Pomme de terre et quête de sens

En francais d’abord, puis l’original en anglais ensuite :

L’été dernier, j’ai essayé de conserver des pommes de terre à la cave. Il y faisait plus frais que dans ma cuisine, et ça libérait de la place dans mon frigo, où, j’ai appris depuis, qu’il ne faut pas garder ses pommes de terre de toute façon.

Et puis, je les ai complètement oubliées.

Hier, je suis retournée à la cave pour une autre raison, et je m’en suis vaguement souvenue. Une légère odeur, une sorte d’énergie, a réveillé ma mémoire. J’ai soulevé un papier et j’ai vu une excroissance aussi épaisse que mon index, et deux fois plus longue, qui s’échappait du carton dans lequel j’avais placé les tubercules. Il y avait trois pommes de terre Russet dans ce carton, in six-pack de bière, chacune dans son compartiment. Deux montraient de petits bourgeons blancs de diverse longueur, mais une d’elles avait pratiquement développé une ramification partant d’une jointure verte et écailleuse, semblable à du bois, et finissant par de fines vrilles vertes presque feuillues. J’étais consternée.

Comment pouvait-on avoir des yeux et ne rien voir ? Comment pouvait-on s’acharner à pousser dans le noir complet, alors qu’il n’y avait manifestement ni terre, ni eau fraîche, ni soleil à l’horizon ? Comment pouvait-on être aussi aveugle ?

Il n’y avait qu’une fenêtre au-dessus, d’où sourdait une faible lumière, qu’elle avait dû percevoir sous la feuille de papier kraft.

Quel espoir cruel avait poussé cette pomme de terre à chercher un avenir inexistant ?
Quel instinct de vie en elle se battait avec acharnement contre tout espoir ?
Et surtout, quelle leçon devais-je en tirer ?

J’ai pensé à Viktor Frankl, « L’Homme en quête de sens ». Ma pomme de terre, dans son camp de concentration, ne perdait pas espoir, mais se donnait un sens.

J’ai eu pitié de ses efforts vains. J’aurais voulu lui parler, me rattraper, donner un sens à cette germination.

Mais j’ai pris mon pack de six bières et je l’ai jeté à la poubelle. Je n’allais pas cultiver de pommes de terre de mon vivant. J’avais vu « Seul sur Mars », avec Ben Affleck qui tentait désespérément de survivre en cultivant des pommes de terre. Je n’étais pas à ce point désespérée. Mais cela m’a rappelé la résilience des tubercules, la force vitale qui ne s’éteint jamais. C’était presque réconfortