#20 – LE CAS FABRICE LUCHINI

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Je poursuis la liste de ce que j’aime en France. Et j’en arrive à un de mes acteurs préférés : Fabrice Luchini.

Je dis un de mes acteurs préférés, parce qu’en numéro deux arrive Romain Duris. Je prends Luchini en premier parce qu’il allie au total plus de qualités que je n’en attribue à Duris. Dur de choisir.

Luchini c’est : la littérature, le théâtre français, l’amour de la langue française, la comédie, le jeu, la passion, l’intelligence, la jubilation, la joie, le cinéma. Et j’adore le voir parce que je sais que je vais passer un bon moment. Je sais qu’il va m’amuser, m’interloquer, me faire poser des questions. Et puis m’épater, m’impressionner.

Je l’avais vu d’abord dans Le genou de Claire (Rohmer, 1971), grand garçon blond assez fade et un peu ennuyeux qui parle sans cesse pour ne rien dire. Il était agaçant.

Puis je l’ai remarqué dans La discrète (Christian Vincent, 1990) où il joue un personnage désagréable, assez imbu de sa propre personne pour en devenir captivant. Il faut dire que le film est à mon avis un petit bijou, dans l’idée, la construction, et la bande son.

Puis en 1996, Beaumarchais, L’insolent (Molinaro, 1997). Et là, il montre son vrai tempérament, se révèle plus proche de lui-même, rayonnant. Il a cette préciosité pédante qui lui va comme un gant. C’est là que je comprends et qu’il devient vraiment intéressant, à mes yeux.

Est-ce qu’il y a un autre acteur aussi prétentieux, érudit, intelligent, à la fois séducteur et hilarant? Il n’a rien du machisme ni de la virilité américaines. Tout participe d’un exercice de théâtre : la voix (porteuse de l’émotion), la diction, l’articulation, la gestuelle, la rapidité d’exécution. Le jeu du visage : il est à la fois naturel et affecté. Naturellement affecté. Et comique.

« C’est eff-rayant ! » il dit, les yeux ronds, avec le masque de la surprise. On y croit tout en sachant que c’est pour de rire. On sait qu’il va reprendre sa forme suivante tout aussi rapidement. Un homme caoutchouc, barbapapa.

Au cours de théâtre il a dû étudier toutes les formes d’oiseaux :
Son œil rond et vif, il s’en sert parfaitement. Il en a la maîtrise : il peut faire le coq de basse-cour, se pavanant en jetant des regards dédaigneux ; puis le pigeon, coups d’œil furtifs plus vulnérables, fuyants ; ou bien il se fait aigle, œil perçant. Mais toujours ses yeux trahissent sa rapidité d’esprit. On sent l’engrenage bien huilé. Et jubilatoire. Il maintient le contact avec son auditoire.

Mais il n’y a pas que les yeux. Tout son visage s’anime. Un visage au départ un peu ingrat, qui peut exprimer si rapidement toutes les expressions. Il fait particulièrement bien la perplexité, la bouche en cul de poule, les yeux écarquillés.
Il écarquille donc les yeux, regarde droit devant et articule : « C’est eff-ffray-ant !! »
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il prononce ces mots dans chacun de ses films. Comme un petit caméo. C’est peut-être un porte-bonheur, un talisman, ce «C’est eff-ffray-ant !! » Il peut le dire sur tous les tons : badin, choqué, détaché, contrarié, horrifié, etc.

Très rapidement, il retombe sur ses pieds et a pris une décision. Il sort une tirade de… Racine, Boileau, de la Fontaine, Molière, pour illustrer ses propos. Et il tombe toujours au beau milieu de la cible. Immanquablement Et je me pâme. Il a une justesse de pensée, de ton, et une pertinence ahurissantes dans le fond et la forme.

C’est hallucinant !

Depuis, il apparait souvent dans des films que je vois sans le rechercher : Rien sur Robert (par hasard a Montréal,) Tout ça pour ça (cadeau de ma mère), puis Molière, où mes deux acteurs chouchous sont réunis ; puis récemment Alceste à bicyclette, dans lequel il joue le Misanthrope de Molière transposé au présent.

Il a l’air d’avoir absorbé les classiques comme s’il en était l’auteur. Il se met au niveau d’un inconscient collectif qui nous rapproche tous de vérités universelles qu’il peut documenter, en vers.
Alors on ne peut que se retrouver.

Au cours des années, il s’est construit un personnage. De plus en plus, il joue Luchini. Sur qui s’est-il basé au départ ? est-ce qu’il a découvert, tôt dans ses études tardives des classiques, un personnage qui lui plaisait ? qui le mettait à l’aise, en confiance ? qu’il aurait cultivé ?
On pourrait tous essayer de jouer un Fabrice Luchini. Facile à imiter. Mais lui, qui est son modèle ?

J’adore son trajet impossible, impensable. Son histoire de début en garçon de coiffeur.
Je le vois solitaire, mais satisfait en lui-même. Comblé, même, par la vie. Curieux, plein de ressources et de rebondissements. Jamais désespéré.

Au cours des années, ce personnage devient de plus en plus libertin, séducteur, un personnage truculent, qui aime choquer. Il se place de plus en plus dans la séduction et la comédie. Peut-être qu’il en arrive à une caricature de Luchini, comme Marilyn Monroe finissait par devenir une caricature de Marilyn Monroe. Et ça n’a pas l’air de lui déplaire.
Mais on ne s’en lasse pas parce qu’il a toujours cette étincelle d’intelligence et d’intérêt véritable, un tout petit supplément d’âme.

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