Argument #9 – FRANCE MUSIQUE

Il y a mon père, ma mère, mes frères et moi en voiture. Nous voyageons en Suisse, de retour d’Autriche. C’est l’été et nous sommes en vacances, sur le chemin du retour. La route est sinueuse et le soleil joue entre les grands sapins et les cimes alpines. A la radio, une leçon de musique :

« Et maintenant nous allons écouter le même passage par la formation unetelle, et vous aller noter comme le chef d’orchestre a adopté un tempo beaucoup plus rapide… »

« Oui, en effet, bla bla bla…. »

Mon père détestait les émissions de radio où l’on parlait. La radio était allumée en permanence à la maison, ou dans la voiture, mais à chaque fois que ça commençait à parler, il râlait et changeait de station.
Cette fois-ci, mon père ne passe pas à une autre chaine.

« Voici donc la même pièce exécutée par le grand virtuose untel très en vue actuellement… »

Il s’agit de la Sicilienne de Fauré. Il n’y a pas mieux pour une petite fille de mon âge. Je me prends au jeu, donc, et écoute avec eux ce qui se passe dans l’orchestre, les différences d’interprétation, de tonalité. A force d’entendre le même thème, on commence à le savoir par cœur. Et c’est là que ça devient intéressant.
On n’en a jamais parlé. Il faut dire qu’on ne parle pas beaucoup, avec mon père. Surtout depuis que je suis partie vivre de l’autre côté de l’océan, il y a presque trente ans.

Il ramenait parfois à la maison de grands trente-trois tours en vinyle de musique classique. Et je me suis toujours demandé comment mon père, qui comme beaucoup de jeunes de sa génération avait quitté tôt l’école pour chercher du travail, pouvait avoir une connaissance si poussée (à mon avis) de la musique classique. Il était parfois bavard, mais pas sur ces sujets.

Et puis en y réfléchissant bien, je me suis dit que c’était sur France Musique.
Mon père passait beaucoup de temps sur la route pendant mes jeunes années. Il travaillait comme vendeur chez Citroën et visitait pendant la semaine les fermes et les coins un peu reculés pour vendre des voitures à ceux qui n’allaient pas dans les succursales.

Et je le soupçonne – je le soupçonne parce que je n’en sais rien, en fait, mais comment aurait-il fait autrement ?- d’avoir fait ses écoles avec France Musique.
Je ne le lui ai pas demandé. Je pourrais, mais on ne dialogue pas beaucoup, avec mon père.

Il revenait donc parfois après une longue semaine de route avec un nouveau disque. Il se couchait sur le canapé dans le salon, porte fermée et maman nous disait de ne pas le déranger parce qu’il se reposait. Je savais qu’il écoutait le morceau merveilleux que nous entendions par la porte. C’est mon interprétation, bien sûr. J’y voyais une cérémonie solennelle, religieuse, l’écoute du disque dans le noir, pour mieux entendre.

Donc il y a cette jolie Sicilienne au départ, cadeau de France Musique. C’est pour moi la découverte de Gabriel Fauré. Il y aura par la suite, le Requiem, et le reste. La porte s’ouvre, la sensibilité se forme. Mon père et moi partageons ça, une sensibilité pour la musique classique.

Les disques qu’il passait souvent à la maison n’ont rien de très hermétique ou d’inaccessible : Fauré, donc, puis Schubert, La jeune fille et la mort : toutes ces nuances dans la répétition d’un même thème, toutes les variations aux chatoiements délicats et précieux. Il y a les Gymnopédies d’Erik Satie, du Schumann, mais je ne sais plus quoi, et puis le Requiem de Gilles, qui nous réveillait tous les dimanches matins pendant longtemps. Glenn Gould aussi, et les Variations Goldberg.
C’était souvent des œuvres pour piano, ou de la musique de chambre, pas de gros orchestres symphoniques. Il n’aimait pas particulièrement Mozart. Mais il y avait Beethoven, le passage de la 7e symphonie qu’il avait déclaré vouloir à son enterrement. On dit des choses comme ça parfois.

Quant à moi, après mon père, il y a eu l’école, où j’ai rencontré Messiaen par exemple (pas en personne), sans grand enthousiasme. Au conservatoire, le prof Patrick Nedelec nous avait emmené écouter un peu de Beethoven, la Symphonie Pastorale dans une des salles insonorisées; puis aussi le Stabat Mater de Pergolèse.

On continue à apprendre toute sa vie. Par exemple par les films à la télé, les découvertes – qui aurait su que Schubert allait être si … cinématographique ? Trois de mes films préférés (Trois hommes et un couffin, Péril en la demeure, La discrète) ont en commun Schubert pour la bande son : Quintette à cordes en ut majeur, op 163 D956 ; Moment Musical no. 3 D780 (opus 94) ; Mélodie Hongroise.

Mais je voulais rendre hommage à France Musique, dont je n’ai jamais trouvé l’équivalent. Les Etats Unis sont bien trop grands. La France a la taille d’une grande classe, parfaite pour ces cours radiophoniques. Vous me direz que je peux écouter France Musique aujourd’hui sur le web. Mais ça ne me fera pas retomber en enfance.

