LABO DE LANGUES/LANGUAGE LAB

LABO DE LANGUES

Assise à mon bureau dans le laboratoire de langues au cœur du campus, l’antre secrète où se déroule une alchimie importante à l’aide de pistes enregistrées qui rappellent les films de James Bond, celles qui s’autodétruiront dans la minute suivante. Un apprentissage sérieux est en cours. De nouvelles connexions neuronales sont en voie de construction.

Les non-locuteurs d’une langue seront transformés, grâce aux écouteurs qui contournent leur tête, en espions potentiels dans les pays étrangers. Les ambassadeurs éventuels auront le pouvoir de faire un putsch et de changer la face du monde.

Le matériel utilisé est légèrement daté, en harmonie avec les murs lambrissés, les parquets, les bureaux en bois. Les murs sentent encore le patriarcat des années cinquante dans ce collège réputé d’arts libéraux, au départ réserve aux hommes. Je me sens en sécurité.

Quelques heures par semaine, je porte le poids respectable du bon fonctionnement du laboratoire de langues. Je garde trace du matériel que les élèves ont emprunté, rendu, et les leçons respectives.

Puis je regarde cette armée de chercheurs ambitieux s’éloigner vers un bureau où un lecteur de cassette intégré les attend, connecté à des écouteurs personnels qui garderont leurs affaires confidentielles et sûres.

Je sais, pour avoir utilisé le mécanisme moi-même, la voix de robot enregistrée qu’ils entendent :

Bonjour, je m’appelle Jacqueline

Enchantée de faire votre connaissance

Je n’entends que les voix des étudiants qui répondent à un interlocuteur fantôme.

Ils apprennent le chinois dans le confort d’un minuscule cube. J’entends le cliquetis de l’avance rapide et du retour rapide, et les voix étouffées comme des perruches timides en sourdine faisant une conversation polie sur le temps, les jours de la semaine, les parties du corps.

Oui, je joue au foot les mardis. Oui, je voudrais une tasse de thé, s’il vous plaît.

Que voulez-vous pour le déjeuner? Quelqu’un répète encore et encore, comme s’il était soudainement frappé de la maladie d’Alzheimer.

Vieille blague : “Comment se rend-on à Carnegie Hall?”
“travail, travail, travail”…

Et je pense à la noblesse de l’entreprise, se comprendre les uns les autres, tendre la main vers une fraternité humaine, même si cela commence par parler comme des tout-petits.

Mais ce que j’aime le mieux, c’est de ressentir le poids du passé, la chaleur du bois, la tranquillité du laboratoire, ses tâches bien définies, ses fiches de carton poussiéreuses, son utilité certaine dans un monde d’incertitude.

Voulez-vous reprendre du thé?


LANGUAGE LAB

Sitting at my desk in the language lab at the heart of depth of Campus, the secret lair where important alchemy takes place with the help of recorded tracks that remind one of James Bond movies, those that will self-destruct within the next minute. Important learning is taking place. New neural pathways are being built.

Non-speakers of a language will be transformed, through the headphones that semi-circle their heads, into potential spies in foreign countries. Future ambassadors with the power to make a putsch and change the face of the world.

The material used is slightly dated, in keeping with the wood-paneled walls, wood floors, wood desks. The walls still smell of the fifties’s patriarchy in this reputable liberal arts college, originally exclusively for men. I feel safe.

A few hours a week I carry the respectable weight of the smooth operation of the language lab. I keep track of the material students logged-in, logged-out, what lessons.

And then I watch this army of ambitious seekers walk away to a desk where a built-in tape-player awaits them, connected to personal headphones that will keep their business confidential and safe.

I know for having practiced there myself, the robot-voice they hear:

Bonjour, je m’appelle Jacqueline
Enchantée de faire votre connaissance

I only hear the students’ voices answering a disembodied party.

They learn Chinese from the comfort of a tiny cubby. I hear the clickety click of fast-forward and rewind, and their tentative, muffled voices like shy muted parakeets doing polite conversation about the weather, the days of the week, body parts.

Yes, I play soccer on Tuesdays. Yes I would like a cup of tea, please.

Que voulez-vous pour le déjeuner? someone repeats again and again, as if suddenly stricken with Alzheimer’s. That’s right. Practice, practice, practice.

And I think of the nobleness of the enterprise, understanding each other, reaching out to one another towards a brotherhood of human people, although it starts by speaking like toddlers.

But the best is to feel the weight of the past, the warmth of the wood, the quiet peace of the lab, its clear-cut duties, its dusty cardboard cards, its certain usefulness in a world of uncertainty.

Voulez-vous reprendre du thé?


