B – Blé du Canada

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BLÉ DU CANADA

Nantes – du bureau de ma chambre
Vue imprenable sur
La page du bouquin à étudier
Le Bac à l’horizon.

Encore plus loin, terra-incognita
A laquelle on ne pense pas.
Le Bac ou la mort

Mais sur la table du petit déjeuner à la maison
Juste avant les jours d’examen
Soleil de Juin sur arbres en fleur
Il y a du Miel Crémeux du Canada

Ni miel mille-fleurs passe-partout
Ni miel de pin granuleux et amer
Mais un miel doux comme du beurre doux,
Avec un léger goût de vanille

J’imagine ces abeilles du Canada
Grosses et grasses commères
Potinant comme des concierges
Sur de douces fleurs aux tons pastel

On a vu aussi au supermarché
L’arrivée du pain en tranches blanches
Blé du Canada !
Dans lesquelles on entrevoyait
De vastes étendues moelleuses et pâles
Des hectares d’un grain plus tendre
Et plus généreux que le nôtre

Programme du Bac :
La Chine, l’URSS
Le Canada : grand producteur de blé
Après ? On parlait d’horizon bouché.
Certains sont très sérieux quand ils ont dix-huit ans.

Mais… un jour, on est libéré.
On croit à peine qu’on est sorti de cet entonnoir
Epiant une lumière au loin
De vastes étendues blondes
Sur le poster du Canada dans la cuisine de notre studio.

Droit devant, les grandes plaines libres !

Et puis un jour on y est, au Canada
Et c’est drôle, mais plus on s’approche
De l’horizon des espaces vides
Plus il s’éloigne
Devant, devant…

*

Dans l’alphabet de mon Canada: B pour Blé

Ma première année d’université, pour décorer mon studio, j’avais demandé des posters dans une agence de voyages. Tout à fait par hasard, j’avais hérité d’une image du Canada. Un paysage de champ de blé uniformément jaune sous un ciel uniformément bleu.
Le poster trônait dans ma cuisine. Ce n’est pas comme si je rêvais d’y aller. Qu’est-ce que j’aurais fait dans un grand champ de blé ? Je n’étais pas un corbeau!
Mais je voyageais malgré moi.
Je n’ai pas retrouvé l’image du poster, mais ça ressemblait à ça.

A – ALICE MUNRO

Alphabet personnel du Canada – A pour Alice Munro

Première rencontre à Portsmouth, dans le New Hampshire, dans une toute petite librairie locale. Quelque-chose m’avait attiré, le titre ? la couverture ?
Dear Life. La traduction du titre en français m’aurait peut-être moins attirée : Rien que la vie.

Dear life, comme le début d’une lettre, écrite à « la vie, » peut-être une lettre de rupture ? C’était prometteur. Moi aussi, j’aurais pas mal de choses à lui dire, à la vie ; quelques questions à lui poser, quelques points à mettre sur les i.
Mais ce n’était pas du tout ça.

En passant, dès qu’il y a « la vie » dans le titre, je sais que c’est pour bibi. On n’est pas introverti pour rien.

Dedans, c’était une collection de nouvelles, avec des personnages ayant une vie intérieure, tout au moins au moment précis de l’histoire ; des situations inhabituelles, beaucoup de voyages en train, en bus en voiture. Et justement, j’adore prendre le train ! Plein de mouvement intérieurs et extérieurs, tout ça avec des descriptions de paysages souvent enneigés et un peu tristounets, mais exactement comme je me représente le reste du Canada, puisque que je ne connais jusqu’à présent que le Québec, à part le saut en avion à Toronto qui ne m’a pas permis de voir beaucoup de paysage.
Donc le Canada, dans toute la splendeur de ses étendues plates et enneigées où il fait bon respirer et faire quelques pas dans la neige pour rentrer à l’intérieur vite.

Il y avait beaucoup de personnages femmes, avec des problèmes et des considérations de femmes. Je me suis retrouvée là. Par exemple : une jeune prof qui commence un emploi dans une école un peu retirée du monde, ses relations avec les autres enseignants, les élèves.
Ses histoires me semblaient intemporelles, plantées dans un paysage géographique et social, mais pas spécifiquement historique, bien qu’on en ait une vague idée. Elle ne se souciait pas de politique, ce qui me plaisait tout particulièrement : l’accent était mis sur la vie intérieure de ces femmes, leurs drames. Je n’avais jamais entendu le nom d’Alice Munro auparavant, mais je me demandais bien pourquoi. Je sentais bien que j’avais mis la main sur une valeur sûre. (ma copie n’avait pas d’autocollant Prix Nobel !)

La deuxième rencontre, c’était par le truchement de Cheryl Strayed, oui, l’auteure de Wild, lors d’un atelier d’écriture auquel je participais et qu’elle conduisait. Cheryl Strayed avant lancé à ronde « connaissez-vous Alice Munro ? une nouvelliste de haut niveau que tout le monde ne connait pas ! » Elle faisait bien-sûr appel à mon ego et mon sens de supériorité littéraire quand j’ai pu lever la main et dire « oui oui, M’dame ! moi je la connais ! »
Cette validation personnelle et accolade de lecture par une auteure que je respecte me l’a rendue encore plus chère. (Si j’ai rédigé des histoires ? moi, depuis ? c’est une tout autre question.)

Depuis, je me suis procuré Runaway (Fugitives en Français,) le recueil dont il était question. Et là, c’était encore mieux parce qu’il y avait un fil conducteur entre toutes les nouvelles : des femmes qui se font la malle.
L’idée me rappelait un roman que j’aimais bien déjà (c’est sûrement une catégorie littéraire,) par Ann Tyler, ou le personnage principal décide de tout plaquer : The Ladder of Years ou Une autre femme pour la traduction française.
Peut-être que c’est ce qu’on a envie de faire de temps en temps, nous les mères, surtout quand les enfants ou les maris ne sont pas de tout repos
Donc j’ai lu ce livre en cherchant des idées, des inspirations (50 façons de tout quitter), en cherchant un miroir de mes désirs de fuite à moi, surtout dans le passé parce que finalement je l’ai fait à un moment, divorcé, et que mon aînée est partie faire des études. Mais peut-être qu’on a toujours envie de partir.

