DU POINT DE VUE DE ROMEO

J’m’appelle Romy. Enfin, c’est Romeo, mais on dit Romy pour faire court. Mes humains ont une chouette de baraque. Parce que là d’où je viens… brrr. J’préfère pas en parler.  Vous n’avez qu’à voir ma queue pour comprendre, enfin ce qu’il en reste. Et ouais, raccourcie, comme mon nom.  Le jour où elle est restée coincée dans le hayon arrière du camion de la poissonnerie du supermarché… j’préfère pas y penser. Taillée en carré. Avec une phalange articulée. Fallait le faire.  Tout ça pour des restes de poissons pourri dans le coin… Bref j’aime mieux rester chez mes humains.  

C’est-à-dire en attendant. J’ai plusieurs points de vue dans la bicoque. En général je me pointe avec ma longue vue pendant des heures. Dans la chambre par exemple, j’ai un bon angle sur le chemin de Crime-cat. Crime-cat c’est le crétin qui habite à côté. Il faut le surveiller celui-là. J’vous raconte : un jour y déboule devant la porte. Devant la porte c’est à dire devant le grillage anti-moustique. Y pouvait pas rentrer. Pas besoin de jumelles pour le voir. Je le sentais à plein nez. Et voilà qu’il se met dans l’idée de rentrer dans MA baraque ! Enfin la baraque de mes humains. On s’était déjà mis une bonne fligornée à distance,

mais il insistait !

Alors voilà qu’il s’attaque à la fenêtre de la salle de bain ! J’ai pas eu le temps de comprendre ce qui se passait et où il était passé qu’il avait crevé le grillage, avait sauté sur les toilettes, puis – alors là je ne sais pas comment – s’était fourré dans le séchoir à linge ! Moi je sifflais comme je pouvais ! Mais il restait là l’idiot. Comme s’il avait trouvé une cachette. Alors je suis allée alerter mes humains. Il n’y avait que la fille mais elle s’est rendu compte de la situation et elle a pris les choses en main. Pas bête. Elle a appelé les pompiers.

Lui, il gésissait là, tranquilos. Enfin je suis pas sûr qu’on dise comme ça. C’était entre gésier, dormir, et gémir. Et puis les pompiers sont arrivés avec leurs grosse bottes. Trois qu’ils étaient ! Moi j’faisais gaffe à ma queue, du coup. Ce qu’il en reste.

Et donc ils l’ont trouvé qui gésissait dans le séchoir au-dessus de la machine à laver. Pas exactement chafouin. Ils l’ont extrudé vite-fait bien fait. Puis ils l’ont remis dehors et il est reparti chez lui.

Mes humains ont réparé l’écran de la fenêtre. Enfin, tout ça me divertit.

Maintenant je l’observe du coin de l’œil. Mais sinon, moi, je m’installe à la fenêtre du salon. Je sais, je suis gâté  – des fenêtre dans chaque pièce, sans compter la porte…. neuf points de vue en tout.  

Donc je disais, je m’installe à la fenêtre du salon avec ma longue vue. Figurativement, la longue vue. Bioniques, mes yeux. Et j’attends là, Pourquoi ? parce que j’ai entendu dire que quand on est perdu le mieux à faire c’est de rester où on est et d’attendre qu’on vienne vous chercher, mais personne ne pensera à venir me chercher ici. 

Un jour j’ai cru voir de loin Kiki le Rouquin, mais c’était pas lui. Des fois j’y pense. J’y rêve. J’me réveille en sursaut. J’me rappelle des bons coups dans le camion du poissonnier avec Mario le Tatoué, Léo le Borgne, Toto l’Pompon. Le bon vieux temps. J’dis pas qu’c’était toujours idéal. Des fois on crevait de faim. Surtout en hiver.

ZZZZZ…

Puis j’me rappelle que j’suis bien planqué. C’est pépère. On m’donne mes croquettes. Y’a d’quoi se ramollir, et c’est pas plus mal. Puis je retourne à mes points de vue.
Mes humains, ils ne savent pas ce que je fais, ce que je guette. Oh, c’est pas Juliette. Non, Depuis mon « opération », j’suis plus l’même de toute façon. Et puis moi c’était plutôt Ginette. Juliette, elle préférait le Frisé, ou Bouboule.
J’pense à tout ça et puis je m’endors à moitié à chaque fois.
Des fois ça pétarade dans le brouillard et je me réveille.

Ah, on en faisait des vertes et des pas mûres avec l’Albinos et la Bigleuse, dans les ruelles avec les poubelles des restaurants, toutes alignées. Qu’est-ce qu’on se gavait ! Puis on se garait du panier à salade, i.e. la fourgonnette des borogoves. Y’avait Max l’échaudé, Pépé la Combine, Jenny Linsky même.

Et puis un beau soir d’automne… oh c’était beau !  tout flivoreux vaguaient les borogoves, les verchons fourgus bourniflaient, et la ruelle sentait bon le déchet de luxe.

Ouais, et ben on y est tous passés. Coup de filet. La raffle, quoi. On s’est retrouvés dans des cages à la SPA. Je revois encore Zoe la Rusée qui faisait moins la fière, et le Beau Momo tout flivoreux lui aussi. Moi, après quelques jours je me suis fait adopter. Je sais pas pour eux. Maintenant, je suis dans une cage dorée. J’peux pas me plaindre. Bouffe à heures fixes. Les humains ont besoin de moi, je vois ça. Pathétiques. Alors je fais c’que j’peux. Je ronronne. Et puis on s’attache.

Mais j’me pose à toutes les fenêtres, on sait jamais si …si Felix la Balafre ou le Voltigeur passaient par là … Les copains, j’vous oublie pas.

Bon, j’chais pas, vous, mais moi j’vais faire un p’tit somme.

* * *

Et voila ma contribution pour l’Agenda Ironique de Septembre se passe ici : https://poesie-de-nature.com/2020/09/02/agenda-ironique-septembre-2020/

DANSER SUR LA PLAGE EN TEMPS DE PANDEMIE : Méditation guidée

DANSER SUR LA PLAGE EN TEMPS DE PANDEMIE

(Méditation enregistrée…)
… Vous prenez une inspiration profonde …
vous expirez profondément… pffffffff
Vous vous sentez détendue… très détendue…

Maintenant, imaginez-vous à la plage … laissez aller le stress…
Pas de panneau pour un parking à 20 dollars de l’heure
Ou un autre “Uniquement pour les résidents, en raison de COVID19”
Il ne fait pas 40 degrés, donc pas besoin de parasol…
Vous ne risquez ni insolation… ni déshydratation… ni coup de soleil…
Cette plage n’est pas peuplée de pêcheurs avec leurs fines cannes à pêche,
Et leurs lignes de nylon invisibles dans lesquelles vous pourriez vous emmêler
Aucun moustique…

Vous êtes seule…

Sur votre peau, une légère senteur de Monoï
Le sable, la mer et le ciel se fondent en couches d’or
Comme dans un tableau de Vettriano
De fait vous êtes cette femme en robe blanche
Oh, et puis, vous laissez tomber la robe !
Dessous vous portez un bikini de déesse!
Assorti à votre corps de déesse comme sculpté dans l’argile,
Vous êtes légère, vous dansez, vous faites la roue,
vous riez, vous courez,
Dans le sable doré, vers l’horizon doré…
Vers le feu du soir
(Vous courez assez loin parce que c’est marée basse)

Vos doigts de pieds touchent l’eau tiède
Vous éclaboussez partout comme un chien fou !
Vous avancez plus avant dans l’eau tiède mais fraîche
et maintenant vous brassez cet or liquide
où vos bras font des paillettes
Rien ne peut vous arrêter!
Vous nagez dans le bonheur!

