Embouteillage romain / Roman slowdown

Rome beach

L’aéroport de Fiumicino disparaissait au loin. La chemise de Douglas Bell collait au siège en cuir de sa voiture de location. Il chercha le bouton de la radio sur le tableau de bord et vit que l’écran de température indiquait 30 degrés Celsius. Après une nuit passée coincé dans le siège d’un Boeing traversant plusieurs fuseaux horaires, il ne se sentait pas du tout préparé au soleil brûlant de l’Italie. Il n’était pas encore 7 heures du matin à New York. Une main sur le volant, il chercha la bouteille d’eau dans le sac de cabine posé sur siège passager.
Le trafic s’arrêta à peu près à ce moment. C’était son premier voyage à Rome et il n’avait encore rien vu de l’Italie, à part l’aéroport et l’agence de location de voitures. La radio lançait de la musique pop italienne à travers le puissant système audio de la voiture et lui a offrait son premier dépaysement. Sinon, sous le soleil, toutes les routes étaient les mêmes.
Le voyage allait prendre du temps. Mieux valait se détendre et s’y habituer. Il trouva et alluma le bouton de la climatisation et ferma sa fenêtre. Il tourna celui de la radio à la recherche d’une chaîne de musique classique et s’arrêta sur un ensemble de musique chambre qu’il reconnut après quelques minutes comme étant le quatuor à cordes en ré mineur de Mozart. Un vieux favori.
L’île mystérieuse. Voilà comment Gloria appelait la maison de vacances italienne sur l’île de Ponzi où elle passait ses étés. Elle avait un faible pour Jules Verne. En attendant, il devait y avoir eu un accident. Les voitures ne bougeaient plus. Son téléphone, qui s’était adapté au nouveau pays, indiquait un retard de deux heures.
Gloria ne répondait pas à ses appels. C’était bien elle, elle ne s’embarrassait jamais de son téléphone. Elle était probablement sur la plage.
Douglas accorda plus d’attention au dernier mouvement du Quartet… Bon sang… ça lui rappelait Nicole, sa première femme – c’était il y a quelque temps … la façon dont elle passait la meilleure partie de la journée dans les clubs de fitness, essayant toujours d’augmenter ses heures de télévision – en quête de meilleurs producteurs, de nouveaux enregistrements de sessions sur cassette VHS (c’était l’époque). Il devait toujours lui demander de se calmer, d’arrêter de sauter de gauche à droite, d’avant en arrière, à tout moment. Son enthousiasme était contagieux mais elle le stressait. Si elle avait fait quelque chose de bien, c’était de l’avoir initié à la boxe. Ce qui lui avait permis de faire bon usage de son agressivité et de le maintenir relativement bonne forme.
Gants de boxe dans la valise. Il vérifia mentalement.
Le bagage dans le coffre rassemblait toutes ses affaires. Au moins ses biens matériels. C’était un minimaliste. Le reste de ses biens était détenus dans divers comptes bancaires sur au moins deux continents, ce qui lui donnait une certaine liberté.
Il revit les cheveux blond lin de sa première femme sur l’oreiller le matin, avant qu’elle ne se lève pour s’enfuir dans ses Spandex, ses yeux bleus, son sourire à pleines dents. Que devenait-elle?
Les voitures devant avaient à peine bougé. Il entendait un faible écho des klaxons d’impatience dehors, sous la chaleur étouffante. Il éteint le moteur lorsque le deuxième mouvement du quartet de Mozart pris le relais.
Et puis il avait rencontré Ella, une autre blonde, mais pas de naissance. Il n’avait jamais vu sa couleur de naissance. Ella était le contraire de Nicole. Mais aussi le contraire du naturel. Personne ne l’aurait vue en Spandex. Ella était une adepte du luxe et il souriait en pensant à sa seconde femme prenant des selfies après le coiffeur, après la manucure, le pédicure, la visite chez le bijoutier, la séance de bronzage artificiel sur tout le corps. Elle se faisait faire les cils, les sourcils. Tout était fait et rien n’était laissé à la nature. Elle collectionnait les services comme on ramasse des coquillages sur la plage. Et puis, elle avait commencé à se faire injecter du collagène dans le cou pour contrer ce qu’elle percevait comme la naissance d’un double menton. Lui ne voyait rien. D’ailleurs il n’avait rien vu venir. Elle était passée au Botox alors qu’elle n’avait pas même trente ans. Elle ne voulait pas d’enfants. Elle avait été très claire sur le sujet dès le début. Alors ils avaient adopté des chiens. Cinq Chihuahuas qui avaient partagé leur vie pendant les cinq années de leur mariage. C’était cet amour des choses matérielles qui l’avait fasciné et pour lequel il l’aimait. Cela lui donnait un sentiment de sécurité dans un monde d’insécurité. Les couples se formaient parce que les partenaires étaient directement opposés ou parce qu’ils étaient jumeaux. Dans leur cas, ils étaient diamétralement opposés. Et cela avait été le dénouement de leur histoire. Elle l’avait quitté pour son chirurgien esthétique. Tout ce qu’il avait gardé d’elle, c’était une pelote de laine à tricoter jaune qu’elle avait laissée derrière elle, bien qu’il ne l’ait jamais vue tricoter.
Douglas pouvait voir le soleil baisser légèrement dans le ciel. Les voitures devant lui avaient parcouru quelques mètres mais pas assez pour lui offrir un changement de paysage.
Il tourna à nouveau le bouton de la radio et reconnu la chanson, Una Storia Importante, Eros Ramazzoti. Une chanson digne de Bethany. Bethany qui l’avait charmé avec sa voix douce, ses yeux brun foncé, ses longs cheveux brillants et sa grâce générale. Pas de Spandex ni de Botox pour elle. Il pensait qu’il allait passer le reste de sa vie avec elle. Pourquoi cette histoire n’avait fait long feu, c’était difficile à comprendre. C’était juste arrivé, subtilement. Ils avaient été si heureux ensemble : il rentrait à la maison après le travail et ils jouaient au Scrabble sur la table de leur cuisine. Peut-être qu’il s’est habitué à son sourire. Il n’avait pas fait d’efforts. Peut-être que le déménagement était la vraie raison. Elle appartenait à la Géorgie, pas au Nouveau-Mexique où il l’avait déracinée. La pauvre fille s’était défaite et avait flétri comme une violette. Ses parents l’avaient facilement persuadée de rentrer chez eux.
Il s’était débarrassé du jeu de scrabble avec les autres vestiges de leur vie commune, sauf un carré, la lettre Y.
Il la conservait avec la pelote de laine et la clé à molette dans un sac Ziploc, coincé dans un coin de sa valise entre son sac de toilette et une paire de chaussettes. La valise n’avait pas été retenue à la douane, un mystére, mais les employés de la douane avaient peut-être d’autres chats à fouetter.
La clé à molette – pendant qu’il y était, il pouvait continuer la revue de sa vie amoureuse et passer directement au dernier article du sac: la clé d’Augusta. Augusta, forte comme l’acier, des fessiers d’acier, un moral d’acier. Fille avec laquelle il s’était impliqué au rebond de la fragile Bethany. Augusta était une maison de brique. Elle habitait un appartement réaménagé dans un complexe industriel avec des poutres en métal et des écrous partout, et l’avait décoré avec des reproductions modernes d’Andy Warhol et de vieilles bandes dessinées. Lorsque les boulons de l’appartement venaient à se desserer, ce qui se produisait assez souvent, elle sortait sa clé à molette.
La circulation commençait à bouger. L’aiguille de la jauge d’essence était descendue dangereusement bas à cause de la climatisation. Il ne voulait pas tomber en panne et rester coincé toute la nuit. Gloria l’attendait. Gloria… il voulait la voir les pieds nus sur le sable, courant sur la plage le matin, ses longs cheveux flottants.
Il devait épuiser les dernières pensées d’Augusta avant de pouvoir penser à la fille qui allait être la dernière. La bonne. À cinquante ans, il était prêt à s’installer, peut-être avoir un enfant. Un. Un jour ou l’autre. Augusta, c’était fini. Augusta avait disparu dans un accident d’avion au-dessus de l’océan, ou c’est ce qu’il se racontait.
Au bout de la route, Gloria. Son île mystérieuse – le continent inconnu, le territoire inconnu. Cela plus le fait qu’elle vivait sur une île. Il avait un cadeau pour elle, enveloppé dans un paquet blanc avec un ruban d’argent frisé. Il espérait que ça lui plairait. Un harmonica d’argent.

LA FIN

Un échantillon de mes talents inventifs comme participation à l’Agenda Ironique d’Aout proposé ce mois-ci sur le blog de Bastramu. Suivi de la version originale en anglais.