Troisième rencontre : comme ma mère est une grande lectrice, je lui ai parlé d’Alice Munro. Peu de temps après, on discutait au téléphone quand maman m’a proposé de m’envoyer Fugitives en traduction Française. Je dois dire que l’idée me plaisait bien. J’ai beau adorer lire en anglais, ma deuxième langue après tout, je calais un peu sur ces histoires. « Attention, c’est assez soutenu comme lecture ! » me disait maman, comme si elle doutait de mes facultés intellectuelles ou même de mes intérêts littéraires et voulait me prévenir.

Trêve de plaisanteries.

Ce que j’aime justement dans ces recueils, c’est le défi de s’attaquer à quelque-chose de dense et de consistant, avec l’assurance qu’elle ne nous décevra pas et qu’on en aura pour nos efforts.

J’ai donc reçu la traduction en Français. Un livre de poche. Ecrit tout petit, ce qui n’arrange pas la santé oculaire, mais qui vaut quand même bien la peine de s’abimer un peu les yeux.
Et donc j’ai vérifié pour vous : c’est aussi bien en Français.

Au final, ce qui me plait surtout dans toutes ces histoires, c’est que la plupart ont la solidité de mythes resitués à nos jours, ce sont des fables contemporaines avec des personnages archétypaux en chair et en os. Par exemple cette presque vieille fille qui tombe amoureuse d’un homme rencontré un soir, puis qui se rend au rendez-vous qu’il lui avait proposé un an plus tard.
Ou l’histoire de cette adolescente qui croit comprendre qu’elle a été adoptée mais qui ne sait plus trop à qui se vouer jusqu’à ce qu’on sache à la fin de l’histoire. Presque un thriller !

Cette histoire-là est la dernière que j’ai lue, le temps d’un voyage en train, justement. C’était parfait. Je rentrais chez-moi au lieu de fuir, mais l’évasion qu’elle m’a donnée, elle, l’auteure, c’est justement ça qu’il me fallait. Un voyage au Canada.

*

Mon Alphabet personnel du Canada – voilà ce à quoi je m’attelle ces jours-ci.
Les vingt-cinq billets à venir devraient suivre l’ordre, si tout va bien, de notre alphabet familier.
Tout ce que vous apprendrez sur le Canada sera vu exclusivement à travers mes lunettes personnelles, donc un matériel en majeure partie subjectif !
J’invite vos commentaires.

#17 : « AH, JE RIS… ! »

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Cher lecteur, nous atteignons aujourd’hui plusieurs points cruciaux :
– la fin de cette série de mon blog sur Ma France, avec un billet préalablement intitulé
#17 : L’humour Français.
– l’anniversaire de ce même blog, que j’ai commencé il y a un an, en Octobre.

J’avais d’abord pensé qu’il y avait un humour typiquement français qui me manquerait, ou bien qu’on riait plus en France qu’ici, dans mon pays d’exile. Mais plus j’y ai pensé, et repensé, plus j’ai réalisé que mes plus gros fou-rires se sont passés ici, et que par conséquent, ce n’était pas l’humour français qui me manquait.

Justement, passons en revue ces crises d’hilarité :
La fois où, juste après la naissance de mon deuxième bébé, une gentille voisine avait sonné à notre porte pour nous offrir un plateau de Christmas cookies ou petits gâteaux de Noël faits maison. De retour à la table, j’avais été assez intriguée par le mini-marshmallow collé avec du glaçage blanc au beau milieu de la joue de Santa Claus, sous le bonnet rouge. Mais que signifiait ce petit monticule ? un gros bouton d’acné ? Cette idée de cette armée de Père Noëls avec leurs boutons d’acné clonés m’avait fait rouler par terre en me tordant les boyaux, jusqu’à ce que je réalise qu’ils étaient en fait censés représenter le pompon du bonnet du Père Noël.

La fois où au bureau dans lequel je travaillais, enceinte alors de mon première bébé, deux collègues et moi avions entamé une conversation devant la machine à café sur la bottomless cup of coffee ou tasse de café sans fond, qui fait référence à la pratique de certains café de vous remplir votre tasse gratuitement, l’image m’était venue de quelqu’un entrant avec une tasse de café sous la douche, ce qui en faisait une bottomless cup, image qui m’avait fait cracher mon café, m’avait secouée de hoquets d’hilarité et rempli les yeux de larmes.

Donc aucun rapport avec la France. Plutôt peut-être avec les hormones.

Ou alors peut-être plus récemment, dans Le grand blond avec une chaussure noire, la scène où le commissaire visionne sur grand-écran les photos de l’individu suspect, fraichement débarqué d’un vol, et qu’au lieu du personnage sombre et mystérieux attendu, on voit apparaitre des gros-plans de Pierre Richard les doigts plongés dans la bouche se débattant innocemment avec un caramel collé sur une de ses molaires, grimaces hilarantes qui semblent passer totalement inaperçues chez les policiers qui restent sérieux comme des papes.

Voilà donc ce qui me fait rire. Et s’il y a une forme d’humour français spécifique je me rends bien compte que je ne suis pas une spécialiste (comme je le suis du reste).

Ce blog a maintenant un an.
Je vois mes pages, poèmes et prose, mes pensées imprimées au cours des douze derniers mois, un reflet de certains aspects de moi-même, en quelque-sorte un miroir. Tout comme le vôtre, cher lecteur, et je trouve ça très intéressant.

J’ai l’honneur d’inviter à cette célébration la Castafiore, ce Rossignol Milanais si passionnée par son art qu’elle ne voit pas toujours le reste. Elle pavoise comme un coq dans la basse-cour, mais elle a beaucoup d’autres qualités, dont celle de me mettre en joie.

Et maintenant, de quoi allons-nous traiter dans ces pages ?

Pourquoi-pas du Canada, pour créer une sorte de trilogie : France, Canada, USA. Parce que je me propose rien de moins que ce challenge. Vous êtes prévenus.

La Castafiore

#13 – EXPOSÉ SUR LA FRANCE

 

#13 – EXPOSÉ SUR LA FRANCE
PAR ÉCOLIERS EXTRA-TERRESTRES DÉSORDONNÉS

Nord, sud, est, ouest
On a entendu des cigales à St. Guilhem le désert
On danse dans des petits bals du 14 juillet à Pérols la nuit
Il y a des champs de blé à Metz en été
Et des hortensias près du Mt. St. Michel
Du sable et du crachin à Noirmoutier en novembre
Et des coques dans la vase à La Baule
Des marrons à Redon
Et au nord ?
Des villes fantômes dans le brouillard
Des plages et des villages déserts
Au sud, ça sent la sarriette, le romarin et les anti-moustiques
A l’est il y a de la choucroute, des tartes flambées et des bretzels
Et à l’ouest, des cris de mouettes et des mats de bateaux
Un peu partout on y attrape des piqûres de moustique et des coups de soleil
Et en Provence faites attention,
Les pêches et les abricots mûrs vous dégoulinent sur le menton.

*

Un aspect français qui me manque est la diversité des régions de France, le caractère unique de chaque région, le fait d’être si facilement et si rapidement dépaysé d’une ville à l’autre. L’uniformisation nationale, et maintenant globale, n’a pas prise sur toute nature ou culture. En plus, j’ai des souvenirs précis que je voulais mettre noir sur blanc.

#11 – FAIRY TALE

 

The office ceiling lights shone very bright on her desk. It was almost ten o’clock in the morning and she pulled a bag of almonds out of her side drawer. Her desk area was stuffed with small stashes of foodstuffs: the cabinet behind her for instance opened onto a row of reference files and books, and a bag of apples which she had brought back from the supermarket; and occasionally a small bag of crackers as well. The factory where she worked as the main secretary was located at the end of a lonely road in a flat rural area, far from any lunch venue. Like every other employee, she brought her own sustenance for the long eight-hour work day.

She counted ten almonds.
Everyday at the time when hunger was the most unbearable she counted ten almonds in the palm of her left hand. Sometimes they were quite small and she allowed herself one or two more.

She then returned to her computer, munching on the dry nuts which gave her work of the moment a different flavor of elevated satisfaction and fullness. Poor little thing! Her dark hair curled around her pretty ears and her graceful little hands clicked on the keyboard but did she think about her lovely curls? Lunch time was two hours away and she remembered bitterly the day when some women in the office had pointed at her behind and said “secretary butt.” That’s what she was thinking about.

She knew she didn’t have a big butt, yet. She made herself a large cup of tea in a tall insulated cup. The hot sugar-free and milk-free liquid made her feel full for a while longer. At the age of fifty-one, she dreaded the natural displacement of body fats towards her mid-section, which all the magazines, books and media she was bombarded with had well-documented. And she could see that theory verified in many co-worker, friends and acquaintances, although not all of them. She didn’t want to be one more stat. She had read that with their healthy fats, fiber, protein, magnesium and vitamin E, the health benefits of almonds included lower blood sugar levels, reduced blood pressure and lowered cholesterol levels. They could also reduce hunger and promote weight loss.

She pulled a series of receipts out of a manila folder, opened the Expense management program on the computer and started matching the receipts with the American Express amounts. Her boss was a good man who managed the company between its headquarters in France and the United States branch, staying three weeks in each country alternately. Among her duties was the processing of his expense reports.
The first receipt was for a meal in a Parisian restaurant which she didn’t know, and that she looked up on the internet to make sure that she had the right name as it was barely legible. And also out of curiosity.
On the screen appeared a cozy restaurant room with white tablecloths, all set-up with wine glasses and a bread basket. It seemed to her that she was invited to sit down to look at the menu and choose between the raw oysters, the escargots or the foie gras as an appetizer. She was back in Paris at a restaurant she had visited with her parents in her youth, and the ambiance was so warm, so festive! The conversation turned around the cello she would one day learn to play. But what happens! She was reaching out to her glass of Bordeaux to clink with her father when the screen saver turned black.
The candle-lights disappeared. She was sitting there, with the piece of paper in her hand.

She took a second receipt which was for another restaurant in Paris, a bigger meal this time. The room that came up on screen was one she had once visited with her young husband of years before when he was first discovering France with her. She could see the table by the window, loaded with a dish of choucroute topped with potatoes and various sausages and meats. Even though she wasn’t crazy about sauerkraut, she could smell the delicious flavors of warm, briny smoked sausage and taste the sweet boiled potatoes. Oh surprise, how joy! The waiter brought up a bottle of Gewürtstraminer and started filling their wine glasses. She took the thick white napkin to her lips to wipe them before taking a sip.
The screen shut down: she was sitting in front of the naked black screen and the beige walls of the office.

There went another receipt. Right away she was sitting in a magnificent brasserie which seemed to sum up all of the most beautiful decors she had seen in Parisian restaurants, with historic mirrors which had seen crowds of diners through centuries, and might have witnessed the Exposition Universelle of 1889. The restaurant was bustling with the evening crowd and a candle was illuminating the splendid glassware on the tables. Her fork was halfway down the melting heart of a chocolate profiterole glistening with a layer of warm dark chocolate sauce. And there were two more of those after that first one! She lifted the loaded fork to her salivating mouth: the screen went blank.

Her stomach made itself known with a slightly painful pang and she looked at her watch. Ten past noon and her lunch time was at twelve-thirty.

She picked up another receipt. This time she knew that the visit would not last and that when the screen-saver came up, all would disappear and she would be back to her clean desk at the factory.

This one took her back to an unknown Italian restaurant where she shared a feast of tournedos with pommes dauphines, sole meunière, and pasta dishes of all kinds, followed with cheeses and a sampling of rich desserts including crème caramel, chocolate mousse and even a Mont Blanc when it came up, with friends she didn’t even know she had yet. And she was by then so full that she couldn’t swallow another macaroon.

That’s when the factory lunch buzzer rang up to announce twelve thirty. She got up from her desk chair, picked today’s apple in the closet behind her and pushed the cafeteria door. Inside, some of her coworkers were already sharing a table and chatting over home-made boloney sandwiches on Wonder-bread. She pulled one of her frozen lunches out of the company freezer: 240 calories worth of glazed chicken and rice. With a couple cut up green-beans. She washed the apple in the sink while the black plastic tray turned around and around under the microwave light.
Nobody knew the marvels that she had seen and in the middle of what splendor she had been working that morning.

#6 – L’ESTHETIQUE PARTOUT !

