HORS-SÉRIE

Aujourd’hui, édition spéciale- un petit break dans la série Ma France.

Ca va vite, les choses qui s’accumulent sur mon bureau: papiers, cahiers, un pot de crayons dont la plupart sont inutilisables (crayon de bois sans mine, Sharpies desséchées) et puis des dossiers, médicaux, école et université pour les filles, factures, assurances…

Et des photos. Une petite pile de photos de famille que ma mère m’envoie de temps en temps. Et comme au temps des appareils à pellicule (dont elles proviennent), il y en a des ratées, mal cadrées, pas flatteuses.
Mais je les garde parce qu’elles sont rares. Et puis hier, je remarque sur ma table un rectangle blanc. Comme je n’arrête pas de nettoyer mon bureau, de jeter à la poubelle avant que ça s’accumoncelle, je le prends et le retourne. Je ne comprends pas : c’est un papier photo lisse et vierge alors que je n’en ai pas chez moi, et de l’autre côté, l’écriture de ma mère :

« J’ai mis du temps à te l’envoyer, mais voilà, c’est fait. J’aime bien cette photo, c’est rare que l’on soit prises toutes les deux. Un petit moment de vie. Je reviens de chez le loueur, et je vais tondre. Tu es très BCBG. Bisous. Maman »

Alors je me souviens. Ma mère m’en avait d’abord parlé plusieurs fois, de cette photo. «Tu verras, tu es très bien ! » Et donc j’avais attendu pendant longtemps, à moitié, en considérant la distance, le courrier-escargot, toutes ces contingences matérielles. Mais comme maman ne me parle pas de choses insignifiantes, j’attendais quand même avec curiosité. Et puis j’avais oublié.

Puis un beau jour la photo est arrivée.

Et là, grosse déception. Maman, elle, est très bien, en effet: jeune et svelte et alerte dans son sweat-shirt des années quatre-vingt, les cheveux blonds et le visage bronzé. Mais moi… moi ! Comme je ne m’aimais pas justement à quinze ans, l’âge ingrat, grasse petite bourgeoise avec une petite queue de cheval tronquée et un nœud parce que c’était ce qui se faisait à l’époque. Pas exactement un moment « Kodak », il n’y a pas vraiment d’échange, j’ai l’air plutôt maussade et maman toute à son affaire, les mains sur la fameuse tondeuse fraîchement louée.
Une photo qui plait à maman peut-être (comme elle dit, on est rarement ensemble sur les photos de l’époque), mais qui me ramène au malaise de l’adolescence où j’essaie tant bien que mal de prendre ma place dans le monde. Bien sûr avec la distance, je vois bien que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

J’avais laissé la photo sur mon bureau. Et je réalise, lentement, qu’elle s’est effacée à la lumière. D’elle-même, comme l’encre invisible, comme une impression à rebours, comme un effet spécial dans un film, comme un accident qui causerait l’amnésie pelliculaire.

Fini la tondeuse, maman dans son sweatshirt, moi et mon nœud-nœud.

Faut-il y voir un mauvais signe?
Ou bien signe que ces temps sont bien révolus et que je suis maintenant l’adulte épanouie qui a effacé le vilain petit canard ? Il serait temps.
Je regarde ce carré blanc retourné à l’état originel et je pense à l’impermanence.

Il faut donc tout laisser aller… même les photos que maman trouve importantes.

Je continue à retourner ce carré blanc entre mes mains : quel culot, la lumière, d’avoir tout piqué !
Je m’insurge ! Et puis cette pseudo-science qui fait des promesses bien temporaires. Pourtant je pense à tant d’autres photos bien plus vieilles qui elles, ne se sont pas auto-détruites !

Et quelques heures plus tard apparait sur l’écran de mon téléphone, une autre photo. Un portrait de moi noir et blanc, mais dans une autre vie.

C’est un message de mon amie Béatrice, que j’ai retrouvée l’année dernière alors que nous nous étions perdues de vue depuis plus de vingt-cinq ans. Béatrice est une étrange amie qui apparait un peu comme les anges, puis qui disparait, souvent porteuse de messages. Elle m’ouvre le cœur et les yeux sur d’autres paysages.
Une chanson de l’époque à la radio disait : « Je me demande comment quelqu’un comme toi fait pour être quelqu’un comme toi je ne comprends pas. »
Alors voilà, je ne comprends pas, mais c’est très bien comme ça. Elle embellit les choses, en gros.

Elle m’envoie donc ce portrait où je me vois, toute jeunette, à travers un regard artistique : le sien ou celui de son ami de l’époque. J’avais vingt-quatre ans et j’étais venue leur rendre visite à Bruxelles, de Paris où j’habitais alors. Cette photo, je crois bien ne l’avoir jamais vue avant. Je les trouvais très beaux, elle et son ami anglais. Elle était ambitieuse, avec un style unique, une esthétique qui sortait de l’ordinaire, quelque-chose de cinématographique dans la lumière, les couleurs et les choses dont elle s’entourait.
Sa voix, bien sûr, sa belle voix. Elle mettait autour des gens et des choses une lumière speciale. C’est peut-être pour ça que je la voyais ange. Elle n’a pas changé.

Et du coup, ce qui s’envole, maintenant, ce qui s’efface, c’est la solitude que je ressentais ces jours-ci. J’avais fermé mon cœur et je me sentais toute recroquevillée, à l’étroit dans ma vie quotidienne. Et le voilà qui s’ouvre !

Et cette photo-là a survécu, quand d’autres se sont évaporées. Qui choisit ?

D’un côté, une photo s’efface. De l’autre, un fantôme réapparait. Je m’émerveille.

*

Poem #2: EDITH PIAF VS. AMERICAN CLOTHES SIZES

Poem #2: EDITH PIAF VS. AMERICAN CLOTHES SIZES

In the country of the melting pot
Where Asian women wear a size Petite
And Viking’s daughters wear Women’s
Edith Piaf’s types are at a loss.

To find a dress made for their hips
To don a fitting pair of pants
Flattering their hair and skin and shape
French women have to shop in France.

*

Dear reader,

I am reverting to English today. As you know by now, this blog is Franco-American, which makes either language appropriate.
And here, we are touching to #2 on my list of things French I care about. This is a sensitive and exciting subject: I am talking about clothes. #1 was the weather, and you will see that this is not completely unrelated.
And before I touch the core meaning of this post, or its meat and bones, a quick note about the inspiration for the form: Allan sent me this morning a very cute poem by Nabokov (translated by his son), a writer we share a fondness for. The poem was about a grapefruit, which, on the opposite, I am not especially fond of. But I found the form of the poem so cute and witty and whimsical that I thought I could, in a sense, play with him at having fun with words. Here is the inspiring poem:

TO THE GRAPEFRUIT

Resplendent fruit, so weighty and so glossy
Exactly like a full blown moon you shine
Hermetic vessel of unsweet ambrosia
And aromatic coolness of white wine.

The lemon is the pride of Syracuse
Mignon yields to the orange’s delight
But you alone are fit to quench the Muse
When, thirsty, she has come down from her heights.

Grapefruit

My lines sound like a little ditty next to the master’s verses, but enough self-flagellation, and back to clothing. I have to admit that although I find perfectly fine clothes in the US, It is always a treat to shop in France. Unfortunately, I don’t get to go back very often, and when I go, it is too often “les soldes,” or sales, which means I get to glean a long time after the harvest. But, when I am lucky and land at the right time, I find such a relief in finding clothes that are made for the typical French body. Because yes, there is such a thing as the Average French woman, with the typical French body type. I am one of them!  I call it the size Edith Piaf – something in the ratio of shoulder to hips to waist, which is unmistakably French. And most designers realize that the majority of French women have light skin and brown to dark hair, and design clothes in colors that flatter those features. And I know that when I try on my size, it will most likely fit me.