Cotton Candy

Lake scene

Part I:

Last week I attended a writing workshop – not the hard type, more the holistic type, between group-therapy and mindfulness meditation. I didn’t get to choose, I took what was offered during that week, but it was perfect for vacation.
One of the prompts was the following: A time you felt one way but acted another.

So that afternoon, I went to the lake, and wrote:

“I have a memory: I was 8 years old and the five of us (mom, dad, my brothers and I) were visiting a technology fair in town. There was a cotton-candy stand: the man was twirling the cloud-like fluff around a magic wand and I saw magic and pink unicorns in fairy dust. I had never had cotton candy before. It smelled of wonder, vanilla and sugar. I asked my dad if I could have one.
My father said no. No reason, no excuse. In my head I tried to understand why. It surely was not about the money. Maybe the sugar? Maybe it was too frivolous and pink? I had to be more serious and eat green beans instead? I couldn’t see what the lesson was, apart from some petty expression of power-over.

Today, barely on the other side of fifty, I swim a slow breast stroke across the lake, up to the podium facing the sunbathers on the beach. I want to say “See, I crossed the pond, braved the seaweed, and I did it! because I fucking felt like it!”
I feel a sense of elation, of liberation. I feel like flexing my arms to show my biceps and yodeling like Tarzan.

To feel something and to act accordingly is more precious to me than the opposite, which I am more familiar with.
But why on earth, would you ask, didn’t I do what I wanted?
Let me count the ways:
At home growing up: you can’t have that book, I’ll give you another one; don’t have cotton candy, we don’t eat those things.
You can’t do this.
You can’t do that.
Go to school, do you homework, do your piano.
Go to confession, be a good girl.

At eighteen I want to study philosophy or literature: nope. You can’t do that: no outlet.

OK, then, I’ll study English.

I accepted the assistantship in a college in Ohio because it was offered to me.
Maybe I escaped my family that way, the smothering, the dictatorship, and landed across the ocean where they couldn’t reach me.

But then I got married and I tried (how else did it happen?) to recreate the familiar pattern:
No, we can’t go South, we can only go North: Nova Scotia, PEI or at least Maine.
You feel like going to that restaurant? I am too tired. I don’t like it. It’s out of the picture.
You feel like going to a writing workshop? What on earth are you smoking?
You feel like buying an armchair? I do not support this idea.

So please do not judge me if I decided one day that, hey, I was tired of the constant, daily restrictions, the frustrations, the everyday vexations that made me old and dull and dead.
After twenty-two years I divorced.
Am I a bad person? Maybe.

But now, when I feel like going to this retreat camp to do a writing workshop with my girls, I do it.

When I feel like swimming to the floating raft in the pond, I do it!

Emancipation. Liberation. Satisfaction.”

Eden

Part II:

A time you felt one way but acted another – The story of my life. The constant incertitude, questionings, the should I write in French or in English? Should I stay in the marriage or should I go?

What do I feel at Omega? I feel in the right place, relaxed, well-fed, free, spoiled, spoiled rotten. For one week. Peaceful, as if I had died and gone to heaven.

Like this morning, when I walk to breakfast right out of bed. I know that I won’t shower until I had coffee. I walk out to a freshly washed-out, clean outside, after last night’s showers. Lush leaves sprinkle me on the way and you can see God’s fingers from the clouds above. Birds of paradise (not literally, we are in New York state) are singing softly.

I float to the dining hall and pour myself several cups of Shark Bite. Then walk out to the porch where I feel like Eve on an untrodden earth. Nobody’s here yet. I beat the crowd. Past the edge of the balcony is a jungle still dripping drops while God is still spreading his fingers.
I have a book, my journal, my sunglasses just in case, and my phone-camera, so that I can capture the moment.
And I sit there, blissed out. The Shark Bite does its job as well. Now I am able to consider showering and getting dressed.

On these vacations at Omega, heart and mind are aligned. The left hand shakes the right hand. I know my kids are in the right place as well, absorbing vibes from evolved adults, soaking in the crunchy granola goodness and even the woo woo tie-dye colors that I hope will stay with them as they grow up.

A word that kept ringing in my ear recently is this one: compass, moral compass.
That’s what I want for them and for some reason I feel I didn’t screw up.

And yes, I bought myself a cotton candy many years later. It was OK.

BUDDHA IN REVERSE

Artwork from restaurant Life Alive, Salem, MABUDDHA IN REVERSE

What if Siddhartha had been a coward
And instead of sitting under the tree
When he set out of his palace
Utterly shocked by misery
Poverty, disease and old age,
had picked up his robes
or his loincloth
And run away back to his leafy courtyard
to sip mint tea while watching the birds?

Then we would have had fewer temples
Cool Buddha statues in the shade of Bodhi leaves
And more prickly crucifixes above our beds
Those bleeding tender feet crushed like doves
As useful reminders
that life is suffering.