ODE A LA FRANCE

Un air d’accordéon ténu
Fragile comme un stéréotype
Toucherait délicatement
De son harmonie mystérieuse
Un peuple au style nostalgique
Et au plaisir démocratique

Joie de vivre, l’odeur du métro
Eau de toilette pour intimistes
Parfumerait naturellement
Des habitants aux yeux brillants
Aux vêtements chics et raffinés
Et aux luxueux maquillages

Dans des chansons tendres et moqueuses
Dans la campagne de bon ton
Règneraient beauté ingénieuse
Esprit spontané et badin
De ce pays de mon enfance
Aux couleurs et au goût de la France

Je rêve d’un pays pétillant
Où le subtil champagne fin
Comme un je ne sais quoi privé
Aurait un air intelligent
Spontané gai et élégant
De la France et de ses frontières.

Louis XIV shoe

Quand professeurs et spécialistes, et peut-être aussi les habitants des autres planètes, décortiqueront mon œuvre posthume, ils se poseront sûrement beaucoup de questions sur ce poème. Hélas, je ne serai pas là pour les aider. Mais sans doute verront-ils une vague ressemblance avec la fameuse Ode de Ronsard, Mignonne, allons voir si la rose ? Et oui, voici mon ode à la France. Du vin nouveau dans de vieilles bouteilles.
L’idée générale était que la France est unique pour son esthétique omniprésente et particulière. Il y a une esthétique Japonaise évidente, ou Chinoise, ou Mexicaine. L’esthétique Française, elle aussi, se reflète absolument partout : dans les rues piétonnières, les fleurs qui les décorent, dans les jardins. Partout, et je dis bien partout, de la Bretagne à l’Alsace, du Nord au Languedoc Roussillon, l’esthétique contemporaine joint l’esthétique du passé et se mêle à l’architecture et toutes les autres formes d’art visuel ; ainsi qu’à la musique, la gastronomie, la littérature, et le cinéma bien sûr. Ce sens se voit immédiatement dans l’apparence des Français, leurs vêtements, et même parfois leurs sites web.
Il fallait le dire.
Je le fais.

#8 – LES EMISSIONS LITTERAIRES A LA TELE

Apostrophes

J’entrai sur le plateau de l’émission, et sentis l’épaisse couche de fond-de-teint couvrant mon visage fondre sous la chaleur des projecteurs. La maquilleuse devait avoir l’habitude et je devais lui faire confiance. Peut-être que ça donnait un effet hydraté peau-jeune ?

Les autres invités et moi étions assis en rond sur des chaises, un peu comme à l’école, quand le générique de l’émission retenti. Je m’étais toujours demandée, pendant toutes les années où j’avais regardé Apostrophes, si les invités entendaient vraiment le générique, et j’avais maintenant ma réponse.

Après les dernières notes, Bernard Pivot jeta un coup d’œil à la caméra, puis vers nous, tandis qu’une mèche de cheveux tombait sur son front, et presque son œil :

« Et oui ! Bienvenue à la 725e émission d’Apostrophes ! Sans préambule, permettez-moi de vous présenter nos invités ce soir : M. Vladimir Nabokov vient nous parler de son nouveau roman : Le don. Il n’est plus nécessaire de présenter M. Nabokov. »
Un tonnerre d’applaudissement s’éleva dans la salle, mais fut rapidement abrégé par le présentateur.

« Nous accueillons également ce soir Muriel Barbery, pour son roman intitulé « L’Elégance du Hérisson 
La jeune femme tourna son visage vers l’audience et esquissa un petit sourire coincé. Le trac sans doute. Elle n’avait pas l’habitude. Moi non-plus.

Comme je l’avais vu faire bien des fois à la télévision du point de vue d’un canapé ou d’un autre, Bernard Pivot passait rapidement d’un auteur à l’autre : « Virgine Despentes, vous nous présentez votre roman : Vernon Subutex … »
Une jeune femme blonde leva des yeux un peu fatigués, comme si elle avait mal dormi la veille. Je la comprenais.
La salle applaudit encore une fois, pendant que Bernard Pivot poursuivait : «Nous avons beaucoup de chance ce soir puisque Marguerite Duras est venue nous parler de son dernier roman Moderato Cantabile. »
Une femme entre deux âges aux larges lunettes salua le présentateur et la caméra d’un bref sourire.

«Tournons-nous maintenant vers l’auteur américain Charles Bukowski qui nous a fait l’honneur de se joindre à nous avec un recueil de poèmes : L’amour est un chien de l’enfer, traduction française de Love is a Dog from Hell. » L’écrivain sursauta, ajusta des écouteurs qui devaient lui traduire les commentaires de Bernard Pivot, salua la caméra puis se renfonça dans son siège.

«Et finalement nous accueillons pour la première fois une invitée encore obscure, mais tout de même bien présente, je vous prie de saluer Véronique Hyde…»  je levai la tête à mon tour d’un air que je souhaitais décontracté, comme on me l’avait enseigné quelques heures auparavant, esquissai un petit sourire, et remis le nez sur mes genoux.
J’avais été surprise, agréablement surprise, par cette invitation : quelles étaient les chances que je sois invitée à une émission littéraire dans cette vie ? et mon émission littéraire préférée, et qui avait d’ailleurs disparu ?
Bernard Pivot avait déjà repris : « Commençons sans plus attendre … M. Nabokov, vous nous présentez Le don. Pourriez-vous nous parler de votre inspiration pour ce livre ? »
« Mon ami, Rachmaninoff, c’est lui ! » coupa l’écrivain.
« Ah oui ! Notre générique – C’est exact, la plupart de nos auditeurs peuvent reconnaitre le Concerto #1 de Sergei Rachmaninoff– Vous avez donc connu le grand Rachmaninoff en personne? »
L’œil de Pivot était encore plus admiratif que de coutume.