Vous nagez longtemps!

Maintenant, vous regagnez le rivage, vous ramassez votre robe
Et marchez légèrement vers l’Hôtel des Flots bleus
Perché en haut des dunes

Maintenant, je compte 1..2..3… (claquement de doigts)…
vous vous réveillez
Faites bouger votre doigt, vos orteils… Réintégrez votre corps…
Souvenez-vous en ouvrant les yeux
Que c’est toujours la pandémie, que vous êtes enfermée chez vous
Et que vous n’avez pas besoin de porter votre masque !
Et rappelez-vous que vous pouvez revenir à cette plage
Quand vous le voulez…
Plus tard, à chaque fois que vous sentirez le Monoï,
Vous vous sentirez
Comme vous vous sentez maintenant.

***

Voici ma participation à l’Agenda Ironique d’Août organisé ce mois-ci par Max-Louis Iotop
https://ledessousdesmots.wordpress.com/2020/08/01/agenda-ironique-daout-de-lan-2020/

Il fallait parler de « plage » et placer les mots suivant : flot, argile, perche et Monoi

Photo by Travis Rupert from Pexels

POMMES – #15/20

Dossier Haricots Verts: Pommes -# 15/20

Mes chères filles,

Les soirs où mon père n’était pas là, mes deux frères et moi nous asseyions à la table de la cuisine aux murs orange. Ma mère devant la cuisinière touillait dans deux grandes casseroles.

Dans l’une du riz au lait, et dans l’autre de la compote de pommes.

Le riz au lait était une masse épaisse et gluante de grains moelleux dans une base crémeuse et sucrée. Ma mère cuisait du riz rond intégralement dans le lait, sans le faire bouillir à l’eau au préalable comme dans la plupart des recettes. Cette cuisson demandait presque une heure complète d’attention constante pour que le lait ne s’évapore pas trop vite et que le riz ne colle pas au fond de la casserole. J’aimais regarder comme au dernier moment, elle ajoutait le sucre, et la transformation subtile de la couleur et texture de l’ensemble d’un blanc crème à un ivoire plus soutenu et légèrement plus translucide.
Puis ma mère nous le servait en grosses louches sur une assiette à soupe. Il était si riche que même au goût d’un enfant, il devenait écœurant après les premières cuillerées. A côté, elle nous servait de la compote de pommes maison à la texture acide. Les deux revenaient régulièrement au menu parce que ma mère trouvait dans la combinaison un équilibre de nutrition et d’économie.

La compote de pommes qui cuisait dans la casserole était faite des pommes que nous avions ramenées du jardin de mes grands-parents, à quelques heures de là, en Bretagne. Depuis que nous avions déménagé à Nantes, nous y allions régulièrement. La modeste maison bretonne avait été construite par mon arrière-grand-père sur une butte à la fin d’une rue qui finissait par des bois. Un long escalier en ciment menait à sa porte. La maison était orientée perpendiculairement à la route et faisait face à un jardin fortement incliné vers la route. Il s’y trouvait un banc de pierre ou mon grand-père s’asseyait, une fois à la retraite, pour regarder le monde tourner. C’était le jardin civilisé où mes grands-parents cultivaient des dahlias et d’autres fleurs impressionnantes. Un autre escalier plus court montait vers le jardin du haut, sauvage ou courraient les poules et poussaient quelques arbres fruitiers.

Ces pommes venaient de ce jardin du haut aux touffes indisciplinées d’herbes drues que picoraient les poules et qui n’avaient jamais vu de jardinier. Leur goût était celui du vieil arbre abîmé qui poussait tout près de la haie qui séparait le jardin de mes grands-parents de celui du voisin. Déjà véreuses sur l’arbre, elles avaient rarement la chance de mûrir avant de tomber au sol, en partie à cause du temps notoirement pluvieux de Bretagne, en partie à cause de la mauvaise terre, fertilisée uniquement par les cailloux et la fiente des poulets, et aussi en partie à cause de la race douteuse de l’arbre sur lequel elles poussaient. À l’automne, avec un zèle qui m’intriguait, ma mère rassemblait celle qui étaient tombées de notre côté de la haie, piquées, meurtries, percées par les oiseaux ou à moitié pourries, tant qu’elles n’étaient pas trop fermentées. Elle prenait également celles d’un vert jaunâtre un peu plus clair qui étaient encore pendues à l’arbre. Nous chargions la voiture de sacs entiers de ces fruits douteux qu’on ne trouverait dans aucun supermarché, au goût fade et acide qui correspondait à leur couleur. C’étaient des pommes de toute les manières, et pour rien au monde ma mère ne les laisserait se perdre.

De retour dans notre cuisine, elle en épluchait une douzaine à la fois, les coupait en morceaux et les faisait cuire dans une grande casserole avec un peu d’eau jusqu’à ce que leur chair se dissolve en une bouillie brun clair. Elle ajoutait alors environ un verre de sucre pour l’adoucir. La cuisson ne faisait pas grand-chose pour en améliorer le goût et le résultat était principalement aussi acide que le fruit cru. La compote était grossière, pleine de morceaux inégaux, et presque brune selon le degré de maturité des pommes. Plus les pommes étaient vertes, plus la compote était foncée. Le sucre ajouté à la fin fonçait encore plus sa teinte.

J’avalais cette compote, pourtant, avec un mélange d’admiration pour la débrouillardise déterminée de ma mère, et une sorte de tristesse liée au caractère de l’endroit tel que je le voyais. Dans cette compote je goûtais ma perception de l’acidité inutile des rapports de voisinage, des ragots de ma grand-mère, la douleur du suicide de mon oncle, et l’image des personnages qui hantaient le voisinage. Il y avait Marcel, le fils handicapé-mental de la femme qui habitait de l’autre côté de la haie, un petit bonhomme maigre au visage pincé sous sa casquette, qui s’enfuyait régulièrement sur ses jambes chétives couvertes de pantalons à carreaux, marionnette rigide mais étonnamment agile, dans le champ de l’autre côté de la route, jusqu’à ce que sa mère, Simone, commence son appel du Muezzin :  Mar-cel, Mar-cel avec l’accent épais de cette partie rurale de la Bretagne. Et il y avait Gérard, l’idiot du village qui poussait son ventre en avant sur la route en sifflant, passant tous les jours devant la maison de mes grands-parents à la même heure, comme un rappel quotidien du sinistre et de la folie de la vie. Il y avait également les enfants des maisons nouvellement construites plus loin, de l’autre côté de la route, machant du chewing-gum, faisant vrombir leurs cyclomoteurs en passant devant la maison dans leurs jeans serrés. Les commentaires de ma grand-mère que ces enfants mal-élevés n’arriveraient pas à grand-chose dans la vie.