I hesitated to add to this poem another stanza. Something along the lines that French clothes are temperate like French weather (I am not talking about high fashion, those luxury brands which represent France abroad, but what you find in everyday common stores) : no extreme in length or shortness; moderate colors, softened hues, nothing too harsh or gaudy. No ostentatious excesses. Not too “rock”, too sophisticated or soporific designs. Not too simple or too sexy. Elegance is usually subtle, chic more than shocking, achieving an apparently accidental nonchalance. The cut flatters a temperate silhouette, nor too tall or too short, with curves following the woman’s curves to show off the woman inside. And so on and so forth.
But I wanted to keep the poem short and to the point.

You will understand that spring is finally here, and that I am dying to shop for new clothes. On my vision board: I am shopping for clothes in France.

And here is an interesting article about the Average French woman’s type: http://www.femina.fr/Mode/Tendances/A-quoi-ressemble-la-femme-francaise-moyenne-849471
 

#28 – POÉME POUR LES DEFENSEURS DE LA LANGUE BRETONNE

POEME POUR LES DEFENSEURS DE LA LANGUE BRETONNE

Si on utilise Google Earth
Si on fait une descente pointée
Vers la terre au bout d’un pays
Au bord de l’océan atlantique
Un coin qui ressemble à un nez
On arrive, en décélérant, en Bretagne.

Partout dans le monde les gens
Lèvent le poing et se font entendre
Pour des causes diverses
En Bretagne certains se battront jusqu’au bout
Avec l’entêtement sacré des Bretons
Pour défendre leur identité.

Je suis née à Paris
De deux parents aux racines bretonnes
Que portons-nous dans notre ADN ?
Pour certaines races, c’est très visible
Une couleur de peau, une texture de cheveux
Des yeux bridés
Chez les bretons on observe
Quelque-chose de robuste et tenace
Comme le genêt qui pousse le long des
Côte rocheuses de l’Atlantique.

Vers vingt ans je suis partie
Pour devenir citoyenne de l’univers
Mais quand je retourne en Bretagne
Je sens mes racines se réveiller
Ces racines solides et puissantes, rouge sang.

Ça passe par les petits villages parfois désertés
Aux maisons de pierre trop basses pour nos tailles actuelles
Aux hortensias sur fond de ciel gris
Ça passe par l’odeur des crêpes de blé noir, du cidre fermier

Ça passe par la musique bretonne,
Une culture musicale si riche
Que ceux qui ne s’y sont jamais penchés en auraient le vertige.
J’ai grandi bercée par les chansons paillardes de La suite Armoricaine
Sur le disque d’Allan Stivell, sans en comprendre un mot,
Les noces bretonnes au biniou, et les belles chansons de Gilles Servat
La jument de Michao des Tri-Yann à l’école à Paris.
Mon père prenait des cours de breton : Kenavo, Piou eo ?
Je savais compter jusqu’à cinq. A six ans, je trouvais ça bien
Cette identité-étiquette à coller sur ma figure
Pour pouvoir être intéressante à la récré.

Il nous ramenait de ses cours
des Traou-Mad précieux en boîte
des crêpes dentelle couchées dans du papier doré
Mais la vraie Bretagne était chez les parents de ma mère
Dans le Morbihan, où nous allions pour les vacances.

Et pour ceux qui ne savent pas
Le Morbihan, le Finistère, les Côtes d’Armor, et l’Ille-et-Vilaine sont aussi
Disparates dans leurs particularités et leur identité
Que la Mauritanie, l’Ethiopie et le Congo en Afrique
Chacun tenant dur comme fer à leurs différences de dialecte
Leur prononciation, leurs variations dans le gâteau breton
Ou les crêpes.

Il y a les bretons pêcheurs et les bretons cultivateurs.
Mes grands-parents n’étaient plus ni l’un ni l’autre
Bien qu’ils habitassent plutôt près de la mer
Mais quand ma grand-mère sortait le bon beurre breton
Ou nous faisait ses crêpes de sarrasin, nous savions
Sans erreur où et qui nous étions.
Mon grand-père nous montrait les champs où poussait le blé noir
Le blé du pauvre.
Ma grand-mère parlait breton aux vieilles en coiffe.
Je grandissais un pied dans la culture Parisienne
Et l’autre dans la force crue de la Bretagne

A Paris, je me voulais bretonne, pour me différencier de l’uniformité
En Bretagne j’étais parisienne pour me démarquer de l’accent
Rustre qui me gênait,
Et de la rusticité de certaines choses primaires.
La musique même venait des viscères
Une veine au pouls battant si fort
De la vie animale qui primait.