* * *

Fiumicino airport was vanishing in the distance. Douglas Bell’s shirt was sticking to the leather seat of the rental car. He searched for the radio button on the unfamiliar dashboard and saw the temperature screen showing 30 degrees Celsius. Following a night cramped in the seat of a Boeing cutting through several time zones he felt grossly unprepared for the blazing Italian noon sun. It was not yet 7 am in New York. One hand on the wheel he fumbled for a bottle of water in the cabin bag on the passenger seat.
That’s about when the traffic stopped. It was his first trip to Rome and he hadn’t seen much of Italy yet apart from the airport and the car rental place. The radio started pouring Italian pop music through the car’s powerful sound system and provided him with his first taste of foreign culture. Otherwise, under the sun all roads were the same.
The trip was going to take some time. Better relax and get used to it. He found and turned on the A/C button and rolled up the window. He dialed the radio to a Classical music channel and landed on a chamber music orchestra piece he recognized after a few minutes to be Mozart’s string quartet in D minor. An old favorite.
The Mysterious Island. That’s what Gloria called the Italian vacation home on the island of Ponzi where she spent her summers. She loved Jules Verne. In the meantime, there must have been an accident. Cars had not been moving for the last five minutes. His phone, which had adjusted itself to the new country showed a two-hour delay.
Gloria didn’t answer his calls. Oh well, she never carried her phone with her. And she was probably on the beach.
Douglas paid more attention to the Quartet’s last movement…Jeez… it reminded him of Nicole, his first wife – that was a while back – the way she spent the best part of the day in fitness clubs, always trying to get more TV air-time, better producers, for more VHS workouts. He always had to ask her to calm down, to please stop jumping up and down and back and forth at all time. Her enthusiasm was infectious but it stressed him out. If she had done something good, it was to turn him on to boxing. Which allowed him to make good use of his aggressiveness and kept him in relatively good shape.
Gloves in suitcase. He made a mental check.
The baggage in the trunk gathered all his belongings. At least his material belongings. He was a minimalist. The rest of his possessions was held in various bank accounts across at least two continents, which gave him a certain amount of freedom.
He pictured his first wife’s flax blond hair on the pillow in the morning, before she got up to run away in her spandex, her blue eyes, her toothy smile. What was going on with her now?
The cars in front had moved a tiny bit. He could scarcely hear echoes of the frustrated honking going on outside in the stifling heat. He turned off the engine as the second movement of the Mozart took over.
And then he had met Ella, another blond, but not by birth. He had never seen her birth color. Ella was the opposite of Nicole. But also the opposite of natural. You would never catch her in spandex. Ella was a luxury addict and he smiled just thinking of his second wife taking selfies of herself after the hairdresser, after the manicure, the pedicure, the visit to the jeweler, the all-body spray-tan session. She had her lashes done, her eyebrows done. Everything done and nothing left to nature. She collected services as one collects sea-shells on the beach. And then she had started collagen injections in her neck to counter what she perceived as a nascent double chin. He had not seen anything. He had not seen anything coming. Then it had been Botox, and she was not even thirty. She didn’t want any children. Of that she had been pretty clear from the beginning. So they had adopted dogs. Five Shihuahuas who had shared their lives for the five years of their marriage. It was her unapologetic material crass that had fascinated him and endeared her to him. It gave him a sense of security in a world of insecurities. People got together because they were direct opposite or because they were twins. In their case, they were diametrically opposed. And this had been the unravelling of their story. She had left him for her cosmetic surgeon. All he had kept from her was a ball of yellow knitting yarn she had left behind, although he had never seen her knitting.
Douglas could see the sun lowering slightly in the sky. The cars in front of him had moved a few meters but not enough to offer him much of a change of scenery.
He turned the radio dial again and a song he actually knew was playing. Una Storia Importante, Eros Ramazzoti. That was a song fit for Bethany. Bethany who had charmed him with her soft voice, her deep brown eyes and her general grace. No spandex or Botox for her. He thought he was going to spend the rest of his life with her. How her story had fizzled, it was hard to decipher. It had just happened, so subtly. They had been so happy together: he would come home after work and they would play Scrabble on their kitchen table. Maybe he became used to her smile. Complacent. Maybe the move is what had done it. She belonged in Georgia, not in New Mexico where he had uprooted her. The poor girl had faded and withered like a violet. Her parents had come and easily persuaded her to move back home. He had thrown away the game of scrabble with the other remnants of their life together, safe for a letter Y.
He kept it with the ball of yarn and the wrench in a Ziploc bag, stuck in a corner of his suitcase between his toiletry bag and a pair of socks. How the suitcase had not been retained at the customs was a mystery but maybe they had other fish to fry.
While he was at it, he continued his love-life review and jumped directly to the last item in the baggy: Augusta’s wrench. Augusta, strong as steel, buns of steel, hard-wired and tough-as-nails girl he had spent his time with on the rebound from fragile Bethany. Augusta was a brick house. She had decorated her apartment, in a remodeled industrial complex with metal beams and nuts and bolts everywhere with modern Andy Warhol reprints and blow-up prints of old comics. When the bolts throughout the apartment came lose, which happened surprisingly often, she used a wrench to tighten them.
Traffic was starting to move. The needle on the gas gauge was leaning dangerously down because of the gas used to keep the interior cool. He didn’t want to run out of gas and stay stranded overnight. Gloria was waiting. Gloria… he wanted to see her running on the beach in the morning, her bare feet in the sand, her long hair floating.
He had to exhaust the last thoughts of Augusta before he could think of the girl who was going to be the last one. The good one. At fifty he was ready to settle down, maybe have a child. One. Down the road, as they said. Augusta was over. Augusta had disappeared in a plane crash over the ocean, or that’s what he had told himself.
Down the road, Gloria. She was his Mysterious Island – the undiscovered continent, the unchartered territory. That and the fact that she lived on an island. He had a gift for her, wrapped up in a white package with a curly silver ribbon. He hoped she would like it. A silver harmonica.

TOURTE BOURBONNAISE (Fr. and En.)

Recipe book

LA TOURTE BOURBONNAISE

Je pensais faire une salade de quinoa
Quelque chose de léger et de saison
Et j’ai sorti des étagères un vieux classeur bien rembourré
Que je n’avais pas ouvert depuis des années
(manque de temps, emploi de bureau)
Qui contenait les recettes recueillies au fil des ans

Au fil des pages je suis tombée sur une
« Tarte bourbonnaise » en six étapes photos
Où sur une croûte épaisse des mains habiles déposent
D’épaisses rondelles de pommes de terre
Pour les recouvrir ensuite d’une autre couche tout aussi épaisse
Et je me suis rappelé comme cette recette m’avait fait rêver
Dans mes jeunes années
Comme j’avais fantasmé sur sa beauté, ses possibles délices
Mais de loin – car je n’ai jamais osé la faire
Cette tourte trop lourde. Je savais bien par avance et par expérience
Que la croute brûlerait, que les pommes de terre ne cuiraient pas
Sous cette cuirasse impossible.
Et que le truc du petit tuyau de papier, dans lequel on versait
De la crème, (cerise pour le gâteau)
Ne ferait rien pour remédier à la sècheresse de la brique
Et j’ai eu comme une lourdeur sur l’estomac rien que d’y penser
Que de beaux souvenirs

J’ai trouvé “Daube de porc” Pour 8 ou 10 personnes
Qu’une amie m’avait faxée, du temps des fax
« Plat unique très facile » m’avait dit cette amie
J’avais été intriguée par le porc nageant dans la bière
Je l’avais préparée une fois, puis après oubliée
Mais comment me séparer de cette amie, de cet échange
De cet épisode de ma vie quand nous avions toutes les deux
Trente ans, grimpant l’escalier de pierre avec nos bébés du même âge
Pour rejoindre le parc plus haut, jouant à la maman

J’ai trouvé la recette des « Meatballs »
Et je me revois si clairement
Dans la cuisine de mes beaux-parents d’alors
Remplissant mes devoirs de jeune mère de famille
Apprenant les fondations de la cuisine américaine
Me préparant aux années qui suivraient
Mais je ne présente pas bien le soleil dans cette cuisine
La chaleur de cette famille, le bonheur de cuisiner
Toutes ces années de mère qui me semblent si loin
Mais qui me ressemblaient
La façon de prononcer « meat-e-ball » à l’italienne
Avec les mains, pour rire

J’ai trouvé « Gratin de courgettes au jambon »
Doublée d’un « Poulet épicé sur lit de couscous »
La seconde gratifiée d’un « Bon » au stylo dans la marge
Qui prouve que j’ai dû faire la recette, il y a des années
Et des kilomètres.
Ou étais-je quand j’ai déchiré la page du magazine ?
Dans la cuisine ensoleillée de Brookline,
Eblouie par la photo du chic plat blanc,
Par l’éparpillement stylé des miettes
M’essayant au style de vie d’une jeune femme dans le vent.
Comme la recette me parait aujourd’hui naïve
Avec sa couche de chapelure sur des épinards filandreux

J’ai trouvé une recette de « Délice au citron »
Que j’ai toujours gardée pour le jour propice
Photo de journal si ancienne que j’en ai perdu l’origine
J’aime le titre, et la forme, et je le sens d’ici
Ce gâteau si léger et vaporeux
Si subtilement parfumé
Et si rapidement avalé
Que l’effort n’en vaudrait pas la peine

J’ai trouvé une recette de « Cake Maison -Coat »
Que ma mère m’avait donnée
En m’assurant que des amis communs la lui avait donnée
Je l’ai gardée seulement pour les souvenirs
De ses cakes à elle, si lourds, si beurrés
Des mercredis après-midi de mon enfance
Entre les émissions débiles à la télé, et la cuisine

Et plus loin la recette de « Pepparkakor Cookies »
Et la journée passée dans la cuisine
Dans mon ancien chez moi
A recréer un Noël Suédois
Pour un projet d’école de ma fille
De dix ans, mes doutes à la voir manier
Une pâte si dure et si fine
Mais les choses avaient bien tourné
Dans la cuisine de notre maison d’alors
Et j’avais gardé la recette

J’ai trouvé des recettes retranscrites à la main
Par ma mère à ma demande (documents quasi-historiques)
Des plats qu’elle cuisinait quand nous étions enfants
Mais plus maintenant – me disait-elle déjà
– Et j’ai du mal à la croire
Je trouve dans son écriture son intonation
Je ne les fais pas non-plus, ces recettes
Parce que mon présent n’est pas notre passé
Et que même si j’essayais, je sais que ce serait en vain

J’ai finalement trouvé la recette que je cherchais
Elle se trouvait au tout début
Et j’ai refermé le livre des recettes pêle-mêles
Recettes utopiques, recettes improbables
Tranches de ma vie enfermées dans le classeur
Dans ma cuisine d’aujourd’hui.

Si vous êtes comme moi vous collectionnez des recettes que vous ne ferez jamais, ou des recettes si mauvaises que vous devez tout jeter, des recettes qui reflétaient une certaine faim de l’époque mais qui vous semblent lourdes et indigestes maintenant. Je voulais écrire sur le sujet et j’ai vu que ce qui ressortait était le fil conducteur de la famille, en particulier le lien mère-fille à travers les générations, la transmission de la nourriture et du rôle maternel. Les recettes, parmi beaucoup d’autres, n’étaient pas dans l’ordre chronologique et j’ai hésité à les réorganiser dans le poème, mais j’ai décidé de conserver le désordre du classeur.

* * *

TOURTE BOURBONNAISE
I thought I’d make a quinoa salad
Something light and seasonal
I pulled out of the shelves the overstuffed binder
That I have not opened for years
(lack of time, office job)
That contained recipes collected over the years

Along the pages I came across a recipe for
“Tourte Bourbonnaise ” in six pictured steps
On which skillful hands lay
Thick slices of potatoes on a thick crust
Then cover them with an equally thick layer
And I remembered how this recipe made me dream
In my younger years
How I had fantasized about its beauty, its possible delights
But from afar – because I never dared to make
This too heavy pastry. I knew very well and from experience
That the crust would burn, and the potatoes would not cook
Under this unlikely armor
And that the paper pipe trick, in which you trickled
Cream (cherry on top!)
Would not do much to ease this brick’s dryness
And my stomach became heavy just thinking about it
Such great personal memories

I found “Pork stew” for 8 or 10 people
That a friend had faxed me, in the days of faxes
“One dish-very easy!” this friend had told me
I had been intrigued by this pork drowned in beer
And prepared it once, then forgot about it
But how could I part from this friend, from this exchange
From this episode of my life, when we were both thirty,
Climbing paved stairs with our babies of the same age
To the park up the hill, playing mom

I found my “Meatballs” recipe
And I saw myself so clearly
In my in-laws’ kitchen back then
Performing my duty as a young mother
Learning the basics of American cooking
Preparing for the years that would follow
But I should also describe the sunlight in that kitchen
The warmth of that family, the happiness of cooking
All those mothering years that seem so far away
But that resembled me
How to pronounce “meat-e-ball” like an Italian
With the hands

I found “Zucchini gratin with ham”
Doubled with a “Spicy chicken on a bed of couscous”
The second gratified with a handwritten “good” in the margin
Which proves that I had made the recipe, years ago
And kilometers away
Where was I when I tore up the magazine page?
In the sunny kitchen in Brookline,
Dazzled by the photo of the chic white dish,
By the stylish scattering of crumbs
Trying on the lifestyle of a young trendy woman –
How naïve does the recipe seems to me today
With its layer of breadcrumbs on stringy spinach

I found a recipe for “Lemon Delight”
That I have always kept for The day
Magazine page so old that I lost its origin
I liked the title, and the shape, and I can smell it
This cake so light and vaporous
So subtly fragrant
And so quickly eaten
That the effort of making it would not be worth it

I found a recipe for “Cake House -Coat”
That my mother gave me
Assuring me that mutual friends had given it to her
I kept it only for the memories
Of her cakes, so heavy, so buttery
Of childhood Wednesday afternoons
Between stupid TV shows, and the kitchen

And later the recipe of “Pepparkakor Cookies”
And the day spent in the kitchen
Of my old home
Recreating a Swedish Christmas
For my then ten-year-old daughter’s school project
My doubts at seeing her handle
A dough so hard and so fine
But things had turned out well
In the kitchen of our house then

I found recipes handwritten
By my mother at my request (quasi-historical documents)
Things she cooked when we were kids
But not anymore – she said to me
– And it is hard for me to believe
I hear her intonation in the lines
I have not made these recipes
Because my present is not our past
And even if I tried, I know it would be in vain.

I finally found the recipe I was looking for
It lay at the very beginning
And I closed the book of pell-mell recipes
Utopian recipes, improbable dreams
And slices of my life locked in the binder
In my kitchen today.

I first thought I was writing about the hilarious way I collect recipes I would never make, or recipes so bad I had to throw everything away, the recipes that reflected a hunger at the time but seem so heavy and indigestible now. And I saw that what came to the fore was the family thread, especially mother-daughter connection throughout the generations, the transmission of nourishment, as well as nurturing. The recipes were not in chronological order and I hesitated to rearrange them that way in the poem, but I decided to keep the disorder in the book.

EMPLOI D’ETE / SUMMER JOB

Job d'ete

EMPLOI D’ÉTÉ
Afin d’extraire l’essence de l’été en exactement cinq jours,
le candidat retenu devra être disposé à méditer
sur les derniers principes de la relaxation totale

Les responsabilités incluent mais ne se limitent pas à
étudier la lumière tachetée sur le sol, par l’effet de la brise sur des arbres non-nommés
regarder les sauts occasionnels d’écureuils du toit à l’arbre,
traiter avec succès l’apparition de papillons, de légers coups de soleil,
organiser les stridulations d’insectes en unités de sieste aléatoires,
imaginer des réunions fantômes sur le sens des appels de créatures ailées,
composer des poèmes évocateurs sans but utilitaire,
peser et considérer les concepts de fourmis, de sieste et de rêverie,
autres tâches selon le besoin.

Le poste requiert la capacité à occuper une chaise-longue
pendant des périodes prolongées,
une aptitude exceptionnelle à regarder les gens passer (peau d’été, vêtements légers, tongs),
capacité à planifier la journée en une suite de moments informes,
compétences positives en matière de consommation de glaces,
repérage stratégique d’arbres ombrageux (ce travail implique de rester à l’ombre)
forte attention aux détails dans l’analyse de la qualité de la brise.
L’employeur respecte l’égalité des chances. N’hésitez pas à postuler.

 

* * *

 

SUMMER JOB
In order to extract the essence of summer in exactly five days
The successful candidate should be willing to meditate
on the latest principles of total relaxation

Responsibilities include but are not limited to
studying the dappled light on the ground,
through the effect of breeze passing in unnamed trees
observing occasional squirrel jumps from roof-top to tree,
Successfully handling butterfly sightings, mild sunburns,
organizing insect stridulations into random nap units,
conjuring up phantom meetings on the meaning of winged critter calls,
Composing evocative poems with no utilitarian purpose,
Investigating the concepts of ants, siesta and daydreaming,
Other duties as assigned.

The position requires the ability to sit in Adirondack chairs for long periods of time,
Unusually strong people-watching skills (summer skin, light clothing, flip-flops),
Proclivity to map-out the day into shapeless moments,
Positive, can-do ice-cream tasting skills,
Strategic shade-tree spotting (as the job implies staying in the shade)
Strong detail-orientation in breeze quality analysis.
Equal Opportunity Employer. Please apply as you see fit.

 

LUNE EN BELIER / MOON IN ARIES

Theme astral

Pendant longtemps, j’ai cru que j’étais Poisson. Ascendant Lion. Point final.
Ca, je pouvais l’assumer, depuis qu’on me le dit. Le poisson est sensible, rêveur, intuitif, le lion plus sec et rugissant.

Et voilà que j’apprends que j’ai AUSSI ma lune en Bélier !
Qui l’eut cru ?

Comme pour tout un chacun, quand j’ai pris ma première bouffée d’air, le chariot des étoiles a interrompu son cours, et a figé comme un instantané l’image du ciel sur ma personnalité et sur ma destinée. Imprimée comme tatouée, pour la vie, cette roue du zodiaque !
Depuis longtemps je connaissais le Poisson, cette petite créature fragile mais agile, froide et glissante, animal au sang froid plutôt pacifique. J’avais bien compris, et assimilé qu’il me rendait plutôt mystérieuse, empathique et discrète. Mystique même. Je m’étais habituée à naviguer dans des eaux tièdes et aux courants porteurs.

Et puis, selon que j’avais en main la bonne heure de naissance, j’avais perçu un ascendant Lion. A la bonne heure. Le lion séchait un peu ce poisson humide et froid et me réchauffait un peu de sa chaleur solaire. J’en acceptais avec reconnaissance et même fierté, la crinière royale et le goût du paraître.
J’apprenais avec joie qu’il me permettait de dépasser mes craintes, mes peurs ou mes limites. Qu’Il y avait dans cette alliance une véritable notion de créativité dans tous les sens du terme.
Et puis voilà que depuis que mes filles se sont prises d’intérêt pour l’astrologie, à cause des applications qui leur donnent en un dixième de seconde que qu’on attendait par courrier pendant des jours auparavant, j’ai recalculé mon thème astral (dans le but de juger ma compatibilité relationnelle avec Coco Chanel et Billy Collins, séparément) et ai découvert que j’avais la Lune en Bélier.

Soudain déboulait ce gros mouton à la laine rêche, aux cornes enroulées en spirales sur les côtés. Que faisait-il dans mon ciel astral, cet animal un peu buté ?

J’ai compulsivement consulté tous les sites que j’ai pu pour mettre à jour la signification, l’influence, d’un tel bovidé dans ma lune. J’ai trouvé ceci, et je cite : votre esprit est impulsif, indépendant, et vous donnez aux autres l’impression d’une femme décidée, dynamique, et entreprenante [….] Vous faites preuve aussi de curiosité, et votre sociabilité est très bonne.

Voilà mon petit poisson qui en frétille d’aise. Il se sent devenir, de sardine, dauphin, requin, baleine!

J’ai déniché quelques évidences indiscutables de la véracité de ces analyses : Lune en IX : grande imagination. Études prolongées, de l’intuition. La réussite professionnelle a lieu à l’étranger, ou en import-export, diplomatie… Contact avec des étrangers. De longs voyages. Des facilités pour apprendre les langues étrangères.

Ceci-dit, tout n’est pas gagné, j’ai appris par exemple que j’ai Saturne en Poissons : c’est une misanthrope. Son humeur est maussade. Elle aime vivre dans la solitude, le recueillement. Aime travailler seule.

Ou encore une méchante opposition Mars – Pluton : elle est violente, brutale, coléreuse et réussit en écrasant les autres sans aucun état d’âme.

Non seulement ça, mais j’ai aussi à faire avec Vénus en Capricorne : ses amours sont sincères. Elle s’attache essentiellement aux personnes à problème, ce qui lui complique la vie, car elle épouse les problèmes de l’autre. Ses sentiments sont profonds, stables, solides, définitifs.

Et d’autres comme celles-là, des vertes et des pas mûres.

Courage, ma fille, me dis-je.

Mais de toutes façons, depuis cette histoire de bélier, je me tricote des pulls en laine épaisse qui me tiennent chaud, j’admire mes cornes stylées. Je blatère.

*

Analyse astrologique avec concentration lunaire réalisée spécialement pour l’Agenda Ironique de Juillet, se trouvant chez Louise Mareuil, chez Mathurinades et coquecigrues. Le sujet en était la lune.

 

* * *

MOON IN ARIES

I always thought I was Pisces. Ascendant Leo. Period.
I could accept that, as I have been told: Pisces is sensitive, dreamy, intuitive, the lion drier and roaring.

And now I learn that I have my Moon in Aries!
Who would’ve believed that ?

As for everyone else, when I took my first breath, the chariot of the stars interrupted its course, and froze in a snapshot the image of the sky onto my personality and on my destiny. Printing down this zodiac wheel as a tattoo for the rest of my life!
For the longest time I knew myself as the Pisces fish, this fragile but agile creature, cold and slippery, rather cold-blooded animal. I understood and assimilated the fact that it made me rather mysterious, empathetic and discreet. Mystical even. I had become used to sailing its warm water and fluid streams.

And then, according to whether or not I was equipped with the right time of birth, I perceived a Leo ascendant. Great. The lion was drying this wet and cold fish and warming me up with its solar heat. I accepted with gratitude and even pride the royal mane and a concern with appearance.

I learned with joy that it allowed me to overcome my fears, my fears or my limits. That there was in this alliance a real notion of creativity in every sense of the word.

And since my daughters became interested in astrology, because of applications that provide them in a tenth of a second with what we used to wait for days in the past, I recalculated my birth chart (in order to gauge my compatibility with Coco Chanel and Billy Collins, separately) and discovered that my Moon was in Aries.

Suddenly, a fat sheep with rough wool and horns spiraling on the sides was barging into my celestial sky. What was he doing here, this slightly ornery animal?

I compulsively consulted all the sites I could to unveil the meaning, the influence, of such a bovid in my moon. I found this, and I quote: your mind is impulsive, independent, and you give to others the impression of a decided, dynamic, and enterprising woman [….] You also show curiosity, and your sociability is very good.

Here my little fish wriggles with ease. It turns from a sardine to a dolphin, a shark, a whale!

I found some indisputable evidence of the veracity of these analyses: Moon in IX: great imagination. Prolonged studies, intuition. Professional success takes place abroad, or in import-export, diplomacy. Contact with foreigners. Long journeys. Has a talent for learning foreign languages.

That being said, all is not won, I learned for example that I have a nasty Saturn in Pisces : she is a misanthrope. Her mood is sullen. She likes to live in solitude, meditation. Likes to work alone.

And a Mars – Pluto opposition: she is violent, brutal, angry and succeeds in crushing others without any qualms.

Not only that, but I also have to deal with Venus in Capricorn: her loves are sincere. She focuses on problem people, which complicates her life because she marries the problems of the other. Her feelings are deep, stable, solid, definitive.

And others such niceties.

Courage, my girl, I say to myself.

But anyway, since this ram story, I knit for myself woolen sweaters that keep me warm, I admire my stylish horns. I bleat.

TEACHING POETRY TO THE CHICKENS / ENSEIGNER LA POESIE AUX POULETS

two chicken inside cage

Photo by Min An on Pexels.com

TEACHING POETRY TO THE CHICKENS
At midlife I am still trying to figure
What my ideal profession should be
Sometimes when I look at other people’s bios my heart beats faster
I take it as a sign that it is The job for me
It happened this morning when checking the day’s poem online
I liked the poem well enough –
I can do that, is what I thought, trying to compare in my mind
Still debating
–surely, some of my poems… the one of the fridge, for instance.

And then the typical bio followed:
“So or so teaches poetry at the University of such or such
And its MFA program.”
Not only does my heart beat faster, but I turn green with envy
I see them climbing into their cars, career on track
Bringing their soul to the job
A few days a week
What could be better?

And then I remember my teaching experience
Student’s rebelling at being held captive, taught against their will
Hurling their caged hormones against the fragile eggshell of my self

This is when it came to mind, the perfect job:
Teaching poetry to chickens
Quite forgiving, not too demanding
Their little brown heads nodding
Acquiescing gently
To whatever I say
Me imparting my knowledge
To this obedient crowd
Of perfect students
Who could also teach me a thing or two
About the poetry of worms, sunsets, the right time to go to bed
I’d be preaching to the converts, believers
All sweet nothings, soft gurgles and purrs
Low moans, cluck clucks, and tuneful grunts

Maybe a louder buk-buk-buk-cackle!
If I had a worthwhile insight
Or made a popular comment

 

I was showing Allan how most published poets had a job teaching poetry or creative writing at a university, and with this I made a kind of noise, or moan of envy that prompted him to say “you sounded like a chicken.” And then “you could teach poetry to chicken.” To which I was only mildly offended, because chicken noises are my favorites, as I find them very therapeutic, and can imitate them quite well too.

