CHÂTAIGNES – #13/20

Dossier Haricots Verts : Châtaignes – #13/20

Comment expliquer? Nous sommes sur un chemin de terre près d’une clairière, à quelques heures de Nantes. C’est probablement une voiture neuve. Mon père arrête la voiture dans un crissement de pneus. Il nous crie de sortir aussi vite que possible, par la porte, les fenêtres, n’importe quoi.

Donc nous obligeons, ouvrons les portes, nous bousculant dehors. Il secoue la tête. Le timing n’est pas bon. Nous devons recommencer parce que nous n’avons pas giclé assez vite.  Les pneus crissent à nouveau dans un simulacre d’urgence. On recommence. Pour l’un des essais, les quatre portes sont verrouillées. Pour un autre, les serrures sont déjà ouvertes. Une autre fois, le système de verrouillage général est bloqué et nous devons nous extraire par les fenêtres.

Le temps est doux. C’est un beau samedi après-midi, et nous sommes en sortie en famille, mes deux frères, parents et moi. Mon père prend son rôle au sérieux, s’impatiente quand on ne rampe pas assez vite hors de la cabine, ou pas comme il le voudrait. Nous nous démenons à nouveau, récoltant des bleus, des bosses et nous écorchant aux épines par terre.

Mon père regarde sa montre, prenant des notes. Il travaille pour Citroën et aime son travail au point de faire des heures supplémentaires avec sa famille le week-end. Il n’est ni ingénieur de conception ni technicien de sécurité, ni contrôle de qualité. Il vend ces voitures. Mais il a vu les films avec les mannequins qui recréent les situations d’accident. L’industrie automobile fait d’énormes progrès dans les années soixante-dix. Mon père a une grande admiration pour André Citroën, fondateur de la société automobile, figure très respectée. Il a apporté à la maison et nous a montré des vidéos de La Croisière Jaune, raid en voiture de Beyrouth à Pékin à travers l’Afghanistan, les montagnes de l’Himalaya, le désert de Gobi et le reste de l’Asie, organisé par André Citroën.

Voilà pourquoi nous sommes ici par une belle journée d’été, nous éjectant d’une voiture en parfait état de marche dans une clairière.

Peut-être que les films ne l’ont pas convaincu, puisque les mannequins ne peuvent pas sauter des voitures. Je pense que son but est de calculer l’efficacité du système de verrouillage, s’il y a des chances de sortir vivant avant l’explosion mortelle. Mon père essaie peut-être de prouver qu’il a raison d’insister pour ne pas porter la ceinture de sécurité, ou pour ne jamais verrouiller les portes. En général, j’approuve les prises de risque de mon père. J’admire son assurance à la conduite rapide. Il n’a jamais eu d’accident. Casse-cou, il aime défier les règles, et en ce moment, il est sur le point de prouver qu’il est moins dangereux d’être libre de contraintes.

Il n’est pas certain que l’entreprise utilise l’une ou l’autre de ses conclusions scientifiques.

Ce qui m’amène à une autre de ces sorties du week-end en famille, celle-ci sans crissement de pneus. Cette fois, c’est l’automne, nous allons ramasser des châtaignes.

Ma mère les a repérées un jour, sur le terrain, et nous sommes venus préparés, armés de temps et de sacs en plastique.

Les bois en sont pleins près de la ville de Redon. Redon est particulièrement magique car c’est le cadre de la Forêt de Brocéliande. Selon un conte de fées, dans un bois se cache un château qui abritait une princesse, qui disait-on se transformait en sirène la nuit dans sa baignoire par le maléfice d’une sorcière. Une fois aperçue par son mari par la serrure, elle dû rester sirène pour le reste de sa vie.

À nos pieds se trouve un tapis de bogues fendues sur les têtes de nouveau-nés sombres comme du chocolat, profond et vernis. L’épaisse matrice végétale est recouverte de piquants. On sent la déchirure de chaque côté dans le processus d’accouchement. Les épines deviennent inutiles lorsque les brillants fruits bruns éclosent. Certains ont été collés ensembles dans l’espace réduit, serrés à plat sur le côté dans la cellule qu’ils partageaient avec leurs frères les plus proches et naissent plats. Dans chaque bogue, cependant, se trouve au moins une châtaigne parfaite, arrondie et charnue, arborant une touffe de cheveux sur sa tête pointue, et une tache plus pâle et rugueuse au siège.