En Bretagne il y avait les fest-noz
Les costumes et les jolies coiffes de dentelle.
Et puis il y avait un vent celtique
Je lisais et relisais les Contes et légendes de Bretagne
Qui parlaient des superstitions, des Korrigans et de l’Ankou
Et Le cheval D’orgueil, qui retraçait la vie d’une famille.
Mais ce n’était pas toujours beau, la Bretagne
Pas toujours reluisant – il y avait parfois la pauvreté
Et l’alcoolisme assez visible
La Bretagne c’était aussi certaines rues tristes
Du village de mes grands-parents
Sous le crachin et une sorte de désespoir tranquille.
Les vieilles chaumières de pierre n’étaient pas toujours restaurées
Ni décorées
La Bretagne à l’état brut était brute
Et si ça avait son charme un petit moment
J’avais hâte de rentrer à Paris
Ou à Nantes, plus tard
Dans des contrées plus civilisées.

Et puis les choses ont changé
Avec le temps, les enfants de la ferme
Où nous allions chercher du lait dans les bidons de fer
Les pieds en sabot de bois dans le purin et la boue
Sont « montés à Paris »
Ont fait de hautes études et tenu des postes à responsabilité.

Tout comme en Irlande, où le gaélique était enseigné dans les écoles
Ils ont ouvert des écoles bilingues pour leurs enfants
Bien longtemps après que le gouvernement
Les ont forcés à devenir français, standardisés, uniformisés
Ils prenaient leur revanche. Le breton revenait en beauté
Par la grande porte.

Et le tourisme s’est développé, et le monde entier raffole maintenant des crêpes
De blé noir et de froment, au bon beurre de Bretagne
Ils viennent en masse voir les peintures de Gauguin à Douarnenez
Aux concerts des Tri-Yann, de Dan Ar Braz
Ils affluent de tous les coins du monde pour le festival de musique Celtique
Ils achètent des cartes postales Mam’Goudig prouvant qu’ils étaient bien là
Parmi les phares breton, le far breton, avec leurs cirés jaunes dans le crachin
Ils ramènent chez eux des boîtes de galettes bretonnes, de caramels au beurre salé
Et la recette du Kouign-amann.

Alors si je n’ai pas les yeux bridés, et si ma peau est aussi blanche que n’importe quel caucasien
L’ADN ne trompe pas et vous dira que je suis bretonne pur beurre.
Tout le passé des bretons et leur présent, j’ai ça en moi.
Et je dédie ce poème aux défenseurs de la langue bretonne.

Poème #14 – LE TOURTEAU FROMAGER

Tourteau fromager

Je n’ai jamais goûté le tourteau fromager
Mais je sais qu’il m’attend sur une aire d’autoroute
Je l’y ai vu une fois et jamais oublié
Avec son toit brûlé faisant mine de croûte.

Je n’ai pas eu le temps de l’étudier de près
Mais je me souviens bien de ce curieux gâteau
Et de me demander combien de fois en fait
Je passais à côté de tels trésors locaux.

Ainsi ils sont semés sur les routes de France
Les bonbons, les gâteaux toutes ces spécialités
Régionales et locales pour ceux qui en partance
N’estiment pas leur chance et comme ils sont gâtés.

Et s’il ne me restait que quelques jours à vivre
Je prendrais ma voiture et sur les autoroutes
De France je partirais afin de découvrir
Tout ça sans y laisser la moindre petite croûte.

 

*

 

En France, on peut conduire pendant une ou deux heures seulement, et on a un gros dépaysement. Ah, le plaisir de s’arrêter dans les aires de repos des autoroutes. Le plaisir de descendre et de voir les spécialités locales à chaque petite ville.