« Oui, nous sommes compatriotes, il m’a donné $2000 quand je suis parti aux Etats-Unis avec ma femme, ainsi qu’un de ses vieux costumes – j’étais bien jeune et sans le sou à l’époque et il m’était venu en aide.»
Son débit en français était plutôt lent et élaboré. Je jetai un coup d’œil sur le veston de l’homme et cru voir en effet des traces de retouches sur des manches un peu élimées. Les vagues sentimentales et dramatiques du concerto résonnaient encore dans mes oreilles et dans mon être.
« C’est assez fantastique – et cette histoire ferait sûrement l’objet d’une autre émission, mais hélas nous sommes limités par le temps, puisque nous sommes ici pour parler de votre livre – une des questions que nous nous posons tous est de savoir si c’est votre vie réelle qui vous a inspiré le personnage de Fyodor, le jeune poète. »

« Oui et non, bien sûr. Ceci est un roman et non une autobiographie, mais j’ai voulu en effet revivre et retracer un peu la portion de ma vie que j’ai vécu en Allemagne, et d’en tirer des portraits vivants. »
« Et je crois que vous avez réussi. Vos personnages sortent littéralement de la page. Mais une question m’a turlupiné au chapitre 5 : quand le personnage principal, Fyodor, se dénude près du lac pour prendre un bain de soleil, et se fait voler ses vêtements, est-ce basé sur la réalité ? »
« Euh, voyez-vous, oui, nous pouvons dire que cet événement est bien arrivé pendant ma jeunesse, et que j’ai été ravi de le revivre dans ces pages.. . »

Tous les autres invités se penchaient maintenant d’un air intéressé. J’avais moi-même lu le livre et me sentais en terrain familier, bien que je n’aie eu aucune question à poser au grand Vladimir Nabokov.
Je me contentais donc de garder la bouche fermée et les yeux ouverts.

« Merci de nous éclairer, M. Nabokov. Je me tourne vers nos autres invités, et je vois que Mme Barbery a une question peut-être ? »

« Oui, » s’éleva la voix de la jeune femme. « Je voulais noter comme j’adore vos livres et que vous m’avez inspirée dans mon roman. Mais je voulais aussi commenter que certains de mes lecteurs me demandent si je suis la concierge laide et grassouillette de mon roman, et si j’aime les coquillettes. »

« Mais oui! cessons de poser toujours les mêmes questions ! »  s’exclama Marguerite Duras, «élevons un peu le débat ! Est-ce que mon roman est autobiographique ou non ! Là n’est pas la question ! La vraie question est de savoir s’il va faire une différence dans la vie des lecteurs. Je crois que le rôle de l’écrivain est de poser une question, une vraie question. Prenons le taureau par les cornes ! parlons du communisme, du féminisme ! »

« Tout fait d’accord ! » répondit la femme qui se trouvait à sa gauche. Nous devons lever le poing, pas nous reposer sur nos laurier de publiés. Oui, on ne peut pas se permettre de ne penser qu’à des causes personnelles et égoïstes. Je crois que le rôle de l’écrivain est d’utiliser sa puissance pour le mieux du reste du monde. Une révolution du peuple ! »

Bernard Pivot sembla bondir sur sa chaise en ajustant ses lunettes et sa mèche tout en se tournant vers elle d’un air interrogateur.

« Très bien, alors tournons-nous maintenant vers Virginie Despentes et son roman, Vernon Subutex. » « Nous changeons ici de registre. Voici un roman assez… disons, controversé, n’est-ce pas Mme Despentes. Votre personnage est assez différent du Fyodor de M. Nabokov… »
« Oui, tout à fait. Je pense que le personnage Fyodor est un garçon très ambitieux, et que le mien l’est beaucoup moins, ou tout du moins la société lui a mis des bâtons dans les roues et il est pris dans une problématique sociale très différente, ainsi qu’un tissus de conditionnements absolument autres. »

« Ormis qu’ils sont tous deux du genre humain, il ne pourrait y avoir plus de différences !» continua Pivot. « Peut-être, cependant, pourrions nous mettre en parallèle le fait que les deux sont un produit de leurs sociétés respectives. »

Pivot fit signe à Muriel Barbery qui avait levé le doigt timidement : « Oui, et je voudrais faire remarquer comme le personnage de mon roman, la concierge, est-elle-même enfermée dans une sorte de destinée déterminée qui la limite d’une certaine manière, mais la laisse s’exprimer, la force à s’exprimer, d’une autre. »
Virginie Despentes leva les yeux et hocha la tête d’un air entendu: « Je me sens investie d’un rôle de dénonciation des errances de notre société. Sans nous, où en serions-nous !»

« Oui, et il est temps que les temps changent ! » opina Duras.

« Mme Duras, votre roman pose des questions, mais de façon très ambiguë, n’est-ce pas ? Cet homme et cette femme qui boivent du vin rouge à la table d’un café, faut-il y voir le portrait d’une révolution en sourdine, la remise en question de la place de la femme, et un commentaire sur la lutte des classes ? »

« Bien vu, mon cher, c’est bien cela. Est-ce que j’ai entendu que Mr. Bukowski avait apporté des bouteilles ?»

« Des bouteilles ? ah oui, ses bouteilles. Mais une autre question me démange – merci de me répondre : le petit garçon et sa leçon de piano… pourquoi la mère ne lui trouve-t-elle pas un autre professeur ? pourquoi se soumet-elle, ainsi que son fils chéri, à cet individu tyrannique et borné qu’est ce prof de piano ? »

« Ah, oui, ceci fait bien partie de notre question. Mais je vous laisse, ainsi que tous les lecteurs, y répondre. En aparté, oui, il y a de bien meilleurs profs, d’un autre côté, la mère est une chiffe molle qui doit se secouer un peu, quelles que soient les idéologies. »

“Let’s all go for a drink!”
Charles Bukowski , qui avait l’air de s’ennuyer jusque-là, s’était levé et vacillait sur ses jambes.

« Mais oui ! Buvons ! » répondit Marguerite Duras, se levant elle-même. « Mme Despentes, vous avez un style unique et dressez un portrait assez sombre du monde dans lequel vous vivez. J’aime beaucoup votre livre et j’aimerais hors-plateau discuter un peu plus l’état des choses féministes. Venez avec nous! »

« Euh oui, mais moi j’ai arrêté de boire ! « s’exclama Virginie Despentes, l’air un peu ennuyé.

« Je veux bien, » lança Bernard Pivot, « mais juste en passant, Monsieur Bukowsky, pourrions nous placer quelques phrases sur vos poèmes? pensez-vous vraiment que l’amour soit un chien de l’enfer ? »

« En tout cas, vous me faites bien rire ! » osai-je lancer à son passage, chaloupé,  devant moi. « Il y a tant de tendresse et de désespoir dans vos poèmes. Je crois qu’il y a un peu de Bukowski en moi ! »

L’auteur américain ne répondit pas à ce qu’il n’avait pas dû entendre puisque lui, Duras et Despentes étaient déjà plus près de la sortie que de la scène.

Il ne restait que Nabokov, héberlué mais impassible, Muriel Barbery et moi-même, assis sur nos chaises. Muriel parut secouée d’un rire qui menaçait de ne plus s’arrêter.

