Embouteillage romain / Roman slowdown

Rome beach

L’aéroport de Fiumicino disparaissait au loin. La chemise de Douglas Bell collait au siège en cuir de sa voiture de location. Il chercha le bouton de la radio sur le tableau de bord et vit que l’écran de température indiquait 30 degrés Celsius. Après une nuit passée coincé dans le siège d’un Boeing traversant plusieurs fuseaux horaires, il ne se sentait pas du tout préparé au soleil brûlant de l’Italie. Il n’était pas encore 7 heures du matin à New York. Une main sur le volant, il chercha la bouteille d’eau dans le sac de cabine posé sur siège passager.
Le trafic s’arrêta à peu près à ce moment. C’était son premier voyage à Rome et il n’avait encore rien vu de l’Italie, à part l’aéroport et l’agence de location de voitures. La radio lançait de la musique pop italienne à travers le puissant système audio de la voiture et lui a offrait son premier dépaysement. Sinon, sous le soleil, toutes les routes étaient les mêmes.
Le voyage allait prendre du temps. Mieux valait se détendre et s’y habituer. Il trouva et alluma le bouton de la climatisation et ferma sa fenêtre. Il tourna celui de la radio à la recherche d’une chaîne de musique classique et s’arrêta sur un ensemble de musique chambre qu’il reconnut après quelques secondes comme étant le quatuor à cordes en ré mineur de Mozart. Un vieux favori.
L’île mystérieuse. Voilà comment Gloria appelait la maison de vacances italienne sur l’île de Ponzi où elle passait ses étés. Elle avait un faible pour Jules Verne. En attendant, il devait y avoir eu un accident. Les voitures ne bougeaient plus. Son téléphone, qui s’était adapté au nouveau pays, indiquait un retard de deux heures.
Gloria ne répondait pas à ses appels. C’était bien elle, elle ne s’embarrassait jamais de son téléphone. Elle était probablement sur la plage.
Douglas accorda plus d’attention au dernier mouvement du Quartet… Bon sang… ça lui rappelait Nicole, sa première femme – c’était il y a quelque temps … la façon dont elle passait la meilleure partie de la journée dans les clubs de fitness, essayant toujours d’augmenter ses heures de télévision – en quête de meilleurs producteurs, de nouveaux enregistrements de sessions sur cassette VHS (c’était l’époque). Il devait toujours lui demander de se calmer, d’arrêter de sauter de gauche à droite, d’avant en arrière, à tout moment. Son enthousiasme était contagieux mais elle le stressait. Si elle avait fait quelque chose de bien, c’était de l’avoir initié à la boxe. Ce qui lui avait permis de faire bon usage de son agressivité et de le maintenir en relativement bonne forme.
Gants de boxe dans la valise. Il vérifia mentalement.
Le bagage dans le coffre rassemblait toutes ses affaires. Au moins ses biens matériels. C’était un minimaliste. Le reste de ses biens était détenus dans divers comptes bancaires sur au moins deux continents, ce qui lui donnait une certaine liberté.
Il revit les cheveux blond lin de sa première femme sur l’oreiller le matin, avant qu’elle ne se lève pour s’enfuir dans ses Spandex, ses yeux bleus, son sourire à pleines dents. Que devenait-elle?
Les voitures devant avaient à peine bougé. Il entendait un faible écho des klaxons d’impatience dehors, sous la chaleur étouffante. Il éteint le moteur lorsque le deuxième mouvement du quartet de Mozart pris le relais.
Et puis il avait rencontré Ella, une autre blonde, mais pas de naissance. Il n’avait jamais vu sa couleur de naissance. Ella était le contraire de Nicole. Mais aussi le contraire du naturel. Personne ne l’aurait vue en Spandex. Ella était une adepte du luxe et il souriait en pensant à sa seconde femme prenant des selfies après le coiffeur, après la manucure, le pédicure, la visite chez le bijoutier, la séance de bronzage artificiel sur tout le corps. Elle se faisait faire les cils, les sourcils. Tout était fait et rien n’était laissé à la nature. Elle collectionnait les services comme on ramasse des coquillages sur la plage. Et puis, elle avait commencé à se faire injecter du collagène dans le cou pour contrer ce qu’elle percevait comme la naissance d’un double menton. Lui ne voyait rien. D’ailleurs il n’avait rien vu venir. Elle était passée au Botox alors qu’elle n’avait pas même trente ans. Elle ne voulait pas d’enfants. Elle avait été très claire sur le sujet dès le début. Alors ils avaient adopté des chiens. Cinq Chihuahuas qui avaient partagé leur vie pendant les cinq années de leur mariage. C’était cet amour des choses matérielles qui l’avait fasciné et pour lequel il l’aimait. Cela lui donnait un sentiment de sécurité dans un monde d’insécurité. Les couples se formaient parce que les partenaires étaient directement opposés ou parce qu’ils étaient jumeaux. Dans leur cas, ils étaient diamétralement opposés. Et cela avait été le dénouement de leur histoire. Elle l’avait quitté pour son chirurgien esthétique. Tout ce qu’il avait gardé d’elle, c’était une pelote de laine à tricoter jaune qu’elle avait laissée derrière elle, bien qu’il ne l’ait jamais vue tricoter.
Douglas pouvait voir le soleil baisser légèrement dans le ciel. Les voitures devant lui avaient parcouru quelques mètres mais pas assez pour lui offrir un changement de paysage.
Il tourna à nouveau le bouton de la radio et reconnu la chanson, Una Storia Importante, Eros Ramazzoti. Une chanson digne de Bethany. Bethany qui l’avait charmé avec sa voix douce, ses yeux brun foncé, ses longs cheveux brillants et sa grâce générale. Pas de Spandex ni de Botox pour elle. Il pensait qu’il allait passer le reste de sa vie avec elle. Pourquoi cette histoire n’avait pas fait long feu, c’était difficile à comprendre. C’était juste arrivé, subtilement. Ils avaient été si heureux ensemble : il rentrait à la maison après le travail et ils jouaient au Scrabble sur la table de leur cuisine. Peut-être qu’il s’est habitué à son sourire. Il n’avait pas fait d’efforts. Peut-être que le déménagement était la vraie raison. Elle appartenait à la Géorgie, pas au Nouveau-Mexique où il l’avait déracinée. La pauvre fille s’était défaite et avait flétri comme une violette. Ses parents l’avaient facilement persuadée de rentrer chez eux.
Il s’était débarrassé du jeu de scrabble avec les autres vestiges de leur vie commune, sauf un carré, la lettre Y.
Il la conservait avec la pelote de laine et la clé à molette dans un sac Ziploc, coincé dans un coin de sa valise entre son sac de toilette et une paire de chaussettes. La valise n’avait pas été retenue à la douane, un mystére, mais les employés de la douane avaient peut-être d’autres chats à fouetter.
La clé à molette – pendant qu’il y était, il pouvait continuer la revue de sa vie amoureuse et passer directement au dernier article du sac: la clé d’Augusta. Augusta, forte comme l’acier, des fessiers d’acier, un moral d’acier. Fille avec laquelle il s’était impliqué au rebond de la fragile Bethany. Augusta était une maison de brique. Elle habitait un appartement réaménagé dans un complexe industriel avec des poutres en métal et des écrous partout, et l’avait décoré avec des reproductions modernes d’Andy Warhol et de vieilles bandes dessinées. Lorsque les boulons de l’appartement venaient à se desserer, ce qui se produisait assez souvent, elle sortait sa clé à molette.
La circulation commençait à bouger. L’aiguille de la jauge d’essence était descendue dangereusement bas à cause de la climatisation. Il ne voulait pas tomber en panne et rester coincé toute la nuit. Gloria l’attendait. Gloria… il voulait la voir les pieds nus sur le sable, courant sur la plage le matin, ses longs cheveux flottants.
Il devait épuiser les dernières pensées d’Augusta avant de pouvoir penser à la fille qui allait être la dernière. La bonne. À cinquante ans, il était prêt à s’installer, peut-être avoir un enfant. Un. Un jour ou l’autre. Augusta, c’était fini. Augusta avait disparu dans un accident d’avion au-dessus de l’océan, ou c’est ce qu’il se racontait.
Au bout de la route, Gloria. Son île mystérieuse – le continent inconnu, le territoire inconnu. Cela plus le fait qu’elle vivait sur une île. Il avait un cadeau pour elle, enveloppé dans un paquet blanc avec un ruban d’argent frisé. Il espérait que ça lui plairait. Un harmonica d’argent.