Il existait, en contraste, un autre type de compote, celui qui remplissait les chaussons aux pommes. Cette compote à la couleur claire et uniforme avait une consistance veloutée et lisse qui fondait sur la langue. Trop bonne pour être honnête, elle avait l’acidité précise des pommes idéales, le même goût, aussi parfait qu’artificiel qu’on trouvait dans le jus de pomme en bouteille. Elle s’échappait du chausson tiède et croustillant, ou des pommés tout juste sortis du four que ma grand-mère achetait pour nous : deux dalles de pâté feuilletée, le dessus taillé en un treillis astucieux et glacé de gelée d’abricot. Elle jaillissait, exquise et satinée de dessous les tranches parfaites de la tarte aux pommes à la pâte beurrée.

On trouvait ce type de compote en boîtes de conserve dans les supermarchés. Elle était servie dans les cafétérias des écoles dans de petits ramequins individuels, accompagnée de quelques galettes ou de sablés au beurre.

Ma mère, qui n’y voyait rien de la misère que j’y décelais, préférait bien sûr et de loin le fruit de ce glanage providentiel dans le jardin de son enfance, terrain familier et chéri. De plus sa génération, grandie pendant et après la guerre avait appris à ne rien se laisser gåcher, à apprécier ce qu’offrait gratuitement la nature. Ainsi nous allions cueillir des mûres, ramasser les chåtaignes, ou les coques à la plage, qu’on ramenait par seaux entier. C’était autant de gagné sur le reste monde.

De nos jours, je fais un dessert proche de la compote de ma mère. Tout en étant complètement différent. Pour mon Apple crisp, j’utilise des pommes du supermarché, des pommes sans bagage émotionnel, des fruits parfaitement calibrés qui n’enverront personne voir le psy. Nous avons aussi souvent cueilli des pommes a la ferme locale, mais le seul bagage émotionnel pour mes enfants sera probablement le souvenir de beaux après-midis d’été passés dans les vergers. Mais qu’en sais-je.

J’achète un mélange de farine, sucre et flocons d’avoine. Je combine avec cinq cuillères à soupe de beurre pour obtenir un mélange friable, puis je saupoudre le tout sur les tranches de pommes. Ici, les MacIntosh et les Cortland sont les plus parfumées, mais je suis toujours curieuse des résultats d’autres types. De temps en temps, j’ajoute des noix hachées au mélange de farine, ou je glisse une banane tranchée parmi les pommes. Tout fruit fonctionne. Sauf les tomates.

Illustration: The graphicsfairy.com

LE COCHON – #14/20

Dossier Haricots Verts : Le Cochon – #14/20

Mes chères filles,

Bien avant l’apparition du supermarché au coin du village, il y avait la Coop, minuscule épicerie selon les normes actuelles, mais qui à l’époque était le centre du village. Avec la Poste.
Les autres boutiques, boulangerie, poissonnerie, boucherie, charcuterie, fruits et légumes s’alignaient le long de la rue principale en boucle. La vie sociale du village se passait dans ces magasins, les échanges de nouvelles, les commérages avec les rencontres de connaissances. C’était un petit village où tout le monde se connaissait.

Le matin, ma grand-mère prenait quelques filets ficelles qui s’élargissaient lorsqu’ils étaient remplis de sacs de papier, et s’élançait sur la route du village pour faire le tour des magasins.

Il aurait été plus logique de suivre la route principale, la rue Marx Dormoy qui montait jusqu’à la l’entrée du village qui culminait par une église pittoresque, puis descendait brusquement vers la place du bureau de poste, point central. Mais ma grand-mère préférait prendre un chemin de terre qui commençait en face de la maison et coupait à travers un bois jusqu’à une autre route. En été, le chemin disparaissait sous la végétation. En vacances, parfois je l’accompagnais avec un peu d’inquiétude : sous les arbres, à côté du lavoir, se trouvait un trou rempli d’eau noire, une source naturelle entourée d’un cadre de bois. Le lavoir lui-même était un grand bassin où ma grand-mère et les femmes du village venaient laver leur linge. Son eau était bleutée, opalescente de savon de Marseille – ce lavoir ne me faisait pas peur. Mais le petit bassin de la source était d’un noir profond, sa surface une scène où jouaient araignées, lucioles et libellules, et je croyais que des fées et autres êtres magiques y habitaient. Trainant autour, mine de rien, pendant que ma grand-mère battait et frottait les draps sur sa boîte à savon en bois avec les autres femmes, jetant des cailloux pour voir, je savais que si je tombais dans cette fosse noire sans fond, les êtres maléfiques ne me laisseraient pas remonter.

Mais lors des courses du matin, je tenais la main de ma grand-mère et nous sortions de l’autre côté du fourré avec des chaussures mouillées de rosée et des semelles boueuses. Nous suivions ensuite une longue route incurvée autour du bas de la colline, et atterrissions au même point central, la place de la poste.

Ma grand-mère commençait sa ronde par la boulangerie, la poissonnerie, la boucherie, puis le magasin de fruits de Mme C., qui vivait parmi des caisses en bois de bananes, de pêches et de melons. Elle savait tout ce qu’il y avait à savoir sur leur origine et leur qualité.

Mme C. nous racontait qu’une tarentule égarée, une créature à fourrure s’était glissée un jour hors d’une de ces caisses remorquées dans des cargos de partout dans le monde.

Elle nous racontait qu’afin de perdre du poids, elle était allée faire une cure de fruits pendant une semaine. Elle croyait fermement aux vertus détoxifiantes des fruits et qu’elle bénéficierait là de toute leur valeur nutritive dans des conditions optimales. C’était très logique pour un marchand de fruits. Mais quand elle était revenue, elle avait constaté qu’elle avait pris quelques kilos.

Après cet arrêt, nous grimpions la colline pour entamer le chemin du retour. Un peu plus haut se trouvait la charcuterie de Mme B. flanquée du magasin de lingerie et dentelles.

Annoncées par le carillon de la porte, nous pénétrions dans une puissante senteur d’ail et de poivre blanc provenant de la mortadelle et du saucisson à l’ail, prolongé par l’odeur plus forte de l’andouille fumée de Guémené, et suivi du gras poivré de rillettes et des autres épices utilisées dans les pâtés et terrines.

Mme B. apparaissait de derrière une porte en verre granulé, aussi dodue et rose qu’un petit cochon elle-même, souriante, manches retroussées et tablier blanc soigné. « Et qu’est-ce que ce sera aujourd’hui ? » demandait-elle de sa voix au couinement unique.