Bernard Pivot se tourna alors moi en souriant, « Ah, ces auteurs américains ! … Madame Hyde, merci de vous joindre à nous ce soir ! »

« Véronique suffira . Mais c’est moi qui vous remercie. J’adore votre émission depuis mon enfance et c’est un grand honneur pour moi que d’être invitée sur le plateau d’Apostrophes. »

« Et bien, Véronique, on peut dire que votre texte est … expérimental , si je comprends bien ? »

« Oui, en effet, il se trouve que les livres qui se trouvaient sur ma table de chevet se sont animés un beau soir, que tous ces auteurs ont entamé une conversation qui a donné lieu à des scènes et des dialogues improbables mais tout au moins créatifs. »

« Vous ne m’avez pas loupé, dites donc ! Je conseille donc à tous nos lecteurs de jeter un coup d’œil à votre blog, puisque vous partagez vos écrits sur un blog, nouvelle plateforme très de-nos-jours. »

Je hochai la tête, pendant que l’animateur regardait sa montre :
« Et bien nous vous remercions tous ce soir pour votre participation à cette émission extrêmement exceptionnelle puisqu’ Apostrophes n’existe plus depuis 1990, et que vous nous avez donné l’opportunité de revenir. C’est tout de même épatant !

Régie, un petit coup de Rachmannoff pour mettre fin à ce chapitre ! Merci à tous !»

Charles Bukowski Drinking on the Set of Television Show

*

J’ai dû quitter la France vers la fin de l’histoire de l’émission littéraire Apostrophes, que je ne regardais pas assidument mais sur laquelle je tombais de temps en temps. C’était toujours un petit trésor de complicité entre écrivains et présentateur.
Je n’ai jamais trouvé l’équivalent aux Etats-Unis, et je n’ai pas pu constater encore ce qui se passe en France à présent. J’espère qu’on continue à s’amuser.

Cette conversation est fictive, bien évidemment, mais ces auteurs étaient vraiment sur ma table de chevet, parmis d’autres. C’est par la suite que j’ai réalisé que Marguerite Duras, Vladimir Nabokov, et Charles Bukowski  étaient réellement passés par Apostrophe. Et énorme surprise de voir que ce dernier avait réellement fait un coup d’éclat.  La morale de l’histoire est probablement que la réalité est plus étrange que la fiction.

#26 – La chanson française

Vincent Delerm

Aujourd’hui, un énooooooorme chapitre : la chanson française.

Probablement le plus gros chapitre de ma liste.  Comme il fallait bien commencer quelque-part, j’ai composé un modeste hommage à Vincent Delerm que j’adore.

VINCENT DELERM ET MOI

Il vient avec moi au boulot
Moi au volant lui au piano
On a une relation comme ça
Vincent Delerm et moi
On aime un peu les mêmes chanteurs
Les mêmes chansons, les mêmes coups de coeur
On est sensible de l’épiderme
Moi et Vincent Delerm

Je le laisse faire tout le boulot
Les interviews à la radio
Il me donne des idées de poèmes
C’est une nouvelle forme de tandem
Je l’entends, lui ne m’entend pas
On est un peu pudique comme ça
On forme un couple ultra-moderne
Moi et Vincent Delerm

J’aime ses photos sur Instagram
Pendant que lui travaille ses gammes
On aime tous les deux son papa
Vincent Delerm et moi
On vit nos vies en parallèlle
Parfois on chante Marie-Paule Belle
On a la chanson dans le sang
Moi et Delerm Vincent

Il vient avec moi au boulot
Moi au volant, lui au piano
On a une relation comme ça
Vincent Delerm et moi
On aime un peu les mêmes chanteurs
Les mêmes films et les mêmes coups de coeur
On est sensible de l’épiderme
Moi et Vincent Delerm

Je le laisse faire tout le travail
Tous les concerts et les détails
Et en plus on ne se voit jamais
Mais ça marche quand même on dirait
Je l’entend, lui ne m’entend pas
On est un peu pudique comme ça
On forme un couple ultra-moderne
Moi et Vincent Delerm

*

Ceci dit, j’ai un projet. Celui de m’asseoir au piano et de jouer, à ma façon, un répertoire choisi de … Jean-Louis Aubert, Hugues Aufray, Charles Aznavour, Pierre Bachelet, Daniel Balavoine, Barbara, Alain Bashung, Didier Barbelivien, Guy Béart, Marie-Paule Belle, George Brassens, Michel Berger, Frida Boccara, Angelo Branduardi, Jacques Brel, Patrick Bruel, Francis Cabrel, Jean-Patrick Capdevielle, Alain Chamfort, Philippe Chatel, Robert Charlebois, Louis Chédid, Christophe, Julien Clerc, Charlélie Couture, Hervé Christiani, Etienne Daho, Joe Dassin, Romain Didier, Yves Duteil, Jacques Dutronc, Thomas Dutronc, Léo Ferré, Nino Ferrer, Michel Fugain, Serge Gainsbourg, Jean-Jacques Goldman, Françoise Hardy, Serge Lama, Bernard Lavillier, Herbert Léonard, Marie Laforêt, Daniel Lavoie, Marc Lavoine, Gérard Lenormand, Eddy Mitchell, Yves Montand, Mouloudji, George Moustaki, Claude Nougaro, Pierre Perret, Nicolas Peyrac, Michel Polnareff, Régine, Renaud, Veronique Sanson, Henry Salvador, William Sheller, Yves Simon, Mort Shuman, Alain Souchon, Anne Sylvestre, Diane Tell, Fabienne Thibaut, Charles Trenet, Laurent Voulzy,

J’ai dû en oublier beaucoup, mais ça devrait suffire pour commencer. Et si vous avez des suggestions…

#3 – LES LIBRAIRIES / PAPETERIE / JOURNAUX

 

Une des choses que j’adore en France sont les librairies-Papeterie-Journaux, ces petites cavernes d’Ali-baba avec leurs jouets et gadgets, les bracelets avec les prénoms dessus en ordre alphabétique, les stylos, les cahiers, les carnets, les crayons. Il y a une odeur unique d’encre, parce que les stylos-plume, on ne les trouve pas ailleurs qu’en France.
En général il y a tout un mur de magazines, la plupart emballés maintenant dans un plastique assez désagréable qui fait du bruit, avec un bidule en plastique fait en Chine ou un supplément sur le sexe ou la nourriture comme « cadeau promotionnel ». Mais tout de même, toutes ces couleurs et toutes ces couvertures prometteuses !
Et en Français !

« Gégé,» je l’ai dégoté dans une petite librairie-papeterie-presse au recoin de la plage à Larmor Plage, entre les seaux, pelles et râteaux, lunettes de soleil et cartes postales. Ce qu’il faisait là, Depardieu en livre, je n’en sais rien. Ca s’est fait comme ça. C’était une bonne surprise. Et je l’ai emporté. Je n’ai pas été déçue.
Et à chaque fois que je vois le livre, je suis automatiquement téléportée à la librairie-papeterie-presse où je l’avais trouvé.

La première chose que je fais quand j’arrive en France c’est me ruer sur la première librairie qui vient. La dernière fois c’était le Virgin Megastore près de l’Opéra. Et là, de butiner de table en table telle une mouche à miel autour de toutes ces couvertures et titres en compétition, pour faire peut-être la découverte de celui qui deviendra un meilleur-ami, un compagnon de route.
Quel émoi quand je reviens. Une vraie fête.

Oui, il y a des librairies indépendantes dans mon coin du monde en Nouvelle Angleterre. Et il reste une grande chaîne aussi. Mais ce n’est pas pareil. La différence est dans le choix des reliures, les couleurs des couvertures, et le fait que les livres sont des bouquins Américain en anglais. J’adore. Mais quand même, le monde des lettres françaises, c’est sucré, chaud, épicé, chaleureux, coloré. Confortable, quoi.

Le plus drôle, c’est que quand j’étais encore française, à mon premier retour des Etats unis il y a longtemps, je recherchais plutôt les librairies anglophones. Je prenais l’avenue de l’Opéra, par exemple, et passais pas mal de temps chez Brentanos (disparu depuis), ou au Virgin Megastore des Champs-Elysées. Là, j’y avais acquis une série de John Updike, histoire de maintenir mon niveau d’anglais et de me replonger dans la culture que je venais de quitter. Je me revois dans mon studio, sur mon lit, lisant Couples, m’initiant à cette petite coterie de la Nouvelle Angleterre. J’étais à des lieues de savoir que je passerais une bonne partie de ma vie sur ces lieux géographiques exacts quelques années plus tard.
A la Shakespeare & Company, j’avais déniché un des premiers self-help books, The Road Less Travelled de Scott Peck. Chacun ses intérêts, n’est-ce pas. Les miens sont assez éclectiques. J’assume.

Brentanos

Brentano’s Paris

 

Ce dont je veux parler, ce sont des librairies et des livres qui y sont associés et qui nous y ramènent.

Par exemple The Republic of Love, de Carol Shields, me ramène immanquablement à une belle librairie de Montpellier. Ce livre a fait mes délices au cours des années, quelque-chose dans l’humour un peu biscornu mais rassurant de l’auteur. Et un goût spécial de Winnipeg, au Canada. Je ne m’en suis jamais lassée.

D’un sous-sol de Québec, j’étais ressortie toute heureuse avec Juliette Pomerleau, d’Yves Beauchemin, un de ces amis qui redonnent toujours son sens à la vie (je parle du livre). Et à Montréal, un petit bouquin de Christian Bobin, La grande vie s’est imposé à moi comme ça, au détour une allée. Kindred spirits. Ȃmes-sœurs.

Dans ma bibliothèque personnelle de l’autre côté de l’Atlantique vous trouverez une série de livres d’Arnaud Desjardins qui ont un petit air d’Angers où je faisais mes études. Ils me ramènent à travers le temps et l’espace dans cette jolie ville et ce havre de paix dans une rue dont j’ai oublié le nom, mais pas l’impression.

De ville en ville, d’année en année, je me suis souvent retrouvée au Brookline Booksmith qui avait toujours une sélection qui me plaisait. J’y ai rencontré, entre autres, Stephen McCauley, The Object of my Affection, et Alain de Botton, How Proust can Change your Life. De bons moments.

Mais il fallait à tout prix que je rentre en France, régulièrement. A Paris, je me baladais dans le quartier latin essayant de ne pas louper une minute, une seconde de mon temps, à l’affût du bon livre qui pourrait changer ma vie. Chez Gibert Jeune, Boulevard Saint-Michel, j’avais dégotté une copie des nouvelles de Vladimir Nabokov, traduites en Français, La Vénitienne. Dégustation spéciale.

Et puis il y a les aéroports avec les rayonnages qu’on explore rapidement la carte d’embarquement à la main pour une rencontre de dernière minute.
Ou alors même, ahem… le rayon des bouquins des supermarchés. Je ne suis pas snob. Du Leclerc de Larmor Plage j’ai ramené la vie de Polnareff qui s’ennuyait sur un rayon, sous les néons un peu gris, près des étalages de serviettes de bain. Je n’ai pas été déçue non plus
Qui pourrait résister à l’idée de savoir tous les détails de la vie des chanteurs de son enfance ? J’avoue que j’ai même feuilleté furtivement, sans l’acheter, le bouquin de Michel Delpech en passant dans une autre petite librairie de Lorient qui elle, est bien ancrée dans ma mémoire.

D’ailleurs, j’ai un faible pour les biographies, les autobiographies et les mémoires.
A chaque fois, je crois que je vais y trouver la clé du destin des hommes, celle qui me fera voir enfin comment ça marche, décoder la logique des cieux dans les motifs répétitifs des vies des unes et des autres, et qu’enfin je comprendrai là où je vais (sans lumières).

Truffaut : sa biographie je l’avais dénichée chez Schoenhof’s à Cambridge. Ce que j’en avais appris? que cent fois sur le métier il fallait remettre son ouvrage, toujours remonter en selle après la chute. Voilà pourquoi je suis là, n’est-ce pas ?

Mais nous étions près de Lorient, alors allons-y, dans les petites ruelles qui s’approchent du port, près du mur du rempart, au fond. Là, par hasard, j’ai poussé la porte d’une librairie improbable. Esotérique. Catholique. Branchée spi, quoi. Et j’ai passé quelques très bons quarts d’heure entourée de noms dont beaucoup m’étaient familiers. Mais surtout, j’en suis ressortie avec une très belle rencontre, celle d’Eric Edelmann, Mangalam : Un parcours auprès d’Arnaud Desjardins. Délices de la lecture, des voyages, des enseignements. Je ne vois rien de mieux qu’accompagner les autres dans leurs aventures et partager leurs périples. Et je n’oublie pas (au cas où il me lirait) les écrits de mon vieux pote Gilles Farcet, mon étoile du Nord. Les siens, j’en ai re-acheté sur Amazon.

Maintenant il y a Amazon, à travers le monde. Là, on perd cette couche de souvenirs sensoriels supplémentaire. Mais on peut aller droit au but.

Voilà donc un tout petit tour de ma bibliothèque. Eclectique, mais rassurez-vous, ce n’est pas tout. Et ce n’était pas le sujet.

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HORS-SÉRIE

Aujourd’hui, édition spéciale- un petit break dans la série Ma France.

Ca va vite, les choses qui s’accumulent sur mon bureau: papiers, cahiers, un pot de crayons dont la plupart sont inutilisables (crayon de bois sans mine, Sharpies desséchées) et puis des dossiers, médicaux, école et université pour les filles, factures, assurances…

Et des photos. Une petite pile de photos de famille que ma mère m’envoie de temps en temps. Et comme au temps des appareils à pellicule (dont elles proviennent), il y en a des ratées, mal cadrées, pas flatteuses.
Mais je les garde parce qu’elles sont rares. Et puis hier, je remarque sur ma table un rectangle blanc. Comme je n’arrête pas de nettoyer mon bureau, de jeter à la poubelle avant que ça s’accumoncelle, je le prends et le retourne. Je ne comprends pas : c’est un papier photo lisse et vierge alors que je n’en ai pas chez moi, et de l’autre côté, l’écriture de ma mère :

« J’ai mis du temps à te l’envoyer, mais voilà, c’est fait. J’aime bien cette photo, c’est rare que l’on soit prises toutes les deux. Un petit moment de vie. Je reviens de chez le loueur, et je vais tondre. Tu es très BCBG. Bisous. Maman »

Alors je me souviens. Ma mère m’en avait d’abord parlé plusieurs fois, de cette photo. «Tu verras, tu es très bien ! » Et donc j’avais attendu pendant longtemps, à moitié, en considérant la distance, le courrier-escargot, toutes ces contingences matérielles. Mais comme maman ne me parle pas de choses insignifiantes, j’attendais quand même avec curiosité. Et puis j’avais oublié.

Puis un beau jour la photo est arrivée.

Et là, grosse déception. Maman, elle, est très bien, en effet: jeune et svelte et alerte dans son sweat-shirt des années quatre-vingt, les cheveux blonds et le visage bronzé. Mais moi… moi ! Comme je ne m’aimais pas justement à quinze ans, l’âge ingrat, grasse petite bourgeoise avec une petite queue de cheval tronquée et un nœud parce que c’était ce qui se faisait à l’époque. Pas exactement un moment « Kodak », il n’y a pas vraiment d’échange, j’ai l’air plutôt maussade et maman toute à son affaire, les mains sur la fameuse tondeuse fraîchement louée.
Une photo qui plait à maman peut-être (comme elle dit, on est rarement ensemble sur les photos de l’époque), mais qui me ramène au malaise de l’adolescence où j’essaie tant bien que mal de prendre ma place dans le monde. Bien sûr avec la distance, je vois bien que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

J’avais laissé la photo sur mon bureau. Et je réalise, lentement, qu’elle s’est effacée à la lumière. D’elle-même, comme l’encre invisible, comme une impression à rebours, comme un effet spécial dans un film, comme un accident qui causerait l’amnésie pelliculaire.

Fini la tondeuse, maman dans son sweatshirt, moi et mon nœud-nœud.

Faut-il y voir un mauvais signe?
Ou bien signe que ces temps sont bien révolus et que je suis maintenant l’adulte épanouie qui a effacé le vilain petit canard ? Il serait temps.
Je regarde ce carré blanc retourné à l’état originel et je pense à l’impermanence.

Il faut donc tout laisser aller… même les photos que maman trouve importantes.

Je continue à retourner ce carré blanc entre mes mains : quel culot, la lumière, d’avoir tout piqué !
Je m’insurge ! Et puis cette pseudo-science qui fait des promesses bien temporaires. Pourtant je pense à tant d’autres photos bien plus vieilles qui elles, ne se sont pas auto-détruites !

Et quelques heures plus tard apparait sur l’écran de mon téléphone, une autre photo. Un portrait de moi noir et blanc, mais dans une autre vie.

C’est un message de mon amie Béatrice, que j’ai retrouvée l’année dernière alors que nous nous étions perdues de vue depuis plus de vingt-cinq ans. Béatrice est une étrange amie qui apparait un peu comme les anges, puis qui disparait, souvent porteuse de messages. Elle m’ouvre le cœur et les yeux sur d’autres paysages.
Une chanson de l’époque à la radio disait : « Je me demande comment quelqu’un comme toi fait pour être quelqu’un comme toi je ne comprends pas. »
Alors voilà, je ne comprends pas, mais c’est très bien comme ça. Elle embellit les choses, en gros.

Elle m’envoie donc ce portrait où je me vois, toute jeunette, à travers un regard artistique : le sien ou celui de son ami de l’époque. J’avais vingt-quatre ans et j’étais venue leur rendre visite à Bruxelles, de Paris où j’habitais alors. Cette photo, je crois bien ne l’avoir jamais vue avant. Je les trouvais très beaux, elle et son ami anglais. Elle était ambitieuse, avec un style unique, une esthétique qui sortait de l’ordinaire, quelque-chose de cinématographique dans la lumière, les couleurs et les choses dont elle s’entourait.
Sa voix, bien sûr, sa belle voix. Elle mettait autour des gens et des choses une lumière speciale. C’est peut-être pour ça que je la voyais ange. Elle n’a pas changé.

Et du coup, ce qui s’envole, maintenant, ce qui s’efface, c’est la solitude que je ressentais ces jours-ci. J’avais fermé mon cœur et je me sentais toute recroquevillée, à l’étroit dans ma vie quotidienne. Et le voilà qui s’ouvre !

Et cette photo-là a survécu, quand d’autres se sont évaporées. Qui choisit ?

D’un côté, une photo s’efface. De l’autre, un fantôme réapparait. Je m’émerveille.

*