Supermarchés – #4/20

Dossier Haricots Verts : Supermarchés #4/20

Instantané un peu fané des années 70 : Ma mère revient du supermarché à pied, chargée de deux grands sacs en plastique orange pleins à craquer, un à chacun de ses bras tendus. Elle marche la tête baissée, têtue, tenace dans son effort.

La photo n’existe que dans ma mémoire. Ma mère a environ trente-quatre ans. Elle porte un chemisier léger imprimé de petites fleurs dans les tons roses que je déteste parce que je le trouve bon marché. Je la trouve trop maigre, tendue comme les tendons de son cou mince. Je pense qu’elle n’est pas heureuse, mais peut-être que ce que je vois est mon propre malheur.

Nous venons de changer de mondes, déménagé de Paris à Nantes et j’ai l’impression d’être tombée en disgrâce. D’une part, je n’ai jamais vu ma mère porter de sacs de victuailles, d’autre part, je n’aime pas du tout cette nouvelle ville. A Paris, pour les courses quotidiennes, il y avait une modeste épicerie au coin de notre rue, et quelques petites boutiques éparpillées autour : une boulangerie juste au tournant, Mme Clouzot, où ma mère m’achetait régulièrement sur le chemin de l’école un pain au chocolat ou un serpent en guimauve couleur pastel entouré d’une bague de pacotille ; une boucherie chevaline, où l’homme derrière le comptoir nous donnait, à mon frère et à moi une tranche de mortadelle rose le samedi matin. Là, ma mère nous achetait des steaks fortifiants de viande sombres et savoureuse que je préférais au bœuf plus doux. Il y avait une pharmacie, où ma mère était toujours en quête d’une crème insaisissable qui hydraterait sa peau sèche. A chaque visite on lui demandait d’épeler son nom jusqu’à ce que je l’apprenne à force de répétition. Il y avait un marchand de vin d’où elle avait ramené un jour un lot de serviettes jaunes et rouges à carreaux Vichy après avoir collectionné assez de bouchons.

Parfois, le week-end, mes parents revenaient en voiture (celle de mon père) d’un supermarché éloigné avec des sacs remplis de provisions pour la semaine.
Dans cette nouvelle vie, ma mère avait besoin d’une voiture qu’elle n’avait pas. Et elle ne savait pas conduire. Ma nouvelle maison était située à cinq kilomètres du centre. Tous les jours, je devais prendre le bus pour aller à l’école.
Pendant la journée, j’appartenais à Nantes. Après l’école et pendant la semaine, j’appartenais à cette banlieue ponctuée d’un grand rond-point dont jaillissaient trois routes principales, comme les avenues autour de l’Arc de Triomphe ou des rayons autour du soleil. Notre rue était l’une d’elles.
Sauf que maintenant, l’Arc de Triomphe était remplacé par un supermarché géant appelé Euromarché, un énorme hangar rectangulaire de tôle ondulée peint d’un orange vif. Vous y étiez accueilli d’un joyeux jingle : « Euro-marché, le moins cher le plus gai ! c’est le moins cher c’est le plus gai, Euro-mar-ché ! » sur l’air des nains de Blanche-Neige.
J’observais la vie de ma mère centrée autour de visites à Euromarché. Alors que j’allais à l’école ouvrir mon esprit aux mathématiques, à la géographie, la littérature, et qu’on me servait des faits fascinants sur l’ancienne Egypte ou l’histoire, ma mère passait ses jours à la maison. Le matin la trouvait assise à la table en marbre du salon, stylo à la main, s’ingéniant à trouver de nouvelles façons de nous nourrir. Elle composait ses menus hebdomadaires sur de petits cahiers en spirale, puis passait des heures (à ce qui me semblait) à peaufiner ses listes du jours. Pensive, elle traçait des colonnes de tirets qu’elle remplissait quand elle avait attrapé une idée au vol comme un papillon. Après avoir passé tout ce temps en remue-méninges, elle planifiait le voyage lui-même autour de ses autres tâches de nettoyage, le repassage, et la cuisine.

Parfois, elle m’envoyait à la boulangerie, ou chez le marchand de vin, parce qu’elle avait oublié, ou parce que le pain n’était jamais aussi bon qu’à la boulangerie. J’y allais avec plaisir, suivant d’abord notre longue rue poussiéreuse et ennuyeuse où toutes les maisons se ressemblaient comme si elles avaient été clonées : façade blanche, porte de verre granulé derrière des barres de fer forgée placée au beau milieu, deux fenêtres au-dessus, comme deux yeux dans un visage carré, le même toit d’ardoise noire pour tout le monde, toutes les mêmes à l’exception de quelques variations dans la végétation (certaines personnes avaient des géraniums à leurs fenêtres, nous avions un maigre laurier solitaire côté trottoir). Quelques façades améliorées se vantaient d’une frise de pierres apparentes, pas la nôtre.
Le bloc suivant était plus varié. Certains bungalows rivalisaient de fierté en affichant un nom au-dessus de leurs portes : “Do-mi-si-la-do-ré” avec notes de musiques ; ou « Villa mon rêve. » D’autres dissimulaient des caniches hargneux derrière des bordures d’arbustes et des clôtures métalliques. Au coin de cette longue deuxième rue se trouvait la boulangerie d’où je ramenais un bâtard ou une baguette, et commençais les coins en route.
Le ciel de Nantes était d’un gris-beige lumineux. Il donnait à tout ce qui était dessous un ton pâle et poussiéreux qui faisait mal aux yeux. Dans cette lumière, notre rue était un long ruban terne dans lequel notre maison portait le numéro cent-cinquante-et-un. A la fin de ce cordon morose, comme une récompense à cette triste enfilée, se trouvait le jackpot, le prix, le moins cher le plus gai ! Euromarché !