« Auriez-vous de la mortadelle ? » Elle regardait sur ses étagères et parfois disparaissait à nouveau derrière la porte de verre granulé. Comme elle souriait toujours, elle me semblait la plus heureuse des femmes, un peu comme Cendrillon dans son château. Attendant près de la blonde glamour des chips Flodor, j’imaginais derrière la porte un royaume féerique tout en rose, des chaudrons bouillonnant de mélanges parfumés, un monde plein de pots de rillettes, jambons, et saucisses géantes en préparation. Un atelier magique où tout était en devenir, d’un rose lisse, frais et fondant.

Elle réapparaissait avec les morceaux de charcuterie et coupait des tranches qu’elle empilait sur une feuille de papier glissant à l’intérieur, et rose à l’extérieur, imprimé au nom du magasin.

J’ai souvent essayé d’identifier l’ingrédient qui rendait cette charcuterie plus fraîche, un peu plus acidulée que toutes les autres. J’ai pensé que c’était du poivre blanc, puis du poivre noir. Mais j’ai dû abandonner. Elle avait la combinaison magique.

* * *

Un jour, en rentrant à la maison mon père avait annoncé qu’il avait acheté un demi-cochon. Achat impulsif qui n’était pas explicable, sauf par le fait que son travail de vendeur de voiture le menait de ferme en ferme en Bretagne, et qu’il était régulièrement confronté à ce genre de réalité.

J’attendais de voir une bête tranchée en deux : un demi-museau, un œil, une moitié de tout, jusqu’à la légendaire queue bouclée. Finalement, après quelques semaines, la livraison était arrivée, mais au lieu de la coupe latérale, ce qui sortait du coffre était en morceaux emballés dans des sacs en plastique et des feuilles d’aluminium. Les paquets étaient allés directement au congélateur. Mais le plaisir avait commencé peu de temps après.

Mon père nous avait brièvement raconté la cérémonie du meurtre, les couinements atroces dans la cour de la ferme. Il avait décrit le sang de l’animal fraîchement abattu versé dans un chaudron et porté à ébullition sans attendre, l’ajout d’oignons, d’épices et de morceaux de graisse selon la recette locale, comment le sang coagulait, épaississait progressivement en une substance crémeuse noire qu’on versait dans un boyau noirci. Le produit fini avait la circonférence d’un poignet humain. Pour la première fois, j’avais été confrontée à la dure réalité des origines de la délicatesse familière du boudin.

Il y avait des morceaux faciles, comme les rôtis, côtelettes, qui ne demandaient pas beaucoup de travail, mais il y avait d’autres morceaux qui devaient être transformés en saucisses, pâtés, et autres charcuteries. Bien sûr, la tåche avait été impartie à ma mère. Elle avait relevé le défi avec son sens du devoir habituel mélangé à la curiosité et l’inquiétude. Mais à ce stade de sa vie, elle avait assez développé son intérêt et ses compétences en cuisine pour ne pas être complètement débordée.

Le robot culinaire qu’elle utilisait pour râper les carottes et trancher les concombres ne faisant pas le poids, il avait été relevé de ses fonctions et remplacé par un broyeur de viande en métal lourd bien vissé à notre table de cuisine. Ma mère avait appris à y enfiler des morceaux de porc, et de son bec sortaient des rubans roses qu’elle mélangeait avec de la graisse, de l’ail et des épices pour en faire des saucisses.

Rapidement, nous avions constaté que tous les morceaux de viande étaient plus ou moins couverts d’une graisse tenace d’un jaune légèrement teinté d’un vert étrange mais défini. Cette graisse avait commencé à infiltrer les surfaces et comptoirs de la cuisine, les appareils, jusqu’aux murs, au fur et à mesure que pâtés et terrines apparaissaient sur la table. Presque tous les jours, ma mère calculait, selon des recettes, les proportions de foie, de rognons, de viande et de graisse qu’elle mettait dans la machine. Comme une scientifique acharnée, elle essayait de nouvelles combinaisons, de nouvelles températures de cuisson, pour améliorer ses résultats. L’un après l’autre, elle sortait du four des terrines, des påtés que nous comparions l’un à l’autre. Bref, pendant des mois nous avions mangé beaucoup de porc.

Les résultats de ma mère, bien que respectables à bien des égards, n’étaient pas spectaculaires. Ils n’avaient rien de la douceur rose, la fraîcheur fondante des produits de charcuteries. Nos saucisses maison étaient plutôt sèches et grises, et les pâtés et terrines, similaires mélanges friables certes parfumés de diverses combinaisons d’ail et d’épices, mélanges de thym et de sauge, ajout de cognac, de feuilles du laurier de notre jardin, ne ressemblaient pas vraiment à ce qui sortait des étagères réfrigérées de Mme B.

Ma mère avait relevé le défi, mais nous étions tous surtout soulagés lorsque la source intarissable des morceaux enrobées d’aluminium que nous allions pêcher dans le congélateur avait commencé à diminuer, puis s’était tue.

Illustration: https://thegraphicsfairy.com/vintage-pig-image/

Improvisations – suite 2/4

EnluminureMATIERE A REFLEXION
Entre la play-doh
Qui sent bon la vanille,
Et la pâte à mâcher –
On la triture, on la malaxe
Il y en a de toutes les couleurs –
Et quand on y ajoute la matière grise
On en tire des conclusions
Des constructions, des élucubrations
De toutes les formes
Et de toutes les tailles.
On peut ainsi en faire une table
La table des matières
On l’étire, on la roule en boudins
On la malaxe dans les mains
Puis on pause, elle repose
Comme de la pâte à crêpe.
Des fois ça fermente, ça lève !
Des fois on se voit même dedans !
On peut alors se poser des questions
Ou encore se faire des réflexions
Du genre « T’es gonflée, toi ! »
Et puis après on la laisse tomber
Quand le projet a dûment mûri
On arrête de se prendre la tête
Et la matière alors change de forme
Comme l’a expliqué Descartes
Avec l’exemple de la cire
Alors on passe à autre chose.

J’AI REFUSE L’AVORTEMENT
J’ai refusé tout net
C’était catégorique
Je dirais même emphatique !
Pas de ça chez moi !
J’ai refusé aussi plein d’autre trucs
Sur ma lancée.
Je suis rentrée et j’ai senti, j’ai su
Qu’il fallait préparer une chambre
Et des lingettes, et une table à langer
Et des couches, et du lait en poudre
Et des biberons, et des jouets
Et un couffin et un lit à barreaux
Pas nécessairement dans cet ordre
Bref qu’il fallait que je m’installe
Que je donne mes jours, et mes nuits
Et que c’était le début des ennuis
Qu’il allait falloir travailler
Toute la vie !
Enfin vous voyez ce que je veux dire
J’ai bien vu que je ne pouvais pas
Alors je suis revenue
Sur ma décision, et
J’ai demandé l’avortement.

INCONTESTABLE ET CONTESTÉ : L’INDICE DES PRIX
Oyez, oyez bonne gens !
Je vous présente ce soir l’indice des prix –
Il va vous faire ce soir une démonstration
De ses acrobaties sur le fil
Des graphiques élastiques
Des statistiques économiques
Sous vos applaudissements, le voici !
Mais quoi ? vous le huez ?
Vous n’aimez pas ses envolées ?
Vertigineuses, ses montagnes russes ?
Eh bien tant pis !
On conteste, on conteste
Il est pourtant incontestable !
Le voiià ! le voici ! l’incontestable
Indice des prix!

