LA VRAIE JOURNÉE DES FEMMES

Pour l’Agenda Ironique de Mars, nous abordons le Féminisme radical. (Haussement de sourcil de mes lecteurs/lectrices.) Je propose donc ici une tranche de vie qui aborde mes réflexions philosophiques et presque métaphysiques sur le sujet, avec des chiasmes et des anaphores.

Pour les détails de la commande, voici l’adresse : https ://josephinelanesem.com/2021/02/28/nous-sommes-le-courage-lune-de-lautre/

La vraie journée des femmes

Vendredi 8h. Barbara se gara à l’arrêt de l’autocar qui transportait les voyageurs de l’aéroport. Elle avait eu peur d’être en retard. « La ponctualité est la politesse des rois », était un des dictons qui forgeaient sa personnalité. Le déplacement inhabituel à la gare après avoir déposé sa fille à l’école et avant le trajet pour le travail la déstabilisait.

Elle attendait une personne qu’elle n’avait jamais vue. La nièce d’une amie française, une des rares qu’elle avait gardées depuis qu’elle avait fait sa vie aux États-Unis. « Ma nièce s’est inscrite à un programme linguistique pour son cursus universitaire » avait écrit Valérie.  Elle a besoin d’une famille d’accueil. J’ai pensé à toi. »

Barbara avait dit oui. La compagnie de la jeune fille lui ferait du bien, ainsi qu’à Tiffany, six ans, qui était fille unique depuis que son frère était parti faire ses études. Elle pourrait loger dans une pièce jamais finie faute de temps. Elle avait eu le projet d’en faire une chambre d’amis, centre de méditation, puis studio de danse, atelier de peinture pour Tiffany, salle de gym, atelier de couture, puis re-centre de méditation. Mais la pièce avait surtout été au cours des années un débarras

« And today is Women’s day… » annonça une voix à la radio. Barbara eut une pensée pour les suffragettes qui avaient précédé sa génération : elle leur devait le droit de vote, son compte en banque, sans parler de la propriété de sa maison. Elle pensa aussi à la quasi-nouveauté des femmes au volant et eu envie d’allumer un cigare.

Finalement, une jeune-fille apparu de derrière le bus, très jeune, cheveux noirs mi-longs, visage ovale rappelant Valérie. Elle repéra Barbara et pris sa valise.   

A cause du nom, Barbara s’était attendue à une robe de fermière, des sabots remplis de paille. « Fernande ? »  Mais la jeune-fille était très moderne, et portait les mêmes vêtements que les filles qu’elle voyait autour d’elle. Jean troué, débardeur à fines bretelles.

« Fernande, Je dois travailler, alors je vais vous déposer à la maison, vous pouvez faire comme chez vous et visiter un peu si vous voulez et nous parlerons ce soir ? » Barbara aurait vraiment dû prendre toute la journée de congé, elle le savait, et montrer à la fille qu’elle était la bienvenue. Elle donnait mauvaise impression mais ne pouvait pas faire autrement. De congés pas assez, et trop d’emploi du temps.

« Vous devez être fatiguée, avec le décalage horaire ?» La fille regardait à travers les vitres de la voiture. « Pas trop. » répondit Fernande « Je ne savais pas que ça serait comme ça. Il n’y a pas de gratte-ciel. » Barbara avait décrit sa situation géographique à son amie, mais peut-être qu’elle n’avait pas bien compris.

« Ah oui, ici c’est la cambrousse. Quand vous irez à Boston Vous en verrez, des gratte-ciels. » Elle arrêta la voiture et donna les clés à la fille. « Installez-vous. Je serai de retour ce soir. » La fille regardait la maison et Barbara ne savait pas si elle avait l’air déçue. Peut-être qu’elle s’était attendue à une maison plus luxueuse.

À 10 h, Barbara glissa sa carte dans le compteur de l’entreprise, s’assis à son bureau et alluma l’ordinateur. Première chose : préparer du café pour le patron. Le geste avait pris beaucoup plus d’importance dans son rôle qu’elle ne l’aurait pensé lors de son entretien d’embauche une décennie auparavant, l’employée qui partait lui avait dit « Je le fais par plaisir ! Il est si gentil, il a tant fait pour moi. Je lui apporte du café à 8h00 quand il arrive et un autre un peu plus tard. » Barbara avait hoché la tête avec enthousiasme à chaque détail de la description du poste. Après six mois de chômage elle était soulagée au-delà des mots. Le travail n’était pas idéal, ni le long trajet avec péage, mais elle avait un emploi.

Bientôt, Johnny, le garçon d’entrepôt faisait son entrée en souriant niaisement, balançant les hanches, parodiant un acte de strip-tease, s’approchant de son bureau, puis s’y accoudant comme à un bar. «Puis-je avoir les clés de la camionnette ? » Tous les vendredis depuis dix ans, il répétait le même acte. Tous les vendredis depuis dix ans, Barbara ne savait comment réagir à la farce qui la mettait mal à l’aise. D’un côté, elle appréciait son jeu comique. D’un autre côté, elle ne voulait pas encourager de familiarité indue, ni de fausses idées. Elle se tourna vers le tiroir en réprimant un sourire et lui donna la clé du fourgon.

Le directeur du marketing était en visite ce jour-là et passa l’après-midi à discuter de nouveaux projets. Au milieu de l’après-midi, ils l’appelèrent et, sans la regarder, l’envoyèrent acheter des piles, d’une taille spéciale. Barbara récupéra les clés de la voiture de société et se mit à la recherche de la pile. Après trois tentatives, elle trouva l’objet dans une pharmacie déserte à l’éclairage glauque puis retourna au bureau.

À 16 h 30, elle verrouilla ses armoires et pointa à l’horloge. Elle prit la route de la maison, puis s’arrêta pour prendre Tiffany chez sa gardienne. Elle fit un autre arrêt à l’épicerie pour acheter de la dinde hachée. Elle ferait une boite de Hamburger Helper. Avec des brocolis à la vapeur. Elle avait oublié de demander à Fernande si elle avait des allergies alimentaires.

« Bienvenue en Amérique ! TGIF ! » s’exclama Barbara en ouvrant la porte. La fille sorti de la salle de bain, les cheveux enveloppés dans une serviette, le corps également enroulé dans une serviette. “Voici Tiffany. Je vois que vous avez trouvé les serviettes ! Bravo. Nous dînerons dans 30mn.”

La jeune fille l’interrompit : : “Est-ce que je pourrais me coucher maintenant ? Il est presque minuit en France.” 

Même si elle avait attendu avec impatience la visite, Barbara sentit que Fernande avait raison. Elle se mit à chercher des draps et emmena la fille à sa chambre. « Voici votre palais. Vous y serez tranquille. » Barbara poussa le vélo, le radiateur d’appoint, l’humidificateur, une boîte de livres qu’elle avait l’intention de donner, et deux caisses de vêtements d’hivers. Une fois dégagé, le lit apparu. La fille avait l’air déconcertée mais Barbara essaya de ne pas s’en apercevoir. « C’est confortable, tu verras. Je peux te dire tu ? Je dors ici de temps en temps.»

21h30 – Comme d’habitude, une fois couchée, Barbara prit son livre sur sa table de chevet ; comme d’habitude, épuisée, elle sentit ses yeux se fermer, et comme d’habitude, elle sentit le sommeil l’emmener, loin, très loin.

Samedi 7h00.

Le soleil poignarda Barbara dans l’œil. Samedi… Glorieux week-end ! Elle aurait enfin le temps de nettoyer la litière du chat, de faire la lessive. Elle se rendrait à la meilleure boulangerie pour leurs baguettes françaises et leur pain aux olives. Encore une fois elle n’allait pas pouvoir visiter la salle de sport. Les trois séances hebdomadaires qu’elle avait réussi à coincer dans son emploi du temps ne se matérialisaient pas. Et pourtant elle passait toute la journée sur une chaise, ce qui était une recette de désastre, comme chacun savait. Mais c’était ce que son employeur voulait, et pour ce quoi il la payait. Barbara repoussa la pensée comme un sacrifice mineur et temporaire.

Fernande était assise était à la table en train de tricoter quand Barbara sortit de sa chambre. « Je me suis levée très tôt. Je ne voulais pas te réveiller. »

« C’est le décalage horaire des premiers jours. Qu’est-ce que tu tricotes ? »

Elle plaça un muffin aux myrtilles devant la fille. Fernande avait bien dormi, elle tricotait un bikini avec le portrait de Che Guevara. Elle était prête à s’attaquer à ses cours. Barbara avait un peu espéré que la jeune fille aiderait à s’occuper de Tiffany de temps en temps, mais il s’avérait que les cours d’Anglais étaient quotidiens.

« Eh bien, je te déposerai à l’arrêt de bus le matin et je viendrai te chercher le soir. » Comme elle entamait son muffin, elle commença une liste sur un carnet : « Freedom Trail, Museum of Fine Arts, Faneuil Hall, Duck tours »

« Qu’est-ce que c’est les tours canard? »

« C’est une flottille de véhicules de guerre amphibiens maintenant utilisés pour les visites touristiques. On arrive par la route et on descend dans la rivière Charles. Ça éclabousse un peu. Tu devrais aussi aller voir un ballet au Boston Opera Ballet ou aux Boston Pops. … Tiffany et moi ne passons pas beaucoup de temps à Boston. Tu devrais en profiter. » 

La fille avait pris la liste. « Merci. »

En descendant la poubelle sous l’escalier, Barbara avait calculé qu’elles auraient le temps de déjeuner avant le cours de danse de Tiffany.

14h00 – Pendant la leçon de piano de Tiffany, Barbara et Fernande avaient longé la rue bordée de boutiques, typique de la Nouvelle-Angleterre. Elles s’étaient arrêtées à la librairie locale. Au travail, Barbara rêvait toujours de longues heures de loisirs, de lecture à sa guise. Elle espérait toujours, jamais elle ne pouvait.

Mais l’heure était passée. Il était temps de rentrer.

17h30 – Penchée au-dessus de la table, Barbara déchiffra l’écriture en cursive sur le col du t-shirt qu’elle pliait. « Riez des règles ! Laissez-vous rêver ! » C’était son propre t-shirt et elle n’avait jamais remarqué ces mots sur le col. Elle avait empilé le linge juste sorti du séchoir sur la table de la cuisine pour faciliter le pliage. Un autre t-shirt qu’elle ne connaissait pas disait : « Nous sommes le courage l’une de l’autre ». « Il est chouette, ton t-shirt ! » lança-t-elle par-dessus son épaule Fernande qui regardait l’écran de télé à côté de Tiffany sur le canapé. La fille ne l’entendit pas.

Pour le dîner, elles mangeraient des restes, si elles avaient faim. Barbara pensa aussi qu’elle devrait trouver un compagnon. Quelqu’un de gentil qui l’aiderait. Elle s’imagina comme la statuette qu’elle avait vu dans une boutique Hallmark, une fille à tête de chat buvant un martini, mi-allongée sur un canapé.

« Nous ne sommes pas des fleurs, nous sommes un incendie ! » surgit alors dans sa tête comme un autre slogan potentiel de t-shirt. C’est vrai, elle leur montrerait à tous de quoi elles étaient faites, elle, Tiffany et Fernande, levant le poing. Elles exploseraient comme un baton de dynamite dans Tom et Jerry, et mettraient le feu partout !

Surprise par sa propre conflagration, ayant un peu perdu l’équilibre, Barbara se remis au pliage et emmena le panier à l’étage dans la chambre de Tiffany.

 ——-

Rien de très radical ici. Je vous ai bien eu ! Je n’ai pas de théories, sauf que je suis moins pour la division des hommes et des femmes, que la coopération des gens en général.

Note : Fernande. Barbara et Tiffany sont des personnages de fiction, tout comme cette histoire.  

Illustration: Boston Duck Tours

12 thoughts on “LA VRAIE JOURNÉE DES FEMMES

    • 1) Merci Carnets, pour le compliment. Côté réalisme, il est vrai qu’il est plus facile de se voir plier le linge que de voler à dos de dragon. 2) Ca veut dire que tu es un homme gentil ! Barbara me fait dire que ton offre est appréciée, pour les t-shirts 😊 3) j’avoue en effet que je ne suis pas allée très loin dans toutes directions de la fiction, sauf que moi j’ai un compagnon gentil qui m’aide, et puis plein d’autres différences quand même. 4) Si tu voulais visiter la cambrousse bostonienne, pas de problème.

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  1. Je trouve que votre texte a des couleurs d’Edward Hopper, une organisation des espaces et un “détachement” de la part des personnages assez similaire. C’est peut-être dû à mon inculture d’Amérique (bien qu’y ayant un oncle, je n’y ai jamais mis les pieds) et de littérature, laissant la part belle à des seules impressions.
    En tout cas, ce n’est pas une “maigre” contribution.
    🙂

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  2. Pingback: Le bilan du courage – Nervures et Entailles

  3. Pingback: Votez fleurs, lisez courage (agenda ironique de mars) – Carnets Paresseux

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