But think, if Jesus himself had
At the last moment, gathered his robes
Or his loincloth for speed,
And run away like the gingerbread man?

*

I was surfing the web the other day, looking for visions of France my memory had idealized: glorious Provence, fields of thyme or lavender, shady café terraces. And there appeared, oops, pictures of low-income housing developments, rabbit hutches for human beings, cheap white walls hiding misery, stench and violence. Needless to say it burst my bubble. I just wanted to erase this from my screen and my mind.
My biggest fears are poverty, misery, ugliness. People crowded in hutches who end up killing each other. What could I do to help? What would I do if I won billions? build schools, day nurseries, less miserable lodgings? I would like a dictatorship of beauty. Wisdom and self-control at birth. From the start. Would it help to give young people dignity, possibilities, dreams? And what about mental illnesses? And what about human nature? I cannot prevent despair and violence in human nature. Just myself.

#8 – LES EMISSIONS LITTERAIRES A LA TELE

Apostrophes

J’entrai sur le plateau de l’émission, et sentis l’épaisse couche de fond-de-teint couvrant mon visage fondre sous la chaleur des projecteurs. La maquilleuse devait avoir l’habitude et je devais lui faire confiance. Peut-être que ça donnait un effet hydraté peau-jeune ?

Les autres invités et moi étions assis en rond sur des chaises, un peu comme à l’école, quand le générique de l’émission retenti. Je m’étais toujours demandée, pendant toutes les années où j’avais regardé Apostrophes, si les invités entendaient vraiment le générique, et j’avais maintenant ma réponse.

Après les dernières notes, Bernard Pivot jeta un coup d’œil à la caméra, puis vers nous, tandis qu’une mèche de cheveux tombait sur son front, et presque son œil :

« Et oui ! Bienvenue à la 725e émission d’Apostrophes ! Sans préambule, permettez-moi de vous présenter nos invités ce soir : M. Vladimir Nabokov vient nous parler de son nouveau roman : Le don. Il n’est plus nécessaire de présenter M. Nabokov. »
Un tonnerre d’applaudissement s’éleva dans la salle, mais fut rapidement abrégé par le présentateur.

« Nous accueillons également ce soir Muriel Barbery, pour son roman intitulé « L’Elégance du Hérisson 
La jeune femme tourna son visage vers l’audience et esquissa un petit sourire coincé. Le trac sans doute. Elle n’avait pas l’habitude. Moi non-plus.

Comme je l’avais vu faire bien des fois à la télévision du point de vue d’un canapé ou d’un autre, Bernard Pivot passait rapidement d’un auteur à l’autre : « Virgine Despentes, vous nous présentez votre roman : Vernon Subutex … »
Une jeune femme blonde leva des yeux un peu fatigués, comme si elle avait mal dormi la veille. Je la comprenais.
La salle applaudit encore une fois, pendant que Bernard Pivot poursuivait : «Nous avons beaucoup de chance ce soir puisque Marguerite Duras est venue nous parler de son dernier roman Moderato Cantabile. »
Une femme entre deux âges aux larges lunettes salua le présentateur et la caméra d’un bref sourire.

«Tournons-nous maintenant vers l’auteur américain Charles Bukowski qui nous a fait l’honneur de se joindre à nous avec un recueil de poèmes : L’amour est un chien de l’enfer, traduction française de Love is a Dog from Hell. » L’écrivain sursauta, ajusta des écouteurs qui devaient lui traduire les commentaires de Bernard Pivot, salua la caméra puis se renfonça dans son siège.

«Et finalement nous accueillons pour la première fois une invitée encore obscure, mais tout de même bien présente, je vous prie de saluer Véronique Hyde…»  je levai la tête à mon tour d’un air que je souhaitais décontracté, comme on me l’avait enseigné quelques heures auparavant, esquissai un petit sourire, et remis le nez sur mes genoux.
J’avais été surprise, agréablement surprise, par cette invitation : quelles étaient les chances que je sois invitée à une émission littéraire dans cette vie ? et mon émission littéraire préférée, et qui avait d’ailleurs disparu ?
Bernard Pivot avait déjà repris : « Commençons sans plus attendre … M. Nabokov, vous nous présentez Le don. Pourriez-vous nous parler de votre inspiration pour ce livre ? »
« Mon ami, Rachmaninoff, c’est lui ! » coupa l’écrivain.
« Ah oui ! Notre générique – C’est exact, la plupart de nos auditeurs peuvent reconnaitre le Concerto #1 de Sergei Rachmaninoff– Vous avez donc connu le grand Rachmaninoff en personne? »
L’œil de Pivot était encore plus admiratif que de coutume.