COUSTEAU, CONQUERANT DES PROFONDEURS
Assis sur le rebord de son bateau
Hilare sur l’écran de télé
Bonnet rouge sur fond de ciel bleu
Il va bientôt balancer,
en arrière
Plouf dans l’eau
et puis palier par palier
sur fond de bulles arriver
Vingt-milles lieux sous les mers
Jules Vernes des temps modernes

COMMENT RECONNAITRE UNE CRISE CARDIAQUE
Partez en promenade avec des gens, des connaissances
Regardez comme un d’eux porte soudain sa main sur son cœur
Comment il parait affolé
Demandez-vous ce qu’il faut faire
La manœuvre de Heimlich
Ou bien du bouche-à-bouche
Espérez que ce ne soit pas du bouche-à-bouche
Trouvez votre téléphone portable
Appelez les urgences
En attendant les secours, essayez de reconnaitre
La crise cardiaque –
Elle pourrait bien être déguisée –
Alors regardez
S’il y a fausse moustache, ou perruque
Si vous êtes comme moi, vous n’êtes pas sûr
Surtout si vous n’en avez jamais vu
Essayez de vous rappeler vaguement ce que vous savez –
Douleurs à la poitrine
Du mal à respirer
Un bras qui se replie sur le torse
Vous êtes sur la bonne voie
Mais vous n’êtes pas plus avancée
La scène autour de vous change de sens
Tous ces buissons, ces fleurs, ces jolis graviers
Vous semblent futiles et déplacés
La belle journée ensoleillée
Devrait tourner poliment au morne
Ecoutez la sirène des pompiers
Voyez la voiture arriver.
Vous êtes sauvés.

SUR LA ROUTE ARDENTE DE LA MECQUE
Un homme marchait.
Il en croisa un autre,
Et comme il était un peu perdu
De par la chaleur et la soif,
(il portait des vêtements noirs, erreur fatale)
Il voulut se renseigner
Il demanda : « L’Arabie, c’est ou dites ? »
El la réponse fusa,
De derrière un voile,
Accompagnée d’un doigt pointé:
« Par-là, mec. »

(vieille blague immémoriale)
P.S. Ce qui est très satisfaisant dans cette blague courte et pointée, c’est que ce type est en effet sur la bonne voie.

*  *  *

A bientôt pour la suite !

POKER FACE

Poker face

POKER FACE

This morning, when putting on one of my boots
I felt something stuck inside
it was one of my cat’s toys
A bird that chirps

I pulled it out from the bottom,
and a feather fell out
On the floor

My cat was looking down at me
From the top of his perch
With a poker face.

Not a giggle
Not a smile
So I wondered
If it was really him

It may have been an accident
(like life on earth)
Or my daughter
But she is not here

Who else ?

It had to be him
Maybe he was laughing inside
About his fine joke
hahaha!

Or maybe it was a small gift to me
How to know for sure?
Cats only have one expression

In the absence of certainty
I told him I enjoyed his gift
And I also laughed out loud
For good measure.

He was still looking down at me
From the top of his perch
With a poker face

To thank him,
I went to get the catnip
Like every morning

Also…
I can’t wait till he finds tomorrow
This little poem I leave here for him!!

* * *

POKER FACE

Ce matin j’ai trouvé dans une de mes bottes
Coincé au fond
Un des jouets de mon chat,
Un petit oiseau qui faisait cuicui

Je l’en ai sorti et une plume est tombée
Sur le plancher

Mon chat me regardait
Du haut de son perchoir
avec un regard impassible

Pas un sourire
Pas un hahaha !
Alors je me suis demandée
Si c’était vraiment lui
Ou si c’était un accident
(comme la vie sur la terre)

Ou bien encore ma fille ?
Mais elle n’est pas là

Qui d’autre ?

Ça devait être lui
Peut-être qu’il riait à l’intérieur
De sa bonne plaisanterie

Ou peut-être que c’était un petit cadeau surprise
Comment savoir à coup sûr?
Les chats n’ont qu’une seule expression

En l’absence de certitude
Je lui ai dit que j’appréciais son cadeau
Et j’ai bien rigolé
Pour la bonne mesure.

Il m’observait toujours
du haut de son perchoir
Sans rire ni sourire

Alors pour le remercier,
Je suis allée chercher l’herbe à chat
(Comme tous les matins)

Et puis…

La tête qu’il va faire
quand il va trouver
Ce petit poème que je laisse ici pour lui!!

Romeo 3

 

POEME D’EXILE AVEC FLEURS ET POIREAUX

POEME D’EXILE AVEC FLEURS ET POIREAUX

Je voulais écrire un poème
Avec des fleurs dedans
Parce que ça fait toujours joli
Mais pourquoi pas des poireaux ?
Personne n’écrit des poèmes avec des poireaux,
Qui dépassent du cabas de la ménagère
Avec un tube de dentifrice
Voilà ce qu’elle m’a dit
La ménagère de cinquante ans avec son cabas à roulettes
Et elle s’est éloignée
Pour s’en retourner dans ce temps-là
Au temps de la ménagère moyenne.

J’ai une pensée émue pour celle qui
Ne s’offrait jamais de roses
Mais toujours des poireaux poilus
Qu’est-ce qu’elle aurait fait de roses
Dans la soupe ?
Elle tournait toujours autour des cinquante ans
Elle est partie, avec le temps
Avec tout ce qui disparaît
Comme certaines chaussettes dans les séchoirs du monde.

La dernière fois que je l’ai aperçue
C’était dans un livre de français pour étrangers
Datant de 1950, dessin à l’encre noir sur blanc
Ou à la radio, où l’on se moquait d’elle
Où est-elle passée ?
Aved ses poireaux dans son cabas
Elle était peut-être concierge, en plus.

Vous la voyez, elle va passer encore une fois
La ménagère et ses poireaux
Elle va tourner au coin de la rue
Elle a disparu.

 

* * *

POEME OF EXILE WITH FLOWERS AND LEEKS

I wanted to write a poem
With flowers in it
Because it always looks pretty
But why not leeks?
Nobody writes poems with leeks
Sticking out of the housewife’s bag
With a tube of toothpaste
That’s what she told me
The fifty-year-old housewife with her shopper tote on wheels
As she walked away
To return to that time
The time of the average housewife

I have a special thought for she, who
Never bought herself roses
But always hairy leeks
What would she have done with roses
In the soup?
She always flirted with fifty
She went away with time
With all that disappears
Like odd socks in the driers of the world.

The last time I saw her
Was in a French language book
Dated 1950, drawing in black and white ink
Or on the radio, where she was made fun of
Where did she go?
With her leeks and her tote
She may well have been a concierge too.

See her, she is passing by again
Our housewife and her leeks
She’s turning around the corner
She disappeared.