De fait, nous savions que c’était un mensonge, et qu’Euromarché n’est pas le moins cher, puisque ma mère nous signalait tous les jours que Leclerc était meilleur marché. Au début, ma mère n’avait pas accès au Leclerc. Il fallait une marche de vingt minutes, difficile étant donné le genre de sacs à provisions qu’elle portait. Elle n’y eut accès que quelques années plus tard, après qu’elle eut finalement appris à conduire.
Leclerc était un bâtiment bleu avec une grande lettre blanche L, et un grand point rouge vif. Pas de jingle joyeux à l’intérieur, les lumières étaient faibles, mais de nombreux panneaux surdimensionnés informaient le client que les prix avaient été tranchés en plein cœur, et que moins cher, tout serait gratuit. Ma mère était catégorique sur le fait que le prix du café y était toujours vingt pour cent plus bas, ainsi que la lessive. Elle pouvait dire à quelle époque de l’année telle ou telle pomme de terre ou tomate était la meilleure affaire entre les deux magasins. Son analyse soigneusement nuancée, elle était ultra-consciente de ce qu’il fallait acheter, combien et quand. Nous le savions parce qu’elle partageait ces informations à chaque fois qu’elle le pouvait.
J’en voulais alors à ma mère de remplir ses jours et son esprit de telles comparaisons, de telles préoccupations qui me semblaient triviales. Je lui en voulais d’essayer de trouver le bonheur à Euromarché.
J’aurais préféré, sans le dire, que ma mère travaille comme ces mères qui rentraient à la maison avec des fables de leur importance, comme elles remplissaient le monde de leur influence, de leurs idées, de leurs efforts. Je regrettais l’époque où elle travaillait à Paris et nous faisait le soir le portrait de ses collègues de bureau, nous faisait rire, partageait avec nous ce monde étranger où il devait faire bon s’amuser comme nous à l’école.

Depuis le déménagement mon père avait un territoire de vente éloigné et ne rentrait que le week-end. Ma mère n’avait plus que nous et mon petit frère d’un an ou deux, et je n’aimais pas ça. Je sentais que le meilleur moment de sa journée, le moment d’exaltation, et l’utilisation de ses talents tournaient autour des courses et de la cuisine et donc le voyage au joyeux supermarché. Ma mère ne cachait pas son excitation à la perspective d’une de ces visites, et saisissait la plus petite occasion : “Oh, j’ai besoin de sacs à ordures. Je dois aller à Euromarché. Euromarché est plus proche mais ils n’ont pas le genre que j’aime, ils l’ont chez Leclerc, c’est plus loin mais je vais en profiter pour prendre aussi du café.” Une fois là-bas, elle s’attardait parmi les rayons, ajoutant un article ou deux, une boîte de sardines, une livre de clémentines.

Les jours, les semaines, les mois se répétaient. Était-ce cela, la vie ?

Après onze ans d’Euromarché et de Leclerc, l’orange et le bleu marine, mon père a été transféré à Brest. J’ai quitté la maison en même temps qu’eux, pour commencer mes études. Ils ont déménagé dans d’autres villes par la suite. (J’ajoute qu’en mon absence, une fois ses enfants indépendants, ma mère a toujours eu des amis, une vie sociale, s’est remise à travailler et plus tard à peindre.) Elle a aussi organisé ses visites à d’autres supermarchés nommés Carrefour, Géant, Champion ou Casino, Auchan, Super U, Intermarché. Pendant longtemps, j’ai essayé de faire face à ce que je considérais comme déprimant, cette époque de mon enfance à Nantes, la perte de Paris. Mais ma mère m’a souvent dit que ces années avaient été parmi les plus heureuses de sa vie.
Jurant que je ne serais jamais ma mère, j’ai appris à faire mes courses après le travail. Je me suis souvent surprise à faire les mêmes comparaisons que je trouvais alors indignes. Parfois, j’aimerais même ne pas avoir à travailler.

* * *

Pas de recette, cher lecteur, dans ce nouveau chapitre. Il s’agit plutôt d’une mise en contexte. Mais maintenant que ce changement géographique et historique primordial est introduit, et que le décor est posé, nous pouvons passer à la suite du menu.

7 thoughts on “Supermarchés – #4/20

  1. J’aime beaucoup… et me plonge à mon tour dans ma relation avec les paroles de ma mère, histoires de salaires, histoires de locataires, histoires de possessions d’untel, ou des enfants d’untel, ou de ce que doivent avoir dans leur compte en banque tel et telle qui passent à la télé… et ce que cela dit de moi, ce malaise, cet ennui profond, pour ne pas dire pire, alors qu’au fond, ces questions doivent bien me traverser l’esprit aussi, parfois ; et ce que cela dit de nos enfances radicalement différentes, à ma mère et moi.

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    • Tout a fait – peut-etre que les enfants sont idealistes – je ne sais pas d’ou me venaient ces pensees. Les choses ont change, les points de vue, les circonstances, :(l’experience personelle. C’est interessant. 🙂 (pardon pour les accents, clavier oblige)

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