Carte postale

Carte postale de la salle d’attente du département de radiographie d’un petit hôpital de la Nouvelle Angleterre

Je devais revenir pour un diagnostic, ce que je repoussais et repoussais et repoussais encore. Finalement, j’ai cédé. J’ai pris rendez-vous un beau jour dans un accès de productivité. Je n’avais pas vraiment peur, et je ne sentais pas l’urgence non plus, n’empêche que ça me pesait un peu comme une sourde menace, de ne pas avoir fait ce qu’on attendait de moi. J’en ai eu, des biopsies. Même avec anesthésie locale, sur table d’hôpital, il y a vingt ans. Le médecin m’avait dit en mettant les derniers points de suture : « Enjoy ! »
Après ça, je n’ai plus eu l’occasion de me faire ouvrir le sein (il faut bien en parler, ce n’est pas drôle). Heureusement. Mais de temps à autre, il faut revenir, parce qu’ils voient mal quelque chose. Donc je retourne, je me refais écraser les chairs, et puis au final, fausse alerte.

En ce beau matin de Janvier, ciel bleu sans nuages.
Je suis un peu en avance, mais le personnel est là. Dans la salle d’attente bien chauffée, des magazines sur les petites tables entre les chaises.
Je fourre mon sac et ma doudoune dans le petit casier et j’enfile un petit haut de coton vert cru léger et ample, qui s’ouvre sur le devant. Je rejoins une autre dame assise sur une chaise, vêtue du même costume.
La salle d’attente est ensoleillée, avec toute une vitre qui donne sur la neige encore fraîche dehors, et quelques voitures.
Ceci prend l’air d’une mini-aventure dans mon quotidien bien réglé : départ tôt le matin, autoroute, bureau pendant huit heures, autoroute dans le noir, puis maison.
Je jette un coup d’œil sur les magazines. Je n’achète plus de magazines depuis longtemps. Je ne sais plus quand.

People mag, couverture trash, photos de soi-disant stars dont je n’ai jamais entendu parler. Bon, parfois je regarde. Mais quel gâchis de papier, quel gâchis d’énergie pour tout le monde.

Là, je prends Glamour (couverture bof), et tiens, un Pregnancy, pour me replonger dans la jeunesse et les grossesses. Surtout pour voir comment le monde et la mode ont évolué. Il y a tout un art pour mettre en valeur un ventre rond. Pas que mon ventre soit exactement rond, mais c’est pour sortir un peu des clichés : maigre, ou Taille plus. Quand on sort des sentiers battus, il peut y avoir de jolies trouvailles.
… toute une page de nouvelles pompes à lait… des conseils de celles qui sont passés par là, des remarques rassurantes, ou bien le contraire : ”pour moi la péridurale a été bien plus douloureuse que les contractions… » Franchement, est-ce qu’elles ont besoin de toutes ces obsessions avant un accouchement ? Est-ce que donner naissance ne devrait pas être un évènement naturel ? Maintenant que nous pouvons, avec les médias, les magazines, les fabriquant de matériel, de vêtements, de médicaments, on en fait tout un magazine. Oui c’est vrai, moi aussi, je suis passée par là. Est-ce que je n’avais pas envie de tout lire pour être préparée à mort ?
Si. Donc je ne peux rien dire. Mais je suis bien contente d’être une ancienne. Le prochain bébé que je tiendrai dans mes bras sera celui d’une de mes filles. Rien qui me tente côté habillement (des collants jaunes ?), je ne rate rien.

Prochain magazine, Glamour. Non, franchement, ça ne me parle pas. Une fille en robe imprimée de graffiti criards. Le magazine du dessous pas plus attirant, trop de blanc et de doré.
Sur la table d’à-côté, par contre, un magazine Elle version américaine, plus épais, couverture plus sombre. Un peu plus de profondeur.
Je feuillette.
Pas mal.
Maquillages : peau clair, rouge à lèvres rouge vif…. Oui… pas mal, surtout dans le magazine.
Aghrr : une fille, mais je dis bien une fille, l’âge de ma fille, 13 ou 14 ans, assise sur une banquette de voiture, pour vendre une crème anti-rides. Peut-être que le plus vieux truc de marketing marche encore.
Je tourne la page.
Une jeune femme aux cheveux mi- longs, teint pâle, rouge-à lèvres rouge-vif elle aussi dans une chemise ample à rayure (je sais, le truc de la chemise blanche de base Vogue) et un jean. Celle-là retient mon attention. Et puis en m’attardant, mes yeux filent vers le bas. Je lis « La parisienne .» Et voilà ! Pas étonnant, j’avais inconsciemment reconnu mes racines : le teint pâle qui s’assume et ne se cache sous aucun bronzage, les traits de crayon fins et légers, le chic simple et discret, avec l’élégance d’Audrey Hepburn. Je me donne mentalement une petite tape sur le dos pour me féliciter d’avoir passé le test.

Et puis après, haha, Brigitte Macron. On la voit avec son mari, bras dessus, bras-dessous, dans la cour de l’Élysée, comme s’ils allaient acheter une baguette ensemble à la boulangerie du coin.
Elle porte (je détaille parce que c’est important, on est dans un magazine de mode) : un jean, et une sorte de veste. Enfin je vois surtout le jean. Comme elle a de longues jambes… Bon, je ne vais pas copier le style, mais ça me rend toute heureuse de voir ce couple ici dans la salle d’attente du département de radiographie de l’hôpital de ma petite ville de Nouvelle Angleterre.
Voilà. J’avoue. Moi aussi je suis sous le charme de Brigitte Macron. Je la trouve belle. Quelle personnalité ! Quelle allure ! Quel style ! Mais comment fait-elle pour avoir ces cheveux-là, ce teint-là ? Ce sourire !
Je veux vieillir comme elle, si ça peut s’appeler vieillir.
Je commence à lire l’article, en me disant que je vais être obligée de chouraver le magazine si je n’ai pas le temps de finir.
Il y a une télé au mur qui m’empêche de me concentrer sur les paroles de Brigitte. Elle dit : « Non, je ne me sens pas comme une First Lady. C’est un terme américain, ça. D’ailleurs, je ne suis ni la première, ni la dernière. Et puis je ne suis pas une Lady. »
Ça sonne juste. Si j’étais à sa place, je ferais la même chose.

Interruption pour ce pour quoi je suis venue. J’espère que quelqu’un d’autre ne va pas prendre la magazine que je laisse sur la chaise.

Ouch !
Stop breathing.
Breathe
Now turn around

Ouf, le magazine est toujours là à la bonne page.
Elle parle de son mariage, bien sûr. Elle s’émerveille aussi, comme nous.
Ses livres de chevet ? Rimbaud, Baudelaire, et Flaubert : Mme Bovary.
Peut-être qu’elle raconte ça à l’intervieweur pour l’audience Américaine qui reconnaitra facilement ces œuvres ? Peut-être. Enfin, je veux bien la croire. Ça lui va bien, très classique. Ça me va très bien aussi.
Je soupire d’aise. C’est bon quelquefois de se sentir française quand on est dans une salle d’attente pour une mammographie dans un petit hôpital dans une petite ville de la côte Est des Etats-Unis.
Maintenant que j’ai fait une petit tour à l’Elysée, je tourne la page.

Parfois il y a des histoires vécues intéressantes. Celle- là, je ne sais pas si je vais la lire. Le titre attire mon attention tout en me repoussant, mais la présentation noir et blanc m’attire quand même. «”What It’s Like To Pay For Sex For The First Time.”
Oui, au fait. Les hommes ont toujours fait ça. De quoi ça a l’air, de l’autre côté ? Tiens, ça me rappelle quand j’étais mariée (il me semble que j’avais pensé à quelque-chose comme ça.)
Alors je lis.
La fille n’y va pas par quatre chemins.
Elle raconte ça assez vite (ça tient en une page) et elle ne s’embarrasse pas de trop de scrupules. Elle teste pour nous, alors je la suis dans la folle équipée.
Humm. Alors c’est comme ça que ça se passe ?
Deux ou trois détails : oui, ils s’embrassent. A un moment il y a le mot « tendrement. » Et puis quatre orgasmes : trois pour elle et un pour lui. Bon. Et puis après il part comme il était venu. L’expérience lui a quand même coûté mille dollars en tout. Elle dit que ça lui donne un petit secret, un peu plus de confiance en elle.

C’est à ce moment-là qu’on me rappelle pour voir le radiologiste.
La tète encore pleine de ce monde quand même alternatif, où l’expérience traverse des frontières très privées, je me présente en tenant mon petit top vert mal fermé. Vulnérable.

« Alors… ce que nous voyons… ce sont des choses bénignes… il faut revenir dans six mois. »

Bon. Soulagement quand même. Je quitte la salle d’attente ensoleillée, l’Elysée, la chambre expérimentale de la fille aventureuse, et je retourne au bureau et à ma vie quotidienne.
Presque des petites vacances.

* * *

Postcard from the Waiting Room of the Radiography Department of a Small Hospital in New England

I had to come back for a diagnosis, which I had pushed back again and again. I finally gave in and made an appointment one unusually productive day. I was not really scared, and did not feel any urgency, but the idea of not doing what was expected of me hung over me like a threat. I had biopsies in the past. One with local anesthesia, on a surgery table, twenty years ago. “Enjoy! ” the doctor had told me while putting in the last stitches.
After that, I no longer had the opportunity for open-breast surgery. Thankfully. But from time to time I had to come back because they saw something on the mammogram. So I went back, let them squeeze my flesh, and it was a false alarm every time.

Today is a beautiful January morning, blue sky and no cloud.
I’m early, but the staff is already here. In the well-heated waiting room I glimpse magazines on small tables between chairs.
I stuff my bag and my jacket in the narrow locker and put on a loose-fitting bright-green cotton top opening on the front, then join a lady sitting on a chair wearing a matching outfit.
The waiting room is sunny, with windows looking out on the still fresh snow outside, and a few cars.

This feels like a mini-adventure in my well-ordered daily life: early morning departure, highway, office for eight hours straight, highway in the dark, then home.
I take a look at the magazines. I do not buy magazines anymore. I don’t remember when I stopped.

People mag, trashy cover, pictures of so-called stars that I have never heard of. Sometimes I have to settle for it when there’s nothing else. But what a waste of paper, what a waste of energy for everyone, I think very loud.

Today, I pick up Glamour (OK cover), and Pregnancy mag, to return to my youth and its pregnancies. Mostly to see how the world and fashion have evolved. There is an art to highlight a round belly. Not that my belly is round, but I am tired of the “skinny, or plus size” clichés. When you think outside the box, there can be some nice finds.
… a whole new page of new milk pumps … advice from those who have been there, reassuring remarks, or the opposite: “for me the epidural was much more painful than the contractions …” Frankly, do they need all these obsessions before a delivery ? Should not giving birth be a natural event? Now that we can, with the media, magazines, equipment manufacturers, clothing, pharmaceutical industry, we make it into a magazine. OK, so I too have been there, reading everything to be prepared to death.
So I can’t say anything. But I am very happy to be past this. I think the next baby I hold in my arms will be one of my daughters’. Nothing tempts me on the clothing side (yellow tights?), I do not miss anything.

Next magazine, Glamour. No, frankly, it does not speak to me. A girl in a bright graffiti print dress. The magazine underneath isn’t more attractive, too much white and gold.
On the side table, on the other hand, lies the American version of Elle, thicker, darker cover. A little more depth.
I leaf through.
Not bad.
Makeup: light skin, bright red lipstick …. Yes … not bad, especially in the magazine.
Aghrr: a girl, but I mean a girl the age of my daughter, 13 or 14, sitting on the back of a car, to sell an anti-wrinkle cream. Is the oldest marketing thing still working?
I turn the page.
A young woman with medium-length hair, pale complexion, bright-red lipstick again, in a loose striped shirt (I know, the old Vogue white-shirt staple) and jeans. This one holds my attention. And then lingering, my eyes go down. I read “La Parisienne.” There you are! No wonder, I had unconsciously recognized my roots: the confident pale complexion that hides under no tan, fine and light pencil lines, simple and discreet chic with the elegance of Audrey Hepburn. I mentally give myself a pat on the back at having passed some test.

And then, aha, Brigitte Macron. We see her with her husband, arm in arm, in the courtyard of the Elysée palace, as if they were going to buy a baguette together at the local bakery.
She wears (it’s important because we are in a fashion magazine): jeans, and a kind of jacket. I see mostly the jeans. What long legs … Well, I’m not going to copy the style, but it makes me very happy to see this couple here in the waiting room of the x-ray department of my little town’s hospital in Nouvelle England.
There you have it. I admit. I too am under the spell of Brigitte Macron. I find her beautiful. What personality! What allure! What style! How does she get that hair, that complexion? That smile!
I want to age like her, if that can be called aging.
I start reading, thinking that I will have to steal the magazine if I do not have time to finish.
A blaring TV on the wall prevents me from focusing on Brigitte’s words. She says, “No, I don’t feel like a First Lady. It’s an American expression, isnt’ it? Besides, I am neither the first nor the last. And I’m not a lady. “
It sounds right. If I were in her place, I would do the same.

Interruption for what I came here for. I hope no-one grabs the magazine I leave on the chair.

Ouch!
Stop breathing.
Breathe
Now turn around

Whew, the magazine is still there at the right page when I return.
She talks about her marriage, of course. She marvels, too, like us.

Her bedside books? Rimbaud, Baudelaire, and Flaubert: Madame Bovary.
Maybe she says that for an American audience who will easily recognize these French classics? Perhaps. Yet, I want to believe it. It suits her well, very classic. It suits me very well too.

I sigh with pleasure. It is so good to feel French in the waiting room of a small hospital in a small town on the east coast of the United States waiting for a mammogram.
Now that I have visited the Elysée palace, I turn the page.

Some personal stories are interesting. I don’t know yet if I’m going to read this one. The title catches my attention while pushing me away, but the black and white presentation keeps me reading. “What It’s Like To Pay For Sex For The First Time.”
True enough, men have done just that forever. What does it look like on the other side? It reminds me of when I was married (it seems to me I had a similar thought at some point.)
So I read.
The girl doesn’t beat about the bush.
The story fits on one page and the author does not struggle with too many scruples. She tested for us, so I follow her in the experiment.
Hmm. So is this how it happens?
Two or three details: yes, they kiss. At one point the word “tenderly” appears. And then four orgasms: three for her and one for him. OK. And then he leaves as he came in. The experience cost her a thousand dollars all in all. She says it gives her a little secret, a tad more confidence in herself.

That’s when the radiologist calls me back.

My head still full of alternative worlds where experiences cross very private borders, I step in, clutching my unattached little green top.

So … what we see … these are benign calcifications … just come back in six months.”

Good. Relief after all. I leave behind the sunny waiting room, the Elysée palace, the adventurous girl’s experimental bedroom, and return to the office and my daily life.

Almost a mini-vacation

7 thoughts on “Carte postale

  1. Quelle idée originale ! Je n’aurais jamais pensé à inventer une carte postale représentant une salle d’attente à l’hôpital. Tu l’as fait ! Bravo.
    J’aime bien ce jeu des hypothèses concernant le magazine.
    Comment être interrompu dans la lecture d’un article alors que notre seule envie était d’aller jusqu’au bout. Une vraie frustration !!!
    Les longues, longues jambes de Brigitte font rêver les lectrices de “Elle”.

    Liked by 1 person

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