CARTE POSTALE

Carte postale de la salle d’attente du département de radiographie d’un petit hôpital de la Nouvelle Angleterre

Je devais revenir pour un diagnostic, ce que je repoussais et repoussais et repoussais encore. Finalement, j’ai cédé. J’ai pris rendez-vous un beau jour dans un accès de productivité. Je n’avais pas vraiment peur, et je ne sentais pas l’urgence non plus, n’empêche que ça me pesait un peu comme une sourde menace, de ne pas avoir fait ce qu’on attendait de moi. J’en ai eu, des biopsies. Même avec anesthésie locale, sur table d’hôpital, il y a vingt ans. Le médecin m’avait dit en mettant les derniers points de suture : « Enjoy ! »
Après ça, je n’ai plus eu l’occasion de me faire ouvrir le sein (il faut bien en parler, ce n’est pas drôle). Heureusement. Mais de temps à autre, il faut revenir, parce qu’ils voient mal quelque chose. Donc je retourne, je me refais écraser les chairs, et puis au final, fausse alerte.

En ce beau matin de Janvier, ciel bleu sans nuages.
Je suis un peu en avance, mais le personnel est là. Dans la salle d’attente bien chauffée, des magazines sur les petites tables entre les chaises.
Je fourre mon sac et ma doudoune dans le petit casier et j’enfile un petit haut de coton vert cru léger et ample, qui s’ouvre sur le devant. Je rejoins une autre dame assise sur une chaise, vêtue du même costume.
La salle d’attente est ensoleillée, avec toute une vitre qui donne sur la neige encore fraîche dehors, et quelques voitures.
Ceci prend l’air d’une mini-aventure dans mon quotidien bien réglé : départ tôt le matin, autoroute, bureau pendant huit heures, autoroute dans le noir, puis maison.
Je jette un coup d’œil sur les magazines. Je n’achète plus de magazines depuis longtemps. Je ne sais plus quand.

People mag, couverture trash, photos de soi-disant stars dont je n’ai jamais entendu parler. Bon, parfois je regarde. Mais quel gâchis de papier, quel gâchis d’énergie pour tout le monde.

Là, je prends Glamour (couverture bof), et tiens, un Pregnancy, pour me replonger dans la jeunesse et les grossesses. Surtout pour voir comment le monde et la mode ont évolué. Il y a tout un art pour mettre en valeur un ventre rond. Pas que mon ventre soit exactement rond, mais c’est pour sortir un peu des clichés : maigre, ou Taille plus. Quand on sort des sentiers battus, il peut y avoir de jolies trouvailles.
… toute une page de nouvelles pompes à lait… des conseils de celles qui sont passés par là, des remarques rassurantes, ou bien le contraire : ”pour moi la péridurale a été bien plus douloureuse que les contractions… » Franchement, est-ce qu’elles ont besoin de toutes ces obsessions avant un accouchement ? Est-ce que donner naissance ne devrait pas être un évènement naturel ? Maintenant que nous pouvons, avec les médias, les magazines, les fabriquant de matériel, de vêtements, de médicaments, on en fait tout un magazine. Oui c’est vrai, moi aussi, je suis passée par là. Est-ce que je n’avais pas envie de tout lire pour être préparée à mort ?
Si. Donc je ne peux rien dire. Mais je suis bien contente d’être une ancienne. Le prochain bébé que je tiendrai dans mes bras sera celui d’une de mes filles. Rien qui me tente côté habillement (des collants jaunes ?), je ne rate rien.

Prochain magazine, Glamour. Non, franchement, ça ne me parle pas. Une fille en robe imprimée de graffiti criards. Le magazine du dessous pas plus attirant, trop de blanc et de doré.
Sur la table d’à-côté, par contre, un magazine Elle version américaine, plus épais, couverture plus sombre. Un peu plus de profondeur.
Je feuillette.
Pas mal.
Maquillages : peau clair, rouge à lèvres rouge vif…. Oui… pas mal, surtout dans le magazine.
Aghrr : une fille, mais je dis bien une fille, l’âge de ma fille, 13 ou 14 ans, assise sur une banquette de voiture, pour vendre une crème anti-rides. Peut-être que le plus vieux truc de marketing marche encore.
Je tourne la page.
Une jeune femme aux cheveux mi- longs, teint pâle, rouge-à lèvres rouge-vif elle aussi dans une chemise ample à rayure (je sais, le truc de la chemise blanche de base Vogue) et un jean. Celle-là retient mon attention. Et puis en m’attardant, mes yeux filent vers le bas. Je lis « La parisienne .» Et voilà ! Pas étonnant, j’avais inconsciemment reconnu mes racines : le teint pâle qui s’assume et ne se cache sous aucun bronzage, les traits de crayon fins et légers, le chic simple et discret, avec l’élégance d’Audrey Hepburn. Je me donne mentalement une petite tape sur le dos pour me féliciter d’avoir passé le test.

Et puis après, haha, Brigitte Macron. On la voit avec son mari, bras dessus, bras-dessous, dans la cour de l’Élysée, comme s’ils allaient acheter une baguette ensemble à la boulangerie du coin.
Elle porte (je détaille parce que c’est important, on est dans un magazine de mode) : un jean, et une sorte de veste. Enfin je vois surtout le jean. Comme elle a de longues jambes… Bon, je ne vais pas copier le style, mais ça me rend toute heureuse de voir ce couple ici dans la salle d’attente du département de radiographie de l’hôpital de ma petite ville de Nouvelle Angleterre.
Voilà. J’avoue. Moi aussi je suis sous le charme de Brigitte Macron. Je la trouve belle. Quelle personnalité ! Quelle allure ! Quel style ! Mais comment fait-elle pour avoir ces cheveux-là, ce teint-là ? Ce sourire !
Je veux vieillir comme elle, si ça peut s’appeler vieillir.
Je commence à lire l’article, en me disant que je vais être obligée de chouraver le magazine si je n’ai pas le temps de finir.
Il y a une télé au mur qui m’empêche de me concentrer sur les paroles de Brigitte. Elle dit : « Non, je ne me sens pas comme une First Lady. C’est un terme américain, ça. D’ailleurs, je ne suis ni la première, ni la dernière. Et puis je ne suis pas une Lady. »
Ça sonne juste. Si j’étais à sa place, je ferais la même chose.

Interruption pour ce pour quoi je suis venue. J’espère que quelqu’un d’autre ne va pas prendre la magazine que je laisse sur la chaise.

Ouch !
Stop breathing.
Breathe
Now turn around

Ouf, le magazine est toujours là à la bonne page.
Elle parle de son mariage, bien sûr. Elle s’émerveille aussi, comme nous.
Ses livres de chevet ? Rimbaud, Baudelaire, et Flaubert : Mme Bovary.
Peut-être qu’elle raconte ça à l’intervieweur pour l’audience Américaine qui reconnaitra facilement ces œuvres ? Peut-être. Enfin, je veux bien la croire. Ça lui va bien, très classique. Ça me va très bien aussi.
Je soupire d’aise. C’est bon quelquefois de se sentir française quand on est dans une salle d’attente pour une mammographie dans un petit hôpital dans une petite ville de la côte Est des Etats-Unis.
Maintenant que j’ai fait une petit tour à l’Elysée, je tourne la page.