Nous cherchons des yeux les pépites sombres. Certaines ont déjà été endommagés par des animaux ou des oiseaux et montrent leurs entrailles claires. Parfois, si vous regardez assez longtemps, vous voyez une petite tête sortir, qui se tord et se convulse juste en face de vos yeux.

C’est là que vous criez, laissez tomber la chose et arrêtez l’étude. (Pourquoi les vers ont-ils cet effet sur les humains ? Un vague rappel d’une fin imaginée, le sort de notre enveloppe mortelle ? Je les sens soudain ramper dans mon estomac, visqueux et juteux et aveugle. Je fais une note mentale de demander la crémation.)

Je cherche sur mon territoire des coquilles brillantes qui n’ont aucune trace de trou, des fruits hermétiquement scellés et vernis, tout juste sortis de l’utérus vert.

Nous remplissons sac après sac de cette nourriture naturelle et gratuite. « Venez là ! Elles sont énormes ! » Nous changeons d’endroit, fous d’avoir touché le jackpot.

Les sacs dans le coffre, on sait que quelques vers font le voyage avec nous.

À la maison, les sacs sont vidés sur la table, triés. On fait bouillir de l’eau pour le diner de ce soir.

Bouillie, la carapace brillante s’assouplit, devient terne, et on peut l’ouvrir sans s’écorcher sous les ongles. La deuxième peau plus fine est devenue épaisse et maniable, et nous pouvons la peler pour découvrir une chair molle et farineuse. Ma mère les mange dans un bol, couvert de Lait Ribot.

Je les préfère cuite à la poêle. Il faut faire une petite écale dedans pour qu’elles n’éclatent pas. Elles me rappellent les marrons chauds de Paris près du Luxembourg, l’odeur qui envahissait les rues par les froides journées d’hiver, une odeur qui rappelait le cacao ou le tabac à pipe sucré, mélangé à la fumée du feu sous le baril. Les vendeurs se tenaient au coin de la rue, devant des fourneaux de fortune, brassant les marrons avec une grande cuillère. Ils les versaient dans un cône de papier journal. Nous partions alors à travers les Jardins du Luxembourg, réchauffant nos mains sur le journal, puis brûlant nos doigts et nos langues. Les taches brûlées avaient rendu la peau cassante et facile à ouvrir, mais elle se glissait sous nos ongles comme des instruments de torture. La chair, dont la surface rappelait les circonvolutions du cerveau, était translucide et plus ferme que celle de la châtaigne bouillie. Elle avait un goût légèrement sucré.

Parfois, à Noel, nous recevions en cadeau une boîte de marrons glacés. Ils sortaient opalescent de la boîte, léger dans la main, implosés intérieurement de sucre, gonflés comme le foie gras des oies gavées. Quand vous mordiez dedans, ils s’effondraient, fondants, ils avaient conservé leur surface aux tubes serpentins. Pour parvenir à cette aberration, chaque châtaigne avait été bouillie et infiltrée d’innombrables bains de sucre infusés de vanille, puis laissée à sécher puis plongée à nouveau, selon des recettes ancestrales. On voyait comme le sirop de sucre avait envahi les différentes membranes de séparation et infusé chaque cellule de solution épaisse, presque grasse de sucre et de vanille. La consistance féculente était le support parfait pour la saveur plate de la vanille. Le plaisir du marron glacé était subtil, et dans mon cas augmenté par la connaissance de l’humble forme de la châtaigne avant la métamorphose.

Ensuite, dans la hiérarchie de ces plaisirs, venait la crème de marron, où la chair de châtaigne avait été réduite à une purée et confite de la même manière, sans aucune attention à la forme originale.

La récolte durait quelques semaines.

5 thoughts on “CHÂTAIGNES – #13/20

  1. Un papa consciencieux !
    ahhhhh les chataîgnes !!! ça sent l’hiver et le froid !!! âradoxalement cela fait plusieurs hivers qu’il fait doux et que l’envie d’en croquer est moins vivace. Je me souviens que nous avions percé une grande poêle de trous réguliers pour les faire cuire sans les éclater…. Les dernières que j’ai dégustées, c’était sur le marché de Noël de Strasbourg, avec un bon verre de vin chaud à la cannelle !!! Quant à la crème de marron, je piochait dans le pot sans aucune retenue !

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  2. Quels délices ! Les châtaignes ont tout pour elles. J’en trouve dans la forêt de Fougères. 🙂
    En ce moment, des fruits d’été – quand j’étais enfant, nous avions des framboises blanches, avec toutes un petit ver dedans.
    Bel été 🙂 amitiés

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