* * *

ENSEIGNER LA POÉSIE AUX POULETS
Passé la quarantaine, j’en suis toujours à me demander
Quelle serait la profession idéale
Parfois, lorsque je vois les biographies des autres, mon cœur bat plus vite
Je vois ça comme un signe que ce serait l’Emploi pour moi
C’est arrivé ce matin en consultant le poème de la journée en ligne
J’ai bien aimé ce poème – je peux faire aussi bien,
ai-je pensé, en essayant de comparer
Sans être absolument certaine
–Sûrement, certains de mes poèmes… celui du frigo, par exemple.

Et puis la bio typique suivait:
« Untel enseigne la poésie à telle ou telle université
Et son programme de création littéraire. »
Non seulement mon cœur bat plus vite, mais je tourne au vert d’envie
Je les vois monter dans leurs voitures, dans la bonne direction
Celle de leur carrière, apportant leur âme au travail
Quelques jours par semaine
Que peut-on demander de mieux?

Et puis je me rappelle mon expérience de l’enseignement
Etudiants rebelles en captivité, enseignés contre leur gré
Attaquant de leurs hormones en cage la coquille d’œuf fragile de ma personne

C’est là que m’est venue l’idée du poste idéal:
Enseigner la poésie aux poulets
Assez indulgents, pas trop exigeants
Hochant leurs petites têtes brunes
Acquiesçant gentiment
À tout ce que je dirais
Moi, transmettant mes connaissances
À cette foule obéissante
D’étudiants parfaits
Qui pourraient aussi m’apprendre une chose ou deux
À propos de la poésie des vers, des couchers de soleil, de l’heure pour aller dormir
Je prêcherais aux convertis, aux croyants
Au son de leurs gloussements, mélodieux grognements
Et leurs doux ronrons glougloutés

Et peut-être un cot-cot-cot-codet ! plus poussé
Si j’avais fait un point particulièrement valable
Ou un commentaire populaire.

 

Je montrais à Allan comme la plupart des poètes publiés enseignaient la poésie ou la création littéraire dans une université. J’émis alors un grognement qui le poussa à dire: « On dirait un poulet. » «Tu pourrais peut-être enseigner la poésie aux poulet.» Ce à quoi je n’ai été que moyennement vexée, car j’adore les bruits que font les poulets, sons que je trouve thérapeutiques et que je peux d’ailleurs très bien imiter.

Hirondelles / Swallows

Hirondelles

Regarde les hirondelles! Tu les vois, là ?

Je regarde. Bon, je n’ai pas de très bons yeux mais je vois en effet des traces noires qui volent, deux, qui se chassent dans le ciel bleu.

Nous sommes assis sur le deck de notre maison au nord de Boston. C’est l’été. Je sirote mon café du matin avec Allan avant de partir au boulot.

Des hirondelles ? sûrement, il doit se tromper.

Ma référence, pour les hirondelles, c’est sur le mur de la classe, un grand poster que la maitresse a déroulé et qui couvre maintenant le tableau noir. Ca sent la poussière de craie. Quelle excitation, ce tableau sur le mur. C’est l’illustration qui vient du livre, mais agrandie à la taille du tableau, pour que la maitresse puisse nous pointer des détails de sa longue baguette de bois. Dans des tons bruns, une scène dont nous tirerons des leçons, des histoires à lires, des phrases de grammaires à disséquer, des leçons de chose. En attendant, je me perds dans l’image.

Un petit garçon et un adulte marchent dans la rue, et le vent fait voler un manteau. Il y a peut-être un parapluie, un chapeau. Des nuages dans le ciel. Et un grand mur, il me semble me souvenir, au-dessus duquel on voit des hirondelles alignées sur un fil. La leçon c’est l’Automne : on apprend que les hirondelles s’en vont. Pour une raison ou pour une autre elles s’alignent sur les lignes téléphoniques. Je n’en ai jamais vu en réalité des hirondelles. D’abord, chez moi il n’y a pas de mur comme ça. Et puis j’habite à Paris. Il y a une blague qui dit que les petits parigos, si on leur demandait de dessiner un poulet, ils dessineraient un poulet sous-vide du supermarché. Hahaha. Mais bon, quand même, des hirondelles, je n’en ai jamais vu.

On apprend que les hirondelles arrivent au printemps et repartent en automne, si j’ai bien retenu la leçon. Donc comme elles ne font que passer, en voir une serait comme gagner à la loterie. Alors je me résigne à ne les voir que sur ce joli tableau qui fait rêver. Comme si j’avais besoin de rêver. Je me perds dans un flou artistique, regardant la poussière de la classe danser dans les rayons de lumière. Je m’envole comme les hirondelles.

Mais ça fait longtemps, je suis en train de plonger dans une leçon d’il y a quarante-cinq ans à peu près. De ma vie, je n’en ai jamais vu, des hirondelles, à part sur ces illustrations, leur silhouette fabuleuse, noire, reconnaissable à la queue en fourche.

Donc quand Allan me signale les hirondelles dans le ciel, je me réveille. Hein ? quoi ? des hirondelles ?

Je sais que j’ai besoin de lunettes, mais je ne vois pas les jolies silhouettes de l’illustration de ma classe de CP. Peut-être qu’elles sont trop loin. On dit swallows ici, peut-être que c’est une autre espèce d’hirondelles, sans queue de pie. Des hirondelles qui ne font pas le printemps, qui ne font pas l’automne non plus. Des hirondelles de l’été, et de mon présent. Comme tout change.

* * *

Look, swallows! Do you see them?
I look. Without my glasses I do see two birds chasing each other in the blue sky.
We are sitting on the deck of our home north of Boston. It’s summer. I sip my morning coffee with Allan before going to work.
Swallows? surely he must be wrong.
My reference, for swallows, is on the classroom wall, a large poster that the teacher has rolled down and which now covers the blackboard. The air smells like chalk dust. What excitement, this picture on the wall. It comes from our textbook, enlarged to the size of the board, so that the teacher can point to details with a long wooden stick. In brown tones, it shows a scene from which she will draw lessons, stories, grammar sentences to dissect, science topics. In the meantime, I lose myself in the image.
A little boy and an adult walk down the street. The wind blows up coats. There may be an umbrella, a hat. Clouds in the sky. And a large wall, I seem to remember, above which swallows line up on a wire. The lesson is Fall: we learn that swallows migrate away for winter. For one reason or another they line up on the phone lines. I have never actually seen swallows. For one, at home there is no wall like this one. And then I live in Paris. A joke says that if Paris children were asked to draw a chicken, they would draw a packaged chicken from the supermarket. Hahaha. But still, I’ve never seen a swallow.
We learn that swallows arrive in the spring and leave in the fall, if I remember the lesson well. So as they are only passing, seeing one would be like winning the lottery. I resign myself to seeing them only on this pretty picture that makes me dream. As if I needed to dream. I am lost in a soft focus, watching the dust dance in rays of light. I fly away like swallows.
But it has been a long time, I’m tapping into a lesson that is forty-five year old. In my life, I’ve never seen swallows, their fabulous black silhouette recognizable by the forked tail, except on these illustrations.
So when Allan points out the birds making loops above us, I wake up. Huh? what? swallows?
I know I need glasses, but I do not see the pretty silhouettes of the illustration of my first grade class at all. Maybe they are too far away. We say swallows here, maybe it’s another kind of hirondelle, without the telltale tail. Swallows that do not make spring, and do not make fall either. Swallows of summer, and of my present. How does everything change!

HER SISTER WAS A FLUTIST/ SA SOEUR ETAIT FLUTISTE

people woman art hand

Photo by Gimmeges on Pexels.com

 

 

HER SISTER WAS A FLUTIST

He invites me to memories where young
long-haired flutists, lips pressed to cool silver
Run out of auditorium doors
To meet a cool violinist’s brother
In the dappled shade of North Carolina
In a park adjacent to the music school

I try to keep up with him
But he goes out on a limb
I listen to him
As images go by in the rustle of leaves
Secret trysts in tour hotels
A magic flute behind a door
The flash of gold of a viola

They all meet and greet in hallways
before or after auditions
At the Philharmonic orchestra
They tune their instruments
Whisper secrets

The secret was that he was having an affair
He says
Her father was friends with my friend
Bob. We played together in Chicago
I follow him from rehearsal to concert
At the stage door of the symphony hall
Where oboes and bassoonists discuss concertos
And tell each other jokes
What is a concert?
What comes before the party!