Parfois il y a des histoires vécues intéressantes. Celle- là, je ne sais pas si je vais la lire. Le titre attire mon attention tout en me repoussant, mais la présentation noir et blanc m’attire quand même. «”What It’s Like To Pay For Sex For The First Time.”
Oui, au fait. Les hommes ont toujours fait ça. De quoi ça a l’air, de l’autre côté ? Tiens, ça me rappelle quand j’étais mariée (il me semble que j’avais pensé à quelque-chose comme ça.)
Alors je lis.
La fille n’y va pas par quatre chemins.
Elle raconte ça assez vite (ça tient en une page) et elle ne s’embarrasse pas de trop de scrupules. Elle teste pour nous, alors je la suis dans la folle équipée.
Humm. Alors c’est comme ça que ça se passe ?
Deux ou trois détails : oui, ils s’embrassent. A un moment il y a le mot « tendrement. » Et puis quatre orgasmes : trois pour elle et un pour lui. Bon. Et puis après il part comme il était venu. L’expérience lui a quand même coûté mille dollars en tout. Elle dit que ça lui donne un petit secret, un peu plus de confiance en elle.

C’est à ce moment-là qu’on me rappelle pour voir le radiologiste.
La tète encore pleine de ce monde quand même alternatif, où l’expérience traverse des frontières très privées, je me présente en tenant mon petit top vert mal fermé. Vulnérable.

« Alors… ce que nous voyons… ce sont des choses bénignes… il faut revenir dans six mois. »

Bon. Soulagement quand même. Je quitte la salle d’attente ensoleillée, l’Elysée, la chambre expérimentale de la fille aventureuse, et je retourne au bureau et à ma vie quotidienne.
Presque des petites vacances.

* * *

Postcard from the Waiting Room of the Radiography Department of a Small Hospital in New England

I had to come back for a diagnosis, which I had pushed back again and again. I finally gave in and made an appointment one unusually productive day. I was not really scared, and did not feel any urgency, but the idea of not doing what was expected of me hung over me like a threat. I had biopsies in the past. One with local anesthesia, on a surgery table, twenty years ago. “Enjoy! ” the doctor had told me while putting in the last stitches.
After that, I no longer had the opportunity for open-breast surgery. Thankfully. But from time to time I had to come back because they saw something on the mammogram. So I went back, let them squeeze my flesh, and it was a false alarm every time.

Today is a beautiful January morning, blue sky and no cloud.
I’m early, but the staff is already here. In the well-heated waiting room I glimpse magazines on small tables between chairs.
I stuff my bag and my jacket in the narrow locker and put on a loose-fitting bright-green cotton top opening on the front, then join a lady sitting on a chair wearing a matching outfit.
The waiting room is sunny, with windows looking out on the still fresh snow outside, and a few cars.

This feels like a mini-adventure in my well-ordered daily life: early morning departure, highway, office for eight hours straight, highway in the dark, then home.
I take a look at the magazines. I do not buy magazines anymore. I don’t remember when I stopped.

People mag, trashy cover, pictures of so-called stars that I have never heard of. Sometimes I have to settle for it when there’s nothing else. But what a waste of paper, what a waste of energy for everyone, I think very loud.

Today, I pick up Glamour (OK cover), and Pregnancy mag, to return to my youth and its pregnancies. Mostly to see how the world and fashion have evolved. There is an art to highlight a round belly. Not that my belly is round, but I am tired of the “skinny, or plus size” clichés. When you think outside the box, there can be some nice finds.
… a whole new page of new milk pumps … advice from those who have been there, reassuring remarks, or the opposite: “for me the epidural was much more painful than the contractions …” Frankly, do they need all these obsessions before a delivery ? Should not giving birth be a natural event? Now that we can, with the media, magazines, equipment manufacturers, clothing, pharmaceutical industry, we make it into a magazine. OK, so I too have been there, reading everything to be prepared to death.
So I can’t say anything. But I am very happy to be past this. I think the next baby I hold in my arms will be one of my daughters’. Nothing tempts me on the clothing side (yellow tights?), I do not miss anything.

Next magazine, Glamour. No, frankly, it does not speak to me. A girl in a bright graffiti print dress. The magazine underneath isn’t more attractive, too much white and gold.
On the side table, on the other hand, lies the American version of Elle, thicker, darker cover. A little more depth.
I leaf through.
Not bad.
Makeup: light skin, bright red lipstick …. Yes … not bad, especially in the magazine.
Aghrr: a girl, but I mean a girl the age of my daughter, 13 or 14, sitting on the back of a car, to sell an anti-wrinkle cream. Is the oldest marketing thing still working?
I turn the page.
A young woman with medium-length hair, pale complexion, bright-red lipstick again, in a loose striped shirt (I know, the old Vogue white-shirt staple) and jeans. This one holds my attention. And then lingering, my eyes go down. I read “La Parisienne.” There you are! No wonder, I had unconsciously recognized my roots: the confident pale complexion that hides under no tan, fine and light pencil lines, simple and discreet chic with the elegance of Audrey Hepburn. I mentally give myself a pat on the back at having passed some test.

And then, aha, Brigitte Macron. We see her with her husband, arm in arm, in the courtyard of the Elysée palace, as if they were going to buy a baguette together at the local bakery.
She wears (it’s important because we are in a fashion magazine): jeans, and a kind of jacket. I see mostly the jeans. What long legs … Well, I’m not going to copy the style, but it makes me very happy to see this couple here in the waiting room of the x-ray department of my little town’s hospital in Nouvelle England.
There you have it. I admit. I too am under the spell of Brigitte Macron. I find her beautiful. What personality! What allure! What style! How does she get that hair, that complexion? That smile!
I want to age like her, if that can be called aging.
I start reading, thinking that I will have to steal the magazine if I do not have time to finish.
A blaring TV on the wall prevents me from focusing on Brigitte’s words. She says, “No, I don’t feel like a First Lady. It’s an American expression, isnt’ it? Besides, I am neither the first nor the last. And I’m not a lady. “
It sounds right. If I were in her place, I would do the same.

Interruption for what I came here for. I hope no-one grabs the magazine I leave on the chair.

Ouch!
Stop breathing.
Breathe
Now turn around

Whew, the magazine is still there at the right page when I return.
She talks about her marriage, of course. She marvels, too, like us.

Her bedside books? Rimbaud, Baudelaire, and Flaubert: Madame Bovary.
Maybe she says that for an American audience who will easily recognize these French classics? Perhaps. Yet, I want to believe it. It suits her well, very classic. It suits me very well too.

I sigh with pleasure. It is so good to feel French in the waiting room of a small hospital in a small town on the east coast of the United States waiting for a mammogram.
Now that I have visited the Elysée palace, I turn the page.

