y cherche une signification. Sûrement, cette citation est en rapport avec ma vie.
Pourtant, même en me remuant les méninges, je ne vois pas. Pas du tout où tout ça veut en venir.

C’est plus tard que j’ai une sorte d’explication.
Le dernier jour de mon séjour en France pendant l’été, j’ai fait le tour des magasins pour prendre l’air français une dernière fois.
Dans une librairie j’ai acheté sur un coup de tête un livre au titre prometteur : La Clé de votre énergie: 22 protocoles pour vous libérer émotionnellement.
J’ai des lectures très éclectiques.
Difficile de résister à cette belle couverture au titre en rouge, avec une brassière rouge, et la photo d’une belle femme aux cheveux longs.
Je ne la connais pas. Je ne suis pas spécialement fan. Je suis curieuse.
Je me réjouis à l’avance d’emporter dans mes bagages cette pépite de parapsychologie à la française, en langue française, par une compatriote.

En le lisant j’arrive à un passage où l’auteur propose de Nommer son guide, un guide spirituel qui serait notre guide invisible depuis l’au-delà. L’exercice me plait. Tiens, justement, elle parle d’ouvrir un livre au hasard et de regarder sous ses pouces.

Je me souviens du livre que j’ai ouvert au hasard il n’y a pas longtemps. Je ne sais pas si la citation était sous l’un de mes pouces, mais il y avait bien un prénom. Gabriel Garcia Márquez. Elle demande au lecteur de se demander ce que veut dire ce prénom.

Gabriel ? Mon guide serait-il l’ange Gabriel, celui de l’annonce faite à Marie ? Je ne crois pas.

Mais aussi, elle parle de penser à quelqu’un de sa famille. Y-a-il un Gabriel dans ma famille ?

Mais c’est bien sûr ! Gabriel C., mon grand-père paternel.

Mais s’il est mon guide ? Qui était-il ? Mon arbre généalogique est complètement tronqué de ce côté. Je n’ai jamais connu Gabriel C. Pas beaucoup plus ma grand-mère Henriette, non plus.

De ce grand-père, je ne connais que de vagues anecdotes que j’ai entendues de mon père : la guerre, l’alcool, violence domestique, puis la mort relativement jeune, à l’hôpital. Je ne connais aucun détail.

Il est temps que je me pose des questions. Avant ce naufrage, qui était-il ? un fils, un frère de mon grand-oncle Louis, que j’ai connu ; un jeune homme, le père de mon père, puis de ma tante.  Mon père et ma tante sont tous deux des personnes de nature heureuse, rieuse. Tous deux sont positifs, optimistes. C’est peut-être un indice. Mais à part ça, c’est un parfait inconnu.

Si Gabriel est mon guide, quel est son message ? Il a brillé par son absence dans ma vie et il faudrait (selon ma lecture) que je fasse un protocole avec lui. Et s’il me guidait ? En tout cas, il me semble, rien qu’à y penser, sentir monter une énergie nouvelle.

* * *

A la semaine prochaine pour la suite…