« Oui, nous sommes compatriotes, il m’a donné $2000 quand je suis parti aux Etats-Unis avec ma femme, ainsi qu’un de ses vieux costumes – j’étais bien jeune et sans le sou à l’époque et il m’était venu en aide.»
Son débit en français était plutôt lent et élaboré. Je jetai un coup d’œil sur le veston de l’homme et cru voir en effet des traces de retouches sur des manches un peu élimées. Les vagues sentimentales et dramatiques du concerto résonnaient encore dans mes oreilles et dans mon être.
« C’est assez fantastique – et cette histoire ferait sûrement l’objet d’une autre émission, mais hélas nous sommes limités par le temps, puisque nous sommes ici pour parler de votre livre – une des questions que nous nous posons tous est de savoir si c’est votre vie réelle qui vous a inspiré le personnage de Fyodor, le jeune poète. »

« Oui et non, bien sûr. Ceci est un roman et non une autobiographie, mais j’ai voulu en effet revivre et retracer un peu la portion de ma vie que j’ai vécu en Allemagne, et d’en tirer des portraits vivants. »
« Et je crois que vous avez réussi. Vos personnages sortent littéralement de la page. Mais une question m’a turlupiné au chapitre 5 : quand le personnage principal, Fyodor, se dénude près du lac pour prendre un bain de soleil, et se fait voler ses vêtements, est-ce basé sur la réalité ? »
« Euh, voyez-vous, oui, nous pouvons dire que cet événement est bien arrivé pendant ma jeunesse, et que j’ai été ravi de le revivre dans ces pages.. . »

Tous les autres invités se penchaient maintenant d’un air intéressé. J’avais moi-même lu le livre et me sentais en terrain familier, bien que je n’aie eu aucune question à poser au grand Vladimir Nabokov.
Je me contentais donc de garder la bouche fermée et les yeux ouverts.

« Merci de nous éclairer, M. Nabokov. Je me tourne vers nos autres invités, et je vois que Mme Barbery a une question peut-être ? »

« Oui, » s’éleva la voix de la jeune femme. « Je voulais noter comme j’adore vos livres et que vous m’avez inspirée dans mon roman. Mais je voulais aussi commenter que certains de mes lecteurs me demandent si je suis la concierge laide et grassouillette de mon roman, et si j’aime les coquillettes. »

« Mais oui! cessons de poser toujours les mêmes questions ! »  s’exclama Marguerite Duras, «élevons un peu le débat ! Est-ce que mon roman est autobiographique ou non ! Là n’est pas la question ! La vraie question est de savoir s’il va faire une différence dans la vie des lecteurs. Je crois que le rôle de l’écrivain est de poser une question, une vraie question. Prenons le taureau par les cornes ! parlons du communisme, du féminisme ! »

« Tout fait d’accord ! » répondit la femme qui se trouvait à sa gauche. Nous devons lever le poing, pas nous reposer sur nos laurier de publiés. Oui, on ne peut pas se permettre de ne penser qu’à des causes personnelles et égoïstes. Je crois que le rôle de l’écrivain est d’utiliser sa puissance pour le mieux du reste du monde. Une révolution du peuple ! »

Bernard Pivot sembla bondir sur sa chaise en ajustant ses lunettes et sa mèche tout en se tournant vers elle d’un air interrogateur.

« Très bien, alors tournons-nous maintenant vers Virginie Despentes et son roman, Vernon Subutex. » « Nous changeons ici de registre. Voici un roman assez… disons, controversé, n’est-ce pas Mme Despentes. Votre personnage est assez différent du Fyodor de M. Nabokov… »
« Oui, tout à fait. Je pense que le personnage Fyodor est un garçon très ambitieux, et que le mien l’est beaucoup moins, ou tout du moins la société lui a mis des bâtons dans les roues et il est pris dans une problématique sociale très différente, ainsi qu’un tissus de conditionnements absolument autres. »

« Ormis qu’ils sont tous deux du genre humain, il ne pourrait y avoir plus de différences !» continua Pivot. « Peut-être, cependant, pourrions nous mettre en parallèle le fait que les deux sont un produit de leurs sociétés respectives. »

Pivot fit signe à Muriel Barbery qui avait levé le doigt timidement : « Oui, et je voudrais faire remarquer comme le personnage de mon roman, la concierge, est-elle-même enfermée dans une sorte de destinée déterminée qui la limite d’une certaine manière, mais la laisse s’exprimer, la force à s’exprimer, d’une autre. »
Virginie Despentes leva les yeux et hocha la tête d’un air entendu: « Je me sens investie d’un rôle de dénonciation des errances de notre société. Sans nous, où en serions-nous !»

« Oui, et il est temps que les temps changent ! » opina Duras.

« Mme Duras, votre roman pose des questions, mais de façon très ambiguë, n’est-ce pas ? Cet homme et cette femme qui boivent du vin rouge à la table d’un café, faut-il y voir le portrait d’une révolution en sourdine, la remise en question de la place de la femme, et un commentaire sur la lutte des classes ? »

« Bien vu, mon cher, c’est bien cela. Est-ce que j’ai entendu que Mr. Bukowski avait apporté des bouteilles ?»