Some personal stories are interesting. I don’t know yet if I’m going to read this one. The title catches my attention while pushing me away, but the black and white presentation keeps me reading. “What It’s Like To Pay For Sex For The First Time.”
True enough, men have done just that forever. What does it look like on the other side? It reminds me of when I was married (it seems to me I had a similar thought at some point.)
So I read.
The girl doesn’t beat about the bush.
The story fits on one page and the author does not struggle with too many scruples. She tested for us, so I follow her in the experiment.
Hmm. So is this how it happens?
Two or three details: yes, they kiss. At one point the word “tenderly” appears. And then four orgasms: three for her and one for him. OK. And then he leaves as he came in. The experience cost her a thousand dollars all in all. She says it gives her a little secret, a tad more confidence in herself.

That’s when the radiologist calls me back.

My head still full of alternative worlds where experiences cross very private borders, I step in, clutching my unattached little green top.

So … what we see … these are benign calcifications … just come back in six months.”

Good. Relief after all. I leave behind the sunny waiting room, the Elysée palace, the adventurous girl’s experimental bedroom, and return to the office and my daily life.

Almost a mini-vacation

Agenda Ironique de Janvier- Recap

 

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Mes amis, je vois des étoiles, des étoiles, des étoiles!
Voici venue l’heure de récapituler les contributions qui constellent ces jours-ci la toile astrale de nos blogs. Les autres ont, je le rappelle, jusqu’au 24 Janvier pour participer – donc j’attends patiemment. Il s’agit d’écrire un poème commençant par “Si j’étais toi” et compilant les dix bons conseils donnés par l’Étoile:

 

L'Etoile

Vous verrez que certains d’entre vous ont utilisé l’Arcane de l’Etoile par différents illustrateurs. Un vrai régal ! :

Valentyne, sur La Jument Verte : https://lajumentverte.wordpress.com/2018/01/14/si-jetais-toi/

Iotop, sur Le dessous des mots : https://ledessousdesmots.wordpress.com/2018/01/05/si-jetais-toi/

Plimpszeste: https://palimpzeste.wordpress.com/2018/01/06/larcane-xvii-letoile/

Laurence Délis, sur Palette d’expressions: https://palettedexpressions.wordpress.com/2018/01/06/comme-des-poussieres-qui-nourrissent-lame/

L’Atelier sous les feuilles: https://lateliersouslesfeuilles.wordpress.com/2018/01/08/la-bonne-etoile/

Cléa Cassia : Les dix étoiles du si j’étais toi – M.é.a.n.d.r.e.s.

Ecri’Turbulente: https://ecriturbulente.com/2018/01/14/message-interstellaire-pour-lagenda-ironique/

La Licorne, sur Filigrane : https://filigrane1234.blogspot.fr/2018/01/une-etoile-la-haut.html

Manuraanana : https://manuraanana.wordpress.com/2018/01/14/agenda-ironique-2018/

 

Si j’en oublie, dites-le moi!

Merci de nous faire lire !

C – pour Charlebois

Alphabet personnel du Canada: C – pour Charlebois

France 1982 – Deux salles de classe supplémentaires matérialisées dans une structure en préfabriqué qui ressemble à une cabane d’ouvriers flanquée entre le bâtiment de l’école (un ancien couvent imposant au centre-ville,) et la maison adjacente.
Entre les deux salles, un couloir aux parois en contreplaqué qui sentait fort la peinture, la colle et les relents d’un poêle à mazout. La peinture jaune pâle avait vite été décorée de graffitis : «Je suis un génie incompris, » des fleurs, des cœurs, des initiales, qu’on avait le temps de contempler et d’étudier parce qu’il faut toujours attendre entre la fin et le début des classes. Toute la classe piétinait en entrant le plancher poussiéreux qui grinçait et tanguait, ce qui renforçait le vertige provoqué par l’odeur.

L’histoire de ce génie incompris m’intriguait. Je me disais quel culot quand même ! Si c’était vrai, j’aurais bien connu la connaitre. Et moi au fait, peut-être que j’étais un génie incompris aussi. En fait je n’essayais même pas de me faire comprendre.

Dans ce monument précaire, provisoire, on nous envoyait pour les cours de dessin d’un côté ou de musique, de l’autre. Dans la classe de musique, l’odeur, puis le bruit. Le bruit des trente filles (c’était une école de fille) qui accordent, si l’on peut dire, leurs flûtes à bec, qui soufflent fort, qui remettent les trous en face des doigts.
La prof, une petite jeune femme un peu ronde aux cheveux courts nous faisait répéter ensemble la mélodie de « Je reviendrai à Montréal. »
Trente flûtes à bec dans la bouche d’adolescentes qui n’arrivent pas, le font exprès ou pas, qui postillonnent, ne contrôlent pas leurs flux d’air, produisant des souffleries stériles ou des cris stridents à casser les vitres.

Mi ..mi… fa.. sol… mi… sol… pfffff… do
Scriiiitch… pfffff … mi… couac… ré… do… la… sol

Je… re… vien… drai …à …Mont …réal
Dans …un… grand… Boeing… bleu… de… mer…

Pour ajouter au professionnalisme, Mme B. s’asseyait au piano droit déglingué pour accompagner la cacophonie. Tout ça sifflait comme un laborieux convoi traversant un ouragan sur l’arctique.

Cette chanson était bien connue. L’original par Charlebois passait souvent à la radio, une chanson rêveuse et nostalgique. Pour ma part, avant la reprise symphonique à la flûte à bec, elle me donnait envie de retourner à Montréal, moi qui n’y était jamais allée. L’émotion était tangible et transparente comme de la glace. Je sentais l’air pur, je voyais la réflexion du soleil dans les cristaux neigeux, les lacs étranges, les aurores boréales et la lumière du Labrador.
Mais quand on abuse des bonnes choses, on s’en dégoûterait presque.

Une décennie plus tard, j’avais l’occasion d’arpenter le long désert des rues qui n’en finissent pas, Qui vont jusqu’au bout de l’hiver, Sans qu’il y ait trace de pas.

Des trente flûtes mal embouchées ne restait qu’un petit souvenir anecdotique, mais je m’en souvenais quand-même, et je prenais ma revanche bien loin du petit cabanon qui empestait.

J’étais Charlebois. Je me mettais tout à fait à sa place. Nous étions interchangeables. La sensation du retour à Montréal était pure, sans même le nom d’une personne pour la ressentir.
Je vivais « le retour à Montréal. »

Depuis, je suis revenue de nombreuses fois, avec la même émotion que la première fois, et même de plus en plus forte tant il y avait de choses que Charlebois n’avait pas mentionnées dans sa chanson.

Imaginez une ville à taille humaine où le meilleur de la culture française, américaine et canadienne se mélangent. De la France on trouve les cafés, les librairies, la musique, la mode ; des Etats-Unis on a la familiarité, l’optimisme, le commerce; et du Québec on découvre l’accent, les expressions, la littérature, le sens de l’accueil et du décor, la politesse, l’humilité, la simplicité, le goût du rire et de la musique. Au risque d’avoir l’air d’une brochure de tourisme, je m’entête : une capitale cosmopolite avec des musées, concerts, théâtre, musique et danse de première classe, tout ça réuni dans une ville ou chaque petit quartier unique est accessible par métro, ou en vélo. Et je n’ai même pas parlé de la poutine.
Je devrais peut-être garder le secret avant qu’il s’évente.