My life is nothing like that, I think
(Where did you go? Nowhere
What did you do? Nothing)
Where do you come from? he sometimes asks
Remulac. I say, I come from Remulac.

 

* * *

SA SOEUR ÉTAIT FLUTISTE

Il m’invite à des souvenirs dans lesquels
De jeune flûtistes aux longs cheveux,
lèvres pressées sur métal argenté
se sauvent par les portes de l’auditorium
pour rencontrer le frère d’un violoniste
À l’ombre des feuillages de la Caroline du Nord
Dans un parc adjacent à l’école de musique

J’essaie de le suivre
Mais il fait une échappée
Au fil des images dans le bruissement des feuilles
Je l’écoute me parler
De rendez-vous secrets dans les hôtels
Une flûte magique derrière une porte
L’éclair d’or d’un alto

Ils se rencontrent et se saluent
dans les couloirs et les coulisses
avant ou après les auditions
À l’orchestre philharmonique
Ils accordent leurs instruments
Chuchotent des secrets dans l’ombre

Le secret était qu’il avait une liaison
Il dit
Son père était ami avec mon ami
Bob. Nous avons joué ensemble à Chicago
Je le suis de répétition en concert
À la porte du Symphony Hall
Où hautbois et bassonistes discutent de concertos
Et se racontent des blagues :
Qu’est-ce qu’un concert?
Ce qui vient avant la fête!

Ma vie est si différente – je pense
Où es-tu allé? Nulle part
Qu’a tu as fait? Rien
D’où viens-tu? Me demande-il de temps en temps
Remulac. Je dis, je viens de Remulac.

Remulac fait référence à une émission de télé américaine du Saturday Night Life où les Coneheads (extra-terrestres aux crânes en forme de cônes) disent venir de France pour échapper aux questions et aux ennuis.

BUNK BEDS/LITS SUPERPOSES

BUNK BEDS
Each time I see bunk beds
I am transported to a time when
My brother got the top bunk
Because he’s the boy and the oldest,
And me the lower one,
Because I am the girl
sandwiched between the two wooden frames
In my pyjamas
in the slippery striped nylon sheets
sandwiched between what’s above
and what’s below
and thinking, thinking in the darkness
while a tiny trail of TV sound
streams through the door with a faint ray of light
that if ever the top bunk collapsed
and the upper floor collapsed
and the below floor collapsed
one after the other down to the ground
of the apartment building
then I would be crushed, sandwiched in the middle
of the pile of rubble, and you would have to look for me
and that’s not something fun to think about
before you fall asleep and you are five years old
Now I know that there are not so many earthquakes
In the streets of Paris near the Château de Vincennes.

*

LITS SUPERPOSÉS
Chaque fois que je vois des lits superposés
Je suis transportée à l’époque où
Mon frère a le lit du haut
Parce qu’il est le garçon, l’aîné,
Et moi le lit du bas,
Parce que je suis la fille
prise en sandwich entre les deux cadres en bois
En pyjama
dans les draps en nylon rayés qui glissent
prise en sandwich entre ce qui au-dessus
et ce qui est en-dessous
et pensant, pensant dans la chambre sombre,
tandis qu’une petit volute de son de télévision
passe de dessous la porte avec un faible rayon de lumière
que si jamais la couchette du haut s’effondrait
et que l’étage supérieur s’effondrait
et les étages inférieurs s’effondraient
l’un après l’autre sur le sol
de l’immeuble
alors je serais écrasée, prise en sandwich au milieu
du tas de gravats, et qu’il faudrait me chercher là
et ce n’est pas quelque chose de drôle à penser
avant de s’endormir quand on a cinq ans.
Maintenant je sais qu’il n’y a pas tellement de tremblements de terre
Dans les rues de Paris près du château de Vincennes.

 

 

LE SALON DOUBLE

LE SALON DOUBLE
Quand je suis revenue chez moi
Le sofa était toujours au même endroit – le fauteuil là, dans l’angle
Devant, le repose pied. Le tapis délimitant la scène
La lumière du lampadaire baignait comme d’habitude l’ensemble
Mais quelque chose était différent

La différence était ailleurs que dans les choses matérielles
Il y avait dans l’air un air que je ne lui connaissais pas
Comme quand on est invité chez des voisins accueillants
Sauf que j’étais chez moi et que j’avais moi-même créé le décor
Que je voyais tous les jours depuis des années.

J’ai déjà fait cette expérience dans le passé
Rentrant chez moi dans un endroit ou un autre a passé quelque temps
Leur vision a modifié le terrain
Par une étrange osmose de leur être et des lieux

Dans d’autres cas, la transformation est réelle
La maison dans laquelle je vivais avant le divorce
Et que j’ai revisitée un jour, sans préméditation –
Plus une seule molécule de moi ne restait prise entre les murs

Je ne reconnaissais plus cet espace –
La lumière avait disparu
Une mer de chaises en bois échevelées
Attendait des invités invisibles et absents

Et sur les chaises, les dossiers et sur les sièges tressés
Des vêtements posés là, enroulés,
Des vêtements étrangers
Un chat faisait le mort sur une chaise en paille

Et près de la fenêtre, dans cette pièce sans rime ni raison,
Une table chargée de cailloux, pas de cristaux ni de galets vernis
Juste des pierres de taille moyenne, arrangées-là et qui couvraient la surface
Des portes-bonheur.

Un de mes poèmes préférés est La chambre double de Baudelaire – la façon dont les décors familiers ont l’air de se modifier selon la couleur de notre perception. Et puis la façon qu’on les personnes de teinter un décor, une ambiance de leur personnalité, très subtilement, ou moins subtilement. Et puis je voulais faire un peu dans la sentimentalité post-divorce juste pour voir, maintenant que les années ont bien amorti le coup, revisiter des lieux, voir comment les choses ont changé pour le meilleur ou pour le pire. Pas toujours facile, la vie.


THE DOUBLE LIVING ROOM
When I came home
The sofa was in the same place – the armchair there, in the corner
Facing it, the footrest. The carpet delimiting the scene
The light of the floor lamp bathed the scene as usual
But something was different

The difference could not be found in material things
Something was in the air that was unknown to it
Like when you are invited to a welcoming neighbors’ home
Except that I was home and had myself created the decor
Which I had been seeing every day for years.

I already had this experience in the past
Going back to a home where someone else has spent some time
Their vision had changed the terrain
By a strange osmosis of their being and space

In other cases, the transformation is real
The house where I lived before the divorce
And that I revisited one day, without premeditation –
Not a single molecule of me remained caught between the walls

The light was gone
A sea of disheveled wooden chairs
Waiting for invisible and absent guests

On the chairs, their backs and on the braided seats
Pieces of clothing were wrapped
Foreign objects
And a cat on a straw chair played dead

Near the window, in this room without rhyme or reason,
A table loaded with rocks – no crystals or varnished pebbles –
Just medium-sized stones, arranged and covering the surface
Good luck charms.

One of my favorite poems is Baudelaire’s La chambre double – the way familiar decors seem to change according to the color of our perception. And then the way people can tint a interior, an atmosphere with their personality, very subtly, or less subtly. And then I wanted to inject a little post-divorce sentimentality just to see, now that the years have amortized the blow, revisit places, see how things have changed for better or for worse. Not always easy, life.

LETTRE A MON GYNECOLOGUE

Cher docteur :
Hier, dans la petite salle d’examen je suis restée silencieuse, et je pouvais lire dans votre expression que vous attendiez quelque chose de plus de ma part : une réaction, des peurs, des questions. Mais je n’ai rien dit. Toute cette intimité, malgré la feuille de papier qui recouvrait mes genoux, m’en empêchait.
De plus, j’avais une bonne idée de la raison de ma présence ici, à cause des recherche Internet que j’ai effectuées ces dernières semaines. Je suis très consciente du risque de CANCER, mot qui n’a été prononcé ni par vous ni par moi. J’aurais pu vous dire que j’avais fait des recherches sur Internet, mais vous auriez répondu que ce n’est pas fiable et que vous devriez toujours parler à votre médecin. En fin de compte, je ne pense pas vraiment avoir un cancer de l’utérus et je n’ai même pas envie d’en discuter.

J’ai vu sur votre visage que vous étiez un peu déçu par mon manque d’intérêt. Peut-être que vous m’avez trouvée un peu terne ou mal informée. Mais parfois, le silence est la meilleure option si l’on veut éviter des explications et des justifications inutiles.
Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que vous aviez l’air beaucoup plus reposé et détendu que je ne vous ai vu depuis des années. Je me demandais si c’était à cause du changement de bureau (je vous ai vu dans tant de bureaux différents au cours des vingt-et-unes dernières années), ou d’autre chose. Eh bien ! cela fait une relation à long terme – mais toujours dans cette situation inconfortable où mes pieds sont dans les étriers et vous face à moi, et seulement pendant quelques minutes. Nous avons ensuite une brève conversation dans votre bureau.
Ce que je ne vous ai pas dit est que vous vous vous montriez beaucoup plus chaleureux et concerné que dans le passé et je me demandais si vous étiez réellement préoccupé par mon cas, ou si vous étiez à un tournant de votre carrière (j’ai entendu dites que vous preniez votre retraite et étais surpris de vous revoir). J’ai été surprise de constater que vous effectueriez la procédure vous-même aujourd’hui.
Mais j’ai gardé cela pour moi pendant que je rangeais les papiers usagés à la poubelle et que je me rhabillais
Plusieurs fois, vous m’avez demandé si ça allait. Il est vrai que je me suis presque évanouie de douleur lorsque vous avez retiré une pincée de chair de mon utérus. Comment avez-vous pu me faire ça !
Mais j’ai vite récupéré. Et maintenant, vous montriez presque trop d’inquiétude. Je me disais que cette douleur, je l’avais peut-être méritée car je n’en avais pas eu à l’accouchement puisque que j’ai eu deux césarienne, une pour chacun de mes enfants. Vous devriez le savoir parce que vous avez pratiqué l’accouchement de mon deuxième enfant.
Alors oui, j’ai pensé que c’était une juste rétribution pour mes tentatives réussies de contourner les lois de la nature et ma lâcheté pour le deuxième bébé. Mon premier-né se présentait par le siège et nécessitait l’opération.
Mais je n’ai rien dit. Quel genre de bavardage, de papotage et d’excès de paroles cela aurait-il fait dans cette petite pièce ?
En sortant, je n’ai pas vu sur le bureau de petite bouteille avec un échantillon rose de mes tissus flottant dans un liquide médical. J’ai juste vu un morceau de papier que je n’ai pas lu.

Je vous ai trouvé assis à votre bureau, à côté, regardant votre écran et vos documents. J’ai senti que vous étiez prêt à entamer une conversation. Je l’ai vu au sérieux de votre regard. J’aurais pu vous demander si vous aviez passé de bonnes vacances. Vous aviez l’air un peu bronzé. Et encore une fois, je ne vous avais jamais vu aussi détendu et j’irais même jusqu’à dire épanoui et heureux.
Vous n’étiez pas aussi gai le jour où vous m’avez annoncé que vous étiez devenu grand-père, quelques années auparavant. Je pensais que vous l’aviez pris plutot comme un signe de votre vieillissement, peut-être même comme une source de stress. Je ne me souviens pas si je vous ai demandé si vous aviez accouché vous-même le bébé, si la photo du bébé était accrochée au mur, parmi les nombreuses photos qui décoraient le mur de chaque bureau où je vous avais vu.
Je me demandais si ma propre photo avec bébé était accrochée au mur parmi les autres, même si je ne vous l’avais jamais envoyée pour commencer. Je suis réservée comme ça. Vous ne me l’aviez jamais demandée de toute façon.
Ce que je pensais aussi, quand je suis entré dans votre bureau et que j’ai regardé le mur de photos, c’est que je devrais vous parler de ma fille, maintenant âgée de quatorze ans, et de ce qu’elle était devenue. Mais comment pouvais-je aborder le sujet ?
Vous souvenez-vous du bébé que vous avez mis au monde il y a quatorze ans ? Elle s’appelle Gabrielle. C’est une enfant très difficile, avec une enfance difficile, et il n’y a pas eu un jour au cours des dix dernières années où je n’ai pas eu de sensation d’angoisse, de colère ou de serrement l’estomac lorsque je pensais à elle.
Un médecin comme vous accouche, mais n’effectue pas de suivi.
J’ai toujours voulu vous demander… était-ce vraiment vous dans la salle d’opération froide le jour le plus sombre et le plus froid du mois de décembre il y a quatorze ans, qui m’a ouvert le ventre et sorti le petit boudin bleu qui a été tapoté, puis placé dans un plat cela ressemblait à une rôtissoire, puis placé sous des lampes de chauffage, comme celles qui gardent des assiettes au chaud au restaurant ?
Je me souviens de la scène parce que je l’ai répétée et visualisée dans chacun des entretiens que j’ai eus avec les psychologues, les neuropsychologues et les psychiatres. Ils m’ont toujours demandé s’il y avait eu un problème pendant la grossesse ou lors de l’accouchement ou si son développement avait été normal. Je ne pensais pas qu’il y avait eu de problème.
Cela aurait pris beaucoup de temps, de parler de ces souvenirs, cela aurait nécessité d’être assis à une table avec un café ou un verre de vin, ou même une bouteille (bien que non, je ne bois pas). Peut-être que vous vous souviendriez de quelque chose – peut-être le moment où j’étais venue vous voir avec une grippe intestinale et que j’avais peur que le virus ne nuise au fœtus. Vous avez dit que non. Puis il y a eu le jour où j’ai trébuché sur la marche de ma maison et que je suis tombée par terre – à ce moment-là, mon ventre était déjà très rond. Je pense que dans le pire des cas, le bébé a fait un petit bond, mais il était bien protégé dans sa coquille d’œuf.
Mais je n’ai rien dit. Je ne voulais pas que vous vous sentiez sur la défensive, ni vous faire perdre votre temps, ni vous attrister avec un suivi attristant de l’une de ces naissances heureuses. Ce n’est pas votre travail après tout, surtout à notre époque de taylorisation de la médecine en général. Je devrais me considérer chanceuse d’avoir gardé le même gynécologue pendant toutes ces années.
Hier, je me suis assise sur la chaise en face de vous et vous me considériez avec votre visage inquiet, reposé et légèrement bronzé. Certaines personnes vieillissent bien.

Je me suis souvenu du jour où je suis arrivé à votre bureau avec mon mari, car j’avais lu quelque part qu’il était bon d’amener le père du bébé à l’une de ces visites prénatales. Mais votre visage décidément expressif avait montré quelque chose comme une légère contrariété devant le fait de cette présence. C’était à votre tour de ne rien dire alors.
Je me suis souvenue du jour où vous m’avez dit que je prenais un peu trop de poids pendant la grossesse et que ça se voyait. C’était un léger rappel que vous vous en souciiez, que les hommes s’en souciaient, que cela importait. J’ai commencé à faire plus attention.
J’étais donc assise devant vous et vous attendiez des questions à propos de cette visite spécifique, comme si rien ne s’était passé pendant toutes ces années. Mais je n’avais rien à dire. Pendant que vous regardiez l’écran de votre ordinateur portable, je regardais le présentoir en plastique en face de moi, avec les trois livres que vous avez publiés ces dernières années.
Nous avions brièvement parlé de vos livres par le passé. Vous aviez semblé surpris d’apprendre que j’étais dans la même pièce, cette nuit d’information sur l’auto-édition. J’avais été surpris de vous voir là aussi. J’étais venue avec quelques amis de mon groupe d’écriture de l’époque. Je me souviens que vous aviez posé des questions au présentateur.
Je ne m’étais pas présentée alors. Et non, je ne me suis pas auto-publiée après cette session, contrairement à vous. À moins de considérer mon blog comme une sorte d’auto-publication.
Mais vous avez publié un livre. Puis un autre, et puis un autre. Et ils étaient juste devant mes yeux. Et je n’ai rien dit parce que je ne les ai pas lus. Pas encore. Je vous ai presque demandé si vous en vendiez des copies, dans ce bureau, mais j’ai regardé autour de moi et sur l’étagère, et je n’ai pas vu de pile qui attendait les clients. Je pensais qu’il y avait peut-être une loi opposant des intérêts contradictoires dans un bureau – le médecin et l’écrivain ?
J’étais trop gênée pour admettre que je ne les ai pas lus. Je les ai mis dans mon panier sur Amazon, mais je n’ai jamais cliqué sur le bouton ACHETER. Peut-être parce que je ne voulais pas en savoir trop sur un sujet et un endroit si proches de moi. Peut-être parce que j’ai une longue liste d’autres livres à lire. J’ai le sentiment que ce serait la moindre des politesses que de lire les récits de mon gynécologue. Je me suis souvent demandé s’ils étaient drôles.
Ces livres, même de fiction, révèlent probablement beaucoup de choses sur vous. La dernière fois que j’ai visité ce nouveau bureau, j’ai remarqué à quel point les infirmières semblaient à l’aise avec vous, gloussant dans le couloir. Je me sentais un peu jalouse de l’évolution de votre vie. Comme c’est admirable et satisfaisant d’accoucher et d’écrire des livres. Je me demandais si je découvrirais dans ces livres pourquoi vous avez choisi la branche de l’obstétrique et de la gynécologie – pourquoi, passé la curiosité de la jeunesse, un homme choisirait d’observer les organes génitaux des femmes jour après jour, mois après année. Ils développaient sûrement une insensibilité à la situation, mais cela n’avait-il pas d’impact sur leur vie privée ? Bref, la principale question qu’on pouvait penser demander à un gynécologue de sexe masculin.
Je n’ai donc rien dit à propos des livres. Vous ne les avez pas mentionnés non plus. Bien. Je prévois de les lire, quand j’aurai le temps.
Vous me regardiez toujours d’un air interrogateur, me trouvant probablement un peu terne, étonnamment sans émotion.
Vous avez dit que vous alliez m’écrire les résultats de la biopsie. Vous m’avez demandé si j’avais des questions.
J’ai dit non.
Vous m’avez donné mes papiers et m’avez montré la sortie.
Quand j’ai ouvert la porte de ma voiture, j’ai pensé à tout ce qui n’avait pas été dit. Je pensais qu’en tant qu’écrivain, vous me comprendriez. Alors voilà.

Sincerement,

Une de vos patientes


LETTER TO MY OBSTETRICIAN/GYNECOLOGIST
Dear Doctor:
I found myself tongue-tied in your tiny examination room yesterday and I could tell from your expression that you were expecting something more from me, a rise, some fears, some questions. But I didn’t say anything. All that intimacy, despite the paper robe covering my lap inhibited me.
Also, I have a good picture of why I was here, because of the intensive internet research I have done in the past weeks. I am very aware of the CANCER risk, word which wasn’t pronounced either by you or me. I could have said I did some internet research, but you would have answered that it is not reliable, and that you should always talk to your doctor. In the end, I don’t really think that I have a uterine cancer and didn’t even want to discuss it.
I saw on your face that you were a little disappointed by my lack of interest. Maybe you found me a little dull, or uninformed. But sometimes silence is the best option if one wants to avoid unnecessary explanations and justifications.
What I didn’t tell you is that you looked much more rested and relaxed than I have seen you in years. I wondered if it was because of the change of office, (I have seen you in many different offices in the past twenty-one years,) or something else. Holy molly, this has been a long-term relationship – but always in that awkward situation where my feet are in the stirrups and you facing me, and only for a few minutes. Then we have a short talk in your office afterwards.
I didn’t tell you that you were much warmer and showing more doctor concern than you ever did in the past and I wondered if you were genuinely concerned about my case, or if you were at a turning point in your career (I heard someone say you were retiring, and was surprised to see you again). I was surprised to find that you would perform the procedure yourself today.
But I kept that for myself while I put away the used tissues in the trash and my clothes on again.
Several times you asked me if I felt OK. It is true that I almost fainted with pain when you pulled out a pinch of flesh from my uterus. How could you do this to me!
But I recovered soon enough. And now you were showing almost too much concern. It occurred to me that I deserved the pain, to make up for the fact that I didn’t know real childbirth pain since I had two Cesarean births, one for each of my children. You should know because you delivered my second child.
So yes, I felt that it was fair retribution for my successful attempts to bypass the laws of nature, and my cowardice for the second baby. My first-born was breech, and therefore necessitated the operation.
But I didn’t say anything. What kind of chattering, mindless blabbering and raving would this have been in this tiny room anyway?
On my way out I didn’t see on the desk a little bottle with a pink sample of my tissue floating in some medical liquid. I just saw a piece of paper I didn’t care to look at.
I found you sitting in your office, next door, looking at your screen and documents. I sensed you wanted to start a serious conversation. I saw it at the seriousness of the look on your face. I could have asked if you had had a good vacation. You looked like you had a tan. And again, I had never seen you looking so relaxed, and I would go as far as to say fulfilled and happy.
You were not so happy the day you announced me that you had become a grandfather, years before. I thought that you took it more as an unwelcome sign of your ageing, or even another source of stress. I don’t remember if I asked you if you had delivered the baby yourself, if the baby picture was on your wall, among the gazillion pictures that decorated the wall in every office where I had seen you before.
I wondered if my own baby picture was on the wall among the others, though I never sent you one to begin with. I am reserved that way. You never asked me anyway.
What I thought, when I came into your office and looked at the wall of pictures, is that I should tell you about my daughter, now fourteen, and what she was like. But how could I broach the subject?
Do you remember the baby you delivered fourteen years go? Her name is Gabrielle. She has been a very difficult child with a difficult childhood, and there has not been a day in the past ten years when I didn’t have a pang of anguish, anger and pain in my stomach when thinking about her.
A doctor like you delivers babies but does not perform follow-up.
I always wanted to ask you… was it really you in the cold operating room on the darkest and coldest day of December fourteen years ago, who cut open my belly and pulled out the little blue sausage that was patted, and then put in a dish that looked like a roasting pan, then placed under heating lights, like those that keep plates warm in a restaurant?
I remember the scene because I rehearsed and visualized it in each one of the interviews I have had with psychologists and neuropsychologists, and psychiatrists. They always asked me if there had been something wrong during the pregnancy, or during birth, or if her development had been normal. I didn’t think so.
That would have taken a lot of time, talking about those remembrances, maybe sitting at a table with a coffee or a glass of wine, let’s make it a bottle (though no, I don’t drink). Maybe you could remember something – maybe the time I came to you worried that I had caught a stomach bug and afraid the virus would harm the fetus. You said it wouldn’t. Then there was the time I tripped on the front step of my house and rolled on the ground – by that time my belly was already quite bubbly. I think it gave the baby a tumble at worst, it was well protected in its eggshell.
But I didn’t say anything. I didn’t want to make you feel defensive, or to take up your time, or to sadden you with less than-happy follow-ups on one of those happy births. It is not your job after all, especially in our age of HMO and PPO, and the Taylorization of medicine in general. I should consider myself lucky to have had a consistent OBG doctor all those years.
Yesterday I sat down in the seat in front of you as you looked at me with your concerned, rested and slightly tanned face. Some people age well.
I remembered the day I came to your office with my husband, because I had read somewhere that it was good to bring the baby’s father for one of those prenatal visits. But then, your decidedly expressive face had showed something like mild annoyance at the fact of this presence. It was your turn not to say anything then.
I remembered the day you told me that I was putting on pregnancy weight, a little bit too much, and that it was showing. That was a gentle reminder that you cared, that men cared, that it did matter. I helped me to be more careful.
So, I was sitting in front of you and you were expecting questions about this specific visit, as if nothing else had happened all these years. But I had nothing to say. While you were looking at your laptop screen, I was looking at the display facing me, of the three books you had published in the past years.
We had talked about your books briefly in the past. You seemed surprised to learn that I was in the same room, that night of information about self-publishing. I had been surprised to see you there too. I had come with a few friends from my writing group of the time. I remember that you asked questions to the presenter.
I didn’t introduce myself then. And no, I have not self-published in the aftermaths of the gathering, unlike you. Unless you take my blog as a self-publishing outlet.
But you published a book. And then another one, and then another one. And they were looking at me right in the face. And I didn’t say anything because I haven’t read them. Yet. I almost asked you if you were selling copies, right there and then, but I looked around, and on the bookshelf, and didn’t see any stack waiting for customers. I thought there might be a law opposing conflicting interests in one office – the doctor and the writer, which one?
I was too embarrassed to admit that I have not read them. I did put them in my cart on Amazon, but never clicked the BUY button. Maybe because I didn’t want to know so much about a subject and setting so near me. Maybe because I have a long list of other books I want to read. I do feel like it would be the least of politeness to read my gynecologist’s stories. I often wondered if they were funny,
These books, though fictional, probably reveal a lot about you. I had noticed last time I visited this new office how comfortable the nurses seemed with you, giggling in the hallway, I felt slightly envious of this development in your life. How admirable and satisfying to deliver babies, and to write books. I wondered if I would find out in those books why you chose the branch of obstetrics and gynecology – why, past the curiosity of youth, a man would choose to look and at women’s genitals day after day after month after year. They surely developed insensitivity to the situation, but didn’t it also carry over to one’s private life? In brief the major question one could think of asking a male gynecologist.
So, I didn’t say anything about the books. You didn’t mention them either. Good. I do plan to read them, when I have the time.
You were still looking at me quizzically, finding me probably a little dull, surprisingly emotionless.
You said you were going to write to me the results of the biopsy. You asked me if I had any question.
I said no.
And you gave me my papers and showed me the door.
When I opened my car, I thought about all that had not been said. I thought that as a writer you would understand. So, there it is.

Sincerely,

One of your patients.