« Des bouteilles ? ah oui, ses bouteilles. Mais une autre question me démange – merci de me répondre : le petit garçon et sa leçon de piano… pourquoi la mère ne lui trouve-t-elle pas un autre professeur ? pourquoi se soumet-elle, ainsi que son fils chéri, à cet individu tyrannique et borné qu’est ce prof de piano ? »

« Ah, oui, ceci fait bien partie de notre question. Mais je vous laisse, ainsi que tous les lecteurs, y répondre. En aparté, oui, il y a de bien meilleurs profs, d’un autre côté, la mère est une chiffe molle qui doit se secouer un peu, quelles que soient les idéologies. »

“Let’s all go for a drink!”
Charles Bukowski , qui avait l’air de s’ennuyer jusque-là, s’était levé et vacillait sur ses jambes.

« Mais oui ! Buvons ! » répondit Marguerite Duras, se levant elle-même. « Mme Despentes, vous avez un style unique et dressez un portrait assez sombre du monde dans lequel vous vivez. J’aime beaucoup votre livre et j’aimerais hors-plateau discuter un peu plus l’état des choses féministes. Venez avec nous! »

« Euh oui, mais moi j’ai arrêté de boire ! « s’exclama Virginie Despentes, l’air un peu ennuyé.

« Je veux bien, » lança Bernard Pivot, « mais juste en passant, Monsieur Bukowsky, pourrions nous placer quelques phrases sur vos poèmes? pensez-vous vraiment que l’amour soit un chien de l’enfer ? »

« En tout cas, vous me faites bien rire ! » osai-je lancer à son passage, chaloupé,  devant moi. « Il y a tant de tendresse et de désespoir dans vos poèmes. Je crois qu’il y a un peu de Bukowski en moi ! »

L’auteur américain ne répondit pas à ce qu’il n’avait pas dû entendre puisque lui, Duras et Despentes étaient déjà plus près de la sortie que de la scène.

Il ne restait que Nabokov, héberlué mais impassible, Muriel Barbery et moi-même, assis sur nos chaises. Muriel parut secouée d’un rire qui menaçait de ne plus s’arrêter.

Bernard Pivot se tourna alors moi en souriant, « Ah, ces auteurs américains ! … Madame Hyde, merci de vous joindre à nous ce soir ! »

« Véronique suffira . Mais c’est moi qui vous remercie. J’adore votre émission depuis mon enfance et c’est un grand honneur pour moi que d’être invitée sur le plateau d’Apostrophes. »

« Et bien, Véronique, on peut dire que votre texte est … expérimental , si je comprends bien ? »

« Oui, en effet, il se trouve que les livres qui se trouvaient sur ma table de chevet se sont animés un beau soir, que tous ces auteurs ont entamé une conversation qui a donné lieu à des scènes et des dialogues improbables mais tout au moins créatifs. »

« Vous ne m’avez pas loupé, dites donc ! Je conseille donc à tous nos lecteurs de jeter un coup d’œil à votre blog, puisque vous partagez vos écrits sur un blog, nouvelle plateforme très de-nos-jours. »

Je hochai la tête, pendant que l’animateur regardait sa montre :
« Et bien nous vous remercions tous ce soir pour votre participation à cette émission extrêmement exceptionnelle puisqu’ Apostrophes n’existe plus depuis 1990, et que vous nous avez donné l’opportunité de revenir. C’est tout de même épatant !

Régie, un petit coup de Rachmannoff pour mettre fin à ce chapitre ! Merci à tous !»

Charles Bukowski Drinking on the Set of Television Show

*

J’ai dû quitter la France vers la fin de l’histoire de l’émission littéraire Apostrophes, que je ne regardais pas assidument mais sur laquelle je tombais de temps en temps. C’était toujours un petit trésor de complicité entre écrivains et présentateur.
Je n’ai jamais trouvé l’équivalent aux Etats-Unis, et je n’ai pas pu constater encore ce qui se passe en France à présent. J’espère qu’on continue à s’amuser.

Cette conversation est fictive, bien évidemment, mais ces auteurs étaient vraiment sur ma table de chevet, parmis d’autres. C’est par la suite que j’ai réalisé que Marguerite Duras, Vladimir Nabokov, et Charles Bukowski  étaient réellement passés par Apostrophe. Et énorme surprise de voir que ce dernier avait réellement fait un coup d’éclat.  La morale de l’histoire est probablement que la réalité est plus étrange que la fiction.

POEMS NO-ONE UNDERSTANDS

Feet up

POEMS NO-ONE UNDERSTANDS 

This is how you do it
Take some abstract words, and the most unknown words
Anticipating blue psithurism
Juxtapose them with a dash at the end of the line ─
creating elevated mystery
That makes your neurons work out like crazy
So that your reader will feel wicked dumb
And think very highly of you ─ They
will think you have reached a level
beyond the understandable.
[insert random word]
Like incumbent hyperspeed
You will try to describe
A non-moment moment
With odd out-of-sync, out-of-reach feelings
That turn upon themselves
Like nelipot smidgeon
(what you didn’t get that?)