COFFEEHOUSE / LES DENTS DE LA CHANCE

LES DENTS DE LA CHANCE

Comment papa et toi vous êtes-vous rencontrés?
Toujours la meilleure question à poser

Je portais une veste en daim
C’était au début de l’automne
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans la chambre de Craig
Il s’est levé pour me saluer
et s’est présenté
Et ensuite…

Nous sommes allés dans un café
Où des étudiants jouaient de la musique
Il a chanté ses chansons sur scène
Avec Bruce et Mark et Nathalie
Je ne faisais qu’écouter
Juste débarquée de France

C’était la nuit dehors après
On a traversé le campus
Guitare à l’épaule
Bottes marron
Boucles blondes
Blue Jeans

Ton père, je dirais
Avait les dents de la chance
Les jeans, j’apprendrais, étaient des LEVIS qu’il achetait dans des friperies
Sa chambre était spacieuse
Avec un vélo dans un coin
Et un cadre de lit en métal contre le mur
Il allumait des bougies
Et de l’encens à la fraise
Il portait une chemise couleur fraise
Qu’Il avait trouvé dans une friperie
Et un petit anneau à l’oreille
La fenêtre donnait sur une belle pelouse
Dans sa chambre à Watson Hall
La lumière était différente
Il jouait du Van Morrison
Il jouait du Clannad
Il jouait des ballades irlandaises
A propos d’une île irlandaise et d’un Willy O’Winsbury

Et c’est comme ça que j’ai rencontré votre père.


COFFEE HOUSE

How did you and dad meet?
Always the best question to ask

I was wearing a suede jacket
It was early fall
we first met in Craig’s room
He got up to greet me
and introduced himself
And then…

We went to a Coffeehouse
(There was no coffee involved)
He sang his songs on stage
with Bruce and Mark and Nathalie
I just listened
Still fresh from France

It was night outside after
crossing the campus
his guitar
Brown boots
Blond curls
Blue jeans

Your father, I would say
Had good luck teeth
The jeans, I would learn, were LEVIS’ he bought in thrift stores
His room was spacious
With a bike in a corner
and an upright metal bed frame against the wall
He would light up a candle
and strawberry-scented incense
he wore a strawberry-colored shirt
He had found in a thrift store
and a small ring in his ear
The window looked onto a lawn
In his room in Watson Hall
the light was different
He played Van Morrison
He played Clannad
He played Irish ballads
about some Western Island and a Willy O’Winsbury

And that is how I met your father.


Dans la série de mes souvenirs universitaires, une rencontre importante. J’ai écrit ces poèmes en anglais au départ puis les ai traduits en Français, ce qui donne ce style un peu artificiel parfois. Evoquer ces souvenirs en phrases courtes comme les images des souvenirs reviennent en flash me semblait naturel. Mais d’autres épisodes étaient plus adaptés à une narration en prose. Ca vient, ça vient … !

Illustration: The analog dream on WordPress.com

NAKED COED LACROSSE

NAKED COED LACROSSE

Let’s start the orientation :
On the right my desk
On the left my bed
Welcome to the narrow quarters
Of my American college room

Just outside
This dorm bathroom
Then another door
Behind which a vending machine drops cans of Orange Minute Maid
with a clang
In my wallet, quarters, pennies, nickels and dimes


My bedroom door opens on new sounds
Naked Coed Lacrosse!!
A team of two girls, charming and playful ask
Will you buy a t-shirt from us?

What is coed? What is naked? What is Lacrosse?
Then Why coed? Why naked? Why Lacrosse?
With the help of practical sign language
I try to assimilate new, bizarre images
But decline to buy a t-shirt

More sign language and I get a grasp
Of what is Halloween on campus!
That’s what “Fun-loving” is about

The promotional keychain gift from the Catering services tells me
“You’re #1 with us”
I am so flattered!


LACROSSE COED NU

Commençons l’orientation :
A droite mon bureau
A gauche mon lit

Bienvenue dans les quartiers étroits
De ma chambre de dortoir américain

Juste au dehors
La salle de bain commune
Puis une autre porte
Derrière laquelle un distributeur automatique
Laisse tomber des canettes de Minute Maid à l’orange
Dans un clang amorti
Dans mon portemonnaie, le cliquetis des quarters, pennies, nickels et dimes

La porte de ma chambre s’ouvre sur de nouveaux sons
Naked Coed Lacrosse !!
Deux filles en équipe, charmantes et joyeuses demandent
Achetez nous un t-shirt !

Qu’est-ce que naked ? Qu’est-ce que coed ? Qu’est-ce que Lacrosse ?
Pourquoi Lacrosse ? Pourquoi mixte ? Pourquoi nu ?
Avec l’aide d’une langue des gestes
J’assimile de nouvelles images bizarres
Mais je n’achète pas le t-shirt

Encore un peu de langue des signes et je comprends
Ce qu’est Halloween sur le campus !
Et ce que signifie «fun-loving»

Le porte-clé promotionnel cadeau du service de restauration me dit
« Vous êtes n ° 1 avec nous »
Je suis extrêmement flattée !

