TESTAMENT DE BUREAU

Le poste que j’occupais depuis presque 9 ans (même pas un chiffre symbolique) n’ayant pas survécu à la pandémie, je rédige ici mon testament, qui annule toute disposition antérieure.

A mon patron je laisse le tableau de derrière mon bureau avec la grange rouge de Nouvelle Angleterre et ses pommes qui me donnaient l’impression de travailler à la campagne ; les petits gobelets en plastique à côté des robinets qui étaient en fait des gobelets de dentiste ; les boiseries années 70 sur les murs ; le son du train qui passait de temps en temps pas très loin.

A Anne-Claire je laisse mon précieux Tampon dateur ainsi que ma collection de caoutchoucs qui entourent les paquets de courrier.

A Mr. Olivier je laisse les posters de motivation et tous les jeux de Méga-millions (jamais gagnés.)

A Myriam je laisse les deux plantes que j’avais ramenées à la vie ; les sifflements puissants et mélodieux du vent sous la porte à l’automne et au printemps ; l’imprimante-scanner très pratique ; les chuchotis malsains derrières les portes entrouvertes.

Ma petite voiture en mousse à malaxer dans les mains pour se faire les nerfs ; l’équipe des deux plombiers hirsutes et hilares qui venaient régulièrement pour quelques toilettes bouchées, comme les fossoyeurs dans Hamlet ; toute ma collection de mots de passe commençant par une capitale, contenant des signes typographiques, des chiffres, des combinaisons infiniment renouvelables, et tous les mots de passe des autres, reviennent à Patrick.

A Cécile je lègue mes vitamines et le sac des trucs que je ramenais régulièrement de la maison, coupe-ongle, miroir de poche, demi-bouteilles de parfum, lime a ongles ; tous les soirs où on disait : « Il pleut ! il neige ! Blizzard ! Tempête de neige ! Sois prudente sur la route ! »

Je laisse à Louise les livres de self-help que j’ai dû laisser derrière moi, ainsi que les blagues sur le frigo : aujourd’hui, j’ai mangé un sandwiche qui se nommait Kevin.

Batiste hérite de mon billet en plastique d’Un Million de Dollars qui doit être coincé derrière mon écran d’ordinateur ; des bruits de grelot de la climatisation ; de toutes les clés de tous les bureaux et leur tableau Excel associé, et dont j’étais la gardataire ; les oies sauvages qui donnaient des coups de bec dans les jantes des pneus de voiture dans le parking.

A Mathilde je laisse les jours où Patrick a amené son chien au bureau, puis Fred a amené son chien, puis Batiste a amené son nouveau chien, puis David a acheté plusieurs chiens ; les compagnies de nettoyage qui se succédaient à la vitesse de la lumière à cause que Florence trouvait toujours quelque chose à redire.

A Stéphanie je laisse toutes les étiquettes des boites aux lettres et toutes les photos de groupe en brochette dans la cafète.

A Rose, je donne les jours de départ en retraite des autres et les porte-clés/lampe LED de promo.

Florence hérite de mon agrafeuse (agrafes dans le tiroir) et du Stabilo jaune néon ; de mes courses à la boutique de campagne pour acheter les sandwiches pour les meetings en ces journées fraiches d’automne où le feuillage avait tourné au rouge cramoisi et or ; du jour de fête du 4 juillet où les freins de la voiture de compagnie ont lâché dans le parking du supermarché et qu’en plus de ça, j’avais mal calculé les victuailles à acheter, et que tout le monde était venu pour rien parce qu’il n’y avait rien à manger.

David hérite de tous les mots croisés jamais réalisés sur la table de la cafète.

Le département technique reçoit le jour où Patrick s’est mis une cacahuète en travers du gosier.

A la Production je lègue la loterie hebdomadaire dans la cafète, le bruit des jetons secoués dans la boite et les prix sur la table : couvre-canette en mousse et sac en plastique à logo promotionnel.

A Laurie reviennent de droit les vieux souvenirs déjà bien nostalgiques du bon vieux temps d’avant moi, toutes les histoires de beuveries joyeuses capturées sur clichés des années 70 qui me faisaient sentir aliénée des vraies années de fun, un peu comme un cheveu sur la soupe ; les jours de neige où on a peur d’arriver en retard, et de se faire enlever une journée de vacances.

A Christine reviennent les médisances, les ragots, les coups de poignard dans le dos, les inquiétudes diffuses et mal situées.

A Ben de R&D je lègue les journées de liesse la veille de partir en vacances.

Au Chef des ventes échoit la salle de conférence, avec son téléphone high-tech et son écran mural. J’y ajoute plein de sandwiches, à l’oignon. Et des Heineken (blague).

Au service Expédition, si gentil, je laisse tous mes poèmes, histoires et autres, composés au bureau pendant les temps morts.

A mes successeurs, je lègue le dossier sur les pizzas, le dossier sur les cadeaux de Noel, les dossiers datés 1997.

A Julie, je laisse mon bureau, le plus beau de l’usine, beau comme un bar de troquet, avec les deux larges fenêtres et les armoires de classement ; toutes les choses dont j’avais hérité avec le poste et que j’ai regardé pendant presque neuf ans ; les jours de farniente.

Finalement, à Lucy je laisse l’envie dudit bureau ainsi que l’horloge de pointage dont je n’aurai plus usage.

Etablit ce jour en pleine faculté de mes facultés.

Signature : « Moi »

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