LA FIN

Un échantillon de mes talents inventifs comme participation à l’Agenda Ironique d’Aout proposé ce mois-ci sur le blog de Bastramu. Suivi de la version originale en anglais.

* * *

Fiumicino airport was vanishing in the distance. Douglas Bell’s shirt was sticking to the leather seat of the rental car. He searched for the radio button on the unfamiliar dashboard and saw the temperature screen showing 30 degrees Celsius. Following a night cramped in the seat of a Boeing cutting through several time zones he felt grossly unprepared for the blazing Italian noon sun. It was not yet 7 am in New York. One hand on the wheel, he fumbled for a bottle of water in the cabin bag on the passenger seat.
That’s about when the traffic stopped. It was his first trip to Rome and he hadn’t seen much of Italy yet apart from the airport and the car rental place. The radio started pouring Italian pop music through the car’s powerful sound system and provided him with his first taste of foreign culture. Otherwise, under the sun all roads were the same.
The trip was going to take some time. Better relax and get used to it. He found and turned on the A/C button and rolled up the window. He dialed the radio to a Classical music channel and landed on a chamber music piece he recognized after a few moments to be Mozart’s string quartet in D minor. An old favorite.
The Mysterious Island. That’s what Gloria called the Italian vacation home on the island of Ponzi where she spent her summers. She loved Jules Verne. In the meantime, there must have been an accident. Cars had not been moving for the last five minutes. The navigation app on his phone, which had adjusted itself to the new country showed a two-hour delay.
Gloria didn’t answer his calls. Oh well, she never carried her phone with her. And she was probably on the beach.
Douglas paid more attention to the Quartet’s last movement…Jeez… it reminded him of Nicole, his first wife – that was a while back – the way she spent the best part of the day in fitness clubs, always trying to get more TV air-time, better producers, for more VHS workouts. He always had to ask her to calm down, to please stop jumping up and down and back and forth at all time. Her enthusiasm was infectious but it stressed him out. If she had done something good, it was to turn him on to boxing. Which allowed him to make good use of his aggressiveness and kept him in relatively good shape.
He made a mental check – gloves in suitcase.
The baggage in the trunk were gathered all his belongings. At least his material belongings. He was a minimalist. The rest of his possessions was in the form of various bank accounts spread across at least two continents, which gave him a certain amount of freedom.
He pictured his first wife’s flax blond hair on the pillow in the morning, before she got up to run away in her spandex, her blue eyes, her toothy smile. What was going on with her now?
The cars in front had moved a tiny bit. He could scarcely hear echoes of the frustrated honking going on outside in the stifling heat. He turned off the engine as the second movement of the Mozart took over.
And then he had met Ella, another blond, but not by birth. He had never seen her birth color. Ella was the opposite of Nicole. But also the opposite of natural. You would never catch her in spandex. Ella was a luxury addict and he smiled just thinking of his second wife taking selfies of herself after the hairdresser, after the manicure, the pedicure, the visit to the jeweler, the all-body spray-tan session. She had her lashes done, her eyebrows done. Everything done and nothing left to nature. She collected services as one collects sea-shells on the beach. And then she had started collagen injections in her neck to counter what she perceived as a nascent double chin. He had not seen anything. He had not seen anything coming. Then it had been Botox, and she was not even thirty. She didn’t want any children. Of that she had been pretty clear from the beginning. So they had adopted dogs. Five Shihuahuas who had shared their lives for the five years of their marriage. It was her unapologetic material crassness that had fascinated him and endeared her to him. It gave him a sense of security in a world of insecurities. People got together because they were direct opposite or because they were twins. In their case, they were diametrically opposed. And this had been the unravelling of their story. She had left him for her cosmetic surgeon. All he had kept from her was a ball of yellow knitting yarn she had left behind, although he had never seen her knitting.
Douglas could see the sun lowering slightly in the sky. The cars in front of him had moved a few meters but not enough to offer him much of a change of scenery.
He turned the radio dial again and a song he actually knew was playing. Una Storia Importante, Eros Ramazzoti. That was a song fit for Bethany. Bethany who had charmed him with her soft voice, her deep brown eyes and her general grace. No spandex or Botox for her. He thought he was going to spend the rest of his life with her. How her story had fizzled, it was hard to decipher. It had just happened, so subtly. They had been so happy together: he would come home after work and they would play Scrabble on their kitchen table. Maybe he became used to her smile. Complacent. Maybe the move is what had done it. She belonged in Georgia, not in New Mexico where he had uprooted her. The poor girl had faded and withered like a violet. Her parents had come and easily persuaded her to move back home. He had thrown away the game of scrabble with the other remnants of their life together, save for a letter Y.
He kept it with the ball of yarn and the wrench in a Ziploc bag, stuck in a corner of his suitcase between his toiletry bag and a pair of socks. How the suitcase had not been retained at the customs was a mystery but maybe they had other fish to fry.
While he was at it, he continued his love-life review and jumped directly to the last item in the baggy: Augusta’s wrench. Augusta, strong as steel, buns of steel, hard-wired and tough-as-nails girl he had spent his time with on the rebound from fragile Bethany. Augusta was a brick house. She had decorated her apartment, in a remodeled industrial complex with metal beams and nuts and bolts everywhere with modern Andy Warhol reprints and blow-up prints of old comics. When the bolts throughout the apartment came loose, which happened surprisingly often, she used a wrench to tighten them.
Traffic was starting to move. The needle on the gas gauge was leaning dangerously down because of the gas used to keep the interior cool. He didn’t want to run out of gas and stay stranded overnight. Gloria was waiting. Gloria… he wanted to see her running on the beach in the morning, her bare feet in the sand, her long hair floating.
He had to exhaust the last thoughts of Augusta before he could think of the girl who was going to be the last one. The good one. At fifty he was ready to settle down, maybe have a child. One. Down the road, as they said. Augusta was over. Augusta had disappeared in a plane crash over the ocean, or that’s what he had told himself.
Down the road, Gloria. She was his Mysterious Island – the undiscovered continent, the uncharted territory. That and the fact that she lived on an island. He had a gift for her, wrapped up in a white package with a curly silver ribbon. He hoped she would like it. A silver harmonica.

14 thoughts on “Embouteillage romain / Roman slowdown

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