*

Je viens de trouver ce poème que j’ai écrit en Janvier dans mon journal, mais que j’avais tellement oublié que j’ai dû faire une recherche sur Google pour m’assurer que j’en étais bien l’auteure. Je le colle ici pour être sûre de ne pas le perdre – il me plait bien.

#26 – La chanson française

Vincent Delerm

Aujourd’hui, un énooooooorme chapitre : la chanson française.

Probablement le plus gros chapitre de ma liste.  Comme il fallait bien commencer quelque-part, j’ai composé un modeste hommage à Vincent Delerm que j’adore.

VINCENT DELERM ET MOI

Il vient avec moi au boulot
Moi au volant lui au piano
On a une relation comme ça
Vincent Delerm et moi
On aime un peu les mêmes chanteurs
Les mêmes chansons, les mêmes coups de coeur
On est sensible de l’épiderme
Moi et Vincent Delerm

Je le laisse faire tout le boulot
Les interviews à la radio
Il me donne des idées de poèmes
C’est une nouvelle forme de tandem
Je l’entends, lui ne m’entend pas
On est un peu pudique comme ça
On forme un couple ultra-moderne
Moi et Vincent Delerm

J’aime ses photos sur Instagram
Pendant que lui travaille ses gammes
On aime tous les deux son papa
Vincent Delerm et moi
On vit nos vies en parallèlle
Parfois on chante Marie-Paule Belle
On a la chanson dans le sang
Moi et Delerm Vincent

Il vient avec moi au boulot
Moi au volant, lui au piano
On a une relation comme ça
Vincent Delerm et moi
On aime un peu les mêmes chanteurs
Les mêmes films et les mêmes coups de coeur
On est sensible de l’épiderme
Moi et Vincent Delerm

Je le laisse faire tout le travail
Tous les concerts et les détails
Et en plus on ne se voit jamais
Mais ça marche quand même on dirait
Je l’entend, lui ne m’entend pas
On est un peu pudique comme ça
On forme un couple ultra-moderne
Moi et Vincent Delerm

*

Ceci dit, j’ai un projet. Celui de m’asseoir au piano et de jouer, à ma façon, un répertoire choisi de … Jean-Louis Aubert, Hugues Aufray, Charles Aznavour, Pierre Bachelet, Daniel Balavoine, Barbara, Alain Bashung, Didier Barbelivien, Guy Béart, Marie-Paule Belle, George Brassens, Michel Berger, Frida Boccara, Angelo Branduardi, Jacques Brel, Patrick Bruel, Francis Cabrel, Jean-Patrick Capdevielle, Alain Chamfort, Philippe Chatel, Robert Charlebois, Louis Chédid, Christophe, Julien Clerc, Charlélie Couture, Hervé Christiani, Etienne Daho, Joe Dassin, Romain Didier, Yves Duteil, Jacques Dutronc, Thomas Dutronc, Léo Ferré, Nino Ferrer, Michel Fugain, Serge Gainsbourg, Jean-Jacques Goldman, Françoise Hardy, Serge Lama, Bernard Lavillier, Herbert Léonard, Marie Laforêt, Daniel Lavoie, Marc Lavoine, Gérard Lenormand, Eddy Mitchell, Yves Montand, Mouloudji, George Moustaki, Claude Nougaro, Pierre Perret, Nicolas Peyrac, Michel Polnareff, Régine, Renaud, Veronique Sanson, Henry Salvador, William Sheller, Yves Simon, Mort Shuman, Alain Souchon, Anne Sylvestre, Diane Tell, Fabienne Thibaut, Charles Trenet, Laurent Voulzy,

J’ai dû en oublier beaucoup, mais ça devrait suffire pour commencer. Et si vous avez des suggestions…

LOST TEARDROPS

Earrings

Aujourd’hui, deux poèmes pour le prix d’un!
Si je savais le faire, je mettrais les deux en parallèle, un en français, un en anglais. Mais je ne sais pas encore. Ils ne me sont pas venus exactement pareil, ce qui était un exercice intéressant pour moi.

LOST TEARDROPS

Did you happen to see them
The earrings I lost at some point in my life?
Might be in my forties
But I don’t remember exactly

They were a pair of teardrops
(that should have given me a clue)
Two long silver tears on a hook
That I bought a lucky day
At the Galeries Lafayette

They were made for
Shimmering futures
Measured glamour
Overseas adventure
And certain drama

To wear to important events
A college official event
Or in somebody’s bed

I looked in every jewel box I own
In every memory I have
Lifted every one of them
Pillows and sheets and even
Under
The
Bed
(I did see a few monsters among the dust bunnies)

When was the last time I wore them?

Could I have lost them with my youth?
I can’t retrieve it either
Not that I need it
For any specific purpose
But you never know,

So if you happen to find them
Please mail them to me
Care of the woman
At the corner of the street
Although she doesn’t live there  anymore.

*

BOUCLES D’OREILLES GOUTTE D’EAU

Les auriez-vous vues,
les boucles d’oreilles goutte d’eau que j’ai perdues
à un certain moment de ma vie?
peut-être vers la quarantaine
bien que je n’en sois plus si certaine,

de longues larmes d’argent sur crochet or
que j’avais achetées un jour de chance
Aux Galeries Lafayette –

elles étaient faites pour
des futurs scintillants
du glamour mesuré
des aventures à l’étranger
et un certain sens du drame

à porter à des événements importants
événement officiel d’un collège américain
ou dans le lit de quelqu’un ;

la dernière fois que je les ai vues,
la dernière fois que je les ai portées,
était-ce à un bal … oui sûrement,
à une soirée, chez des gens,

Ces gouttes d’eau en argent ;

j’ai regardé dans chacune de mes boîtes à bijoux
Soulevé chaque souvenir
retourné draps et oreillers
et même
sous
le
lit
(où j’ai vu quelques monstres parmi les moutons de poussière)

mais je ne les ai pas trouvées –
les aurais-je perdues avec ma jeunesse?
que ne retrouve pas non plus
ce n’est pas que j’en aie besoin
pour aucune raison spécifique,
mais on ne sait jamais,

donc, si vous les trouviez
merci de les envoyer par courrier
à l’attention de la femme qui habite
au coin de la rue
même s’il me semble bien
qu’elle n’y habite plus ?

FILE CABINET BEHIND DESK

Behind desk

On a piece of paper, in a three-ring binder at work I read:
FILE CABINET BEHIND DESK
It looked like the title of a poem,
(I see them everywhere these days)
Seemingly followed by strophes in iambic pentameter
I loved that it was anchored in our contemporary material world
And I was expecting some witty insights based on everyday life.
But after that catchy title it read:
Boston Consulting Group
Membership French-American Chamber of Commerce
Special Meeting Minutes
City of Boston
City of Boston Planning Board
Company Vehicle files

What a let-down on the part of the author!

HORS-SÉRIE

Aujourd’hui, édition spéciale- un petit break dans la série Ma France.

Ca va vite, les choses qui s’accumulent sur mon bureau: papiers, cahiers, un pot de crayons dont la plupart sont inutilisables (crayon de bois sans mine, Sharpies desséchées) et puis des dossiers, médicaux, école et université pour les filles, factures, assurances…

Et des photos. Une petite pile de photos de famille que ma mère m’envoie de temps en temps. Et comme au temps des appareils à pellicule (dont elles proviennent), il y en a des ratées, mal cadrées, pas flatteuses.
Mais je les garde parce qu’elles sont rares. Et puis hier, je remarque sur ma table un rectangle blanc. Comme je n’arrête pas de nettoyer mon bureau, de jeter à la poubelle avant que ça s’accumoncelle, je le prends et le retourne. Je ne comprends pas : c’est un papier photo lisse et vierge alors que je n’en ai pas chez moi, et de l’autre côté, l’écriture de ma mère :

« J’ai mis du temps à te l’envoyer, mais voilà, c’est fait. J’aime bien cette photo, c’est rare que l’on soit prises toutes les deux. Un petit moment de vie. Je reviens de chez le loueur, et je vais tondre. Tu es très BCBG. Bisous. Maman »

Alors je me souviens. Ma mère m’en avait d’abord parlé plusieurs fois, de cette photo. «Tu verras, tu es très bien ! » Et donc j’avais attendu pendant longtemps, à moitié, en considérant la distance, le courrier-escargot, toutes ces contingences matérielles. Mais comme maman ne me parle pas de choses insignifiantes, j’attendais quand même avec curiosité. Et puis j’avais oublié.

Puis un beau jour la photo est arrivée.

Et là, grosse déception. Maman, elle, est très bien, en effet: jeune et svelte et alerte dans son sweat-shirt des années quatre-vingt, les cheveux blonds et le visage bronzé. Mais moi… moi ! Comme je ne m’aimais pas justement à quinze ans, l’âge ingrat, grasse petite bourgeoise avec une petite queue de cheval tronquée et un nœud parce que c’était ce qui se faisait à l’époque. Pas exactement un moment « Kodak », il n’y a pas vraiment d’échange, j’ai l’air plutôt maussade et maman toute à son affaire, les mains sur la fameuse tondeuse fraîchement louée.
Une photo qui plait à maman peut-être (comme elle dit, on est rarement ensemble sur les photos de l’époque), mais qui me ramène au malaise de l’adolescence où j’essaie tant bien que mal de prendre ma place dans le monde. Bien sûr avec la distance, je vois bien que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

J’avais laissé la photo sur mon bureau. Et je réalise, lentement, qu’elle s’est effacée à la lumière. D’elle-même, comme l’encre invisible, comme une impression à rebours, comme un effet spécial dans un film, comme un accident qui causerait l’amnésie pelliculaire.

Fini la tondeuse, maman dans son sweatshirt, moi et mon nœud-nœud.

Faut-il y voir un mauvais signe?
Ou bien signe que ces temps sont bien révolus et que je suis maintenant l’adulte épanouie qui a effacé le vilain petit canard ? Il serait temps.
Je regarde ce carré blanc retourné à l’état originel et je pense à l’impermanence.

Il faut donc tout laisser aller… même les photos que maman trouve importantes.

Je continue à retourner ce carré blanc entre mes mains : quel culot, la lumière, d’avoir tout piqué !
Je m’insurge ! Et puis cette pseudo-science qui fait des promesses bien temporaires. Pourtant je pense à tant d’autres photos bien plus vieilles qui elles, ne se sont pas auto-détruites !

Et quelques heures plus tard apparait sur l’écran de mon téléphone, une autre photo. Un portrait de moi noir et blanc, mais dans une autre vie.

C’est un message de mon amie Béatrice, que j’ai retrouvée l’année dernière alors que nous nous étions perdues de vue depuis plus de vingt-cinq ans. Béatrice est une étrange amie qui apparait un peu comme les anges, puis qui disparait, souvent porteuse de messages. Elle m’ouvre le cœur et les yeux sur d’autres paysages.
Une chanson de l’époque à la radio disait : « Je me demande comment quelqu’un comme toi fait pour être quelqu’un comme toi je ne comprends pas. »
Alors voilà, je ne comprends pas, mais c’est très bien comme ça. Elle embellit les choses, en gros.

Elle m’envoie donc ce portrait où je me vois, toute jeunette, à travers un regard artistique : le sien ou celui de son ami de l’époque. J’avais vingt-quatre ans et j’étais venue leur rendre visite à Bruxelles, de Paris où j’habitais alors. Cette photo, je crois bien ne l’avoir jamais vue avant. Je les trouvais très beaux, elle et son ami anglais. Elle était ambitieuse, avec un style unique, une esthétique qui sortait de l’ordinaire, quelque-chose de cinématographique dans la lumière, les couleurs et les choses dont elle s’entourait.
Sa voix, bien sûr, sa belle voix. Elle mettait autour des gens et des choses une lumière speciale. C’est peut-être pour ça que je la voyais ange. Elle n’a pas changé.

Et du coup, ce qui s’envole, maintenant, ce qui s’efface, c’est la solitude que je ressentais ces jours-ci. J’avais fermé mon cœur et je me sentais toute recroquevillée, à l’étroit dans ma vie quotidienne. Et le voilà qui s’ouvre !

Et cette photo-là a survécu, quand d’autres se sont évaporées. Qui choisit ?

D’un côté, une photo s’efface. De l’autre, un fantôme réapparait. Je m’émerveille.

*

Poème #33 – RITUEL DE LA BOULANGERIE

Boulangerie France

Poème #33 – RITUEL DE LA BOULANGERIE

Elle m’amuse et elle m’agace
Dans son rôle aux répliques immuables
La jeune femme derrière le comptoir
Tablier blanc sur fond de pain frais du matin
“Bonjour messieurs-dames,
Et pour Madame ce sera? »
Avec sa petite rengaine bien rodée
Qu’elle sert à tous les clients

Elle y met toujours le même ton,
Artificiel, chantant, mécanique
Les mêmes trois notes de musique
« Est-ce qu’il y aura autre chose? »

Je rêve de savoir si elle sait d’autres mots
un autre refrain en d’autres circonstances
J’aimerais bien lui demander, par exemple
De le prononcer sur d’autres tons –
Pourriez-vous essayer mielleux, élogieux ?
Moqueur, méprisant, malicieux ?
Changez-moi ça en sol mineur
Ou sur une petite phrase de Chopin
Imaginez-vous parlant au Président
Faites-moi la même chose en Allemand.

« Une baguette Poilâne s’il vous plait »
« Une baguette Poilâne pour Madame
Et avec ceci, ce sera ? »

J’aimerais la secouer un peu
Comme ces prêtres qui répètent la messe
En pilote automatique
Comme s’il n’y croyaient plus

Mais c’est justement ça qui m’agace
C’est qu’elle n’en a jamais douté
De son rôle derrière le comptoir,
Que sa chanson reflète sa foi
Qu’elle est au bon endroit au bon moment
Avec une formule approuvée pour l’usage liturgique

Alors c’est peut-être que je l’envie
D’être bien dans son rôle établi
Je la regarde dans ses yeux bleus
« Non, ce sera tout »
« Ce sera dix euros vingt-cinq. »

Et pour Monsieur, ce sera ? »
A lui de recevoir le pain.

*

J’ai une sorte d’aversion pour les gens qui me semblent faux, hypocrites, trompeurs. Et le manque de naturel de certains commerçants en France, parce qu’ils ont des formules toutes faites sur des mélodies singulières, me fait rire et me provoque. Mais en y pensant bien, je réalise qu’il s’agit peut-être pour eux de rites.
Ma réaction fait sûrement partie du choc culturel à l’envers que l’on ressent quand on revient dans son pays natal.
Ceci-dit, je ne peux dire combien me manquent les boulangeries Françaises, hmmm… le bon pain, les croissants, les viennoiseries. Tout ça, un autre poème.