* * * *

Les premiers jours sur le campus, tout semblait très étrange. Entre autre ce t-shirt qu’on voulait me vendre. Je n’ai toujours jamais vu de jeu de Lacrosse.
Pour ceux qui débarquent sur mon site, je raconte mes aventures universitaires au siècle dernier, circa 1988.

La crosse (ou quelquefois le lacrosse) est un sport collectif d’origine amérindienne où les joueurs se servent d’une crosse pour mettre une balle dans le but adverse. Codifié en 1867 par le Canadien William George Beers, le sport original est appelé aujourd’hui la crosse au champ. De celui-ci sont nées deux autres variantes de la crosse : la crosse féminine dans les années 1890 en Écosse, puis la crosse en enclos dans les années 1930.

LE GROS LIVRE DES COLLEGES

J’avais reçu la lettre de réponse qui m’invitait à passer une année académique aux Etats Unis, dans l’Ohio. Malgré mes études, je ne connaissais rien de l’Ohio, qu’il m’avait fallu chercher sur la carte.

Des étudiants bien renseignés m’avait conseillé : « Il faut aller voir Mme S. Elle peut te donner des informations »

C’est le temps d’avant Google, avant les ordinateurs, avant les téléphones portables. Les curieux trouvaient les informations à la bibliothèque, dans des ouvrages spécialisés, en tous cas en faisant des recherches approfondies.

J’avais pris rendez-vous avec la prof et le jour dit, m’étais rendue dans son bureau. J’avais compris que tous les ans, telle la maman oiseau donne la becquée à ses oisillons, Mme S. invitait les étudiants qui avaient des réponses aux demandes d’inscriptions, à questionner son grand livre des collèges américains.
Dans son bureau, dans lequel j’entrai pour la première fois, les murs étaient couverts d’étagères eux-mêmes pleins de livres poussiéreux. Il y faisait sombre, le soleil bloqué par des volets et des rideaux tirés. A mon arrivée, elle s’était levée pour déloger un épais grimoire et l’avait cérémonieusement posé sur son bureau. Puis elle avait enfilé ses lunettes d’un air pénétré, avait consulté la table des matières puis avait feuilleté, comme une cartomancienne son jeu de tarot.
Elle était américaine, ce qui expliquait qu’une telle publication soit en sa possession. Elle devait l’avoir rapporté d’outre-Atlantique dans sa valise.

Kenyon College…

J’y suis…

Kenyon College : établissement privé d’arts libéraux situé à Gambier, Ohio. Fondé en 1824 par Philander Chase. Accrédité par la Commission de l’enseignement supérieur. 1 708 étudiants de premier cycle. Campus de 1000 acres situé dans un cadre rural. Utilise un calendrier académique semestriel.

C’est une université mixte. Il y a donc des filles et des garçons.

Cette information délivrée, elle avait levé sur moi des yeux scrutateurs. J’avais compris que c’était le détail que venaient chercher les autres étudiants, mieux renseignés que moi.

Et bien bonne chance ! J’espère que vous passerez une bonne année !

La consultation était terminée, Il n’y avait plus grand-chose à dire. Ce qu’il y avait d’autre à apprendre, je devrai l’apprendre sur le tas. J’avais dû disposer sans plus de cérémonies.

Tout le monde n’avait pas droit à une entrevue spéciale avec Mme S. C’était comme un adoubement. Moi-même, je n’aurais pas dû faire partie du groupe des élèves candidats à l’assistanat. Ces bourses en nombre limité étaient réservées aux étudiants se destinant au professorat. Je n’avais pas, et n’avais jamais eu l’intention d’enseigner. Je me voyais plutôt traductrice, ou bien je ne savais pas quoi – tout sauf le professorat. Cependant, à la fin de l’année, par un coup de chance, une prof m’avait proposé de remplir un dossier de candidature pour devenir assistante de français à l’étranger pendant un an. En Angleterre ou aux Etats Unis. Le programme était précédé d’un stage d’été d’un mois comme prof de Français pour les étudiants Américains. La chance frappait à ma porte. Certains avaient été jaloux. J’avais entendu des mots comme « opportuniste » ou « elle n’a pas les deux pieds dans le même sabot. » Mais l’occasion de visiter le monde se présentait et je n’allais pas la laisser s’échapper. Même si une nouvelle vocation de prof ne m’était pas soudainement venue, je ne voyais aucune objection à enseigner le français pendant un an, quitte à changer subitement d’avis en revenant.

Ce jour-là donc, même un peu déçue du peu d’information, je reprenais le chemin de ma chambre flottant sur un petit nuage parfumé d’œillets, de roses et de capucines, enluminé d’espoir et de rêves.


On avance, on avance dans le feuilleton de mes souvenirs. Bientôt, mais pas tout de suite, on va découvrir ce qui a fait court-circuiter ce destin prévisible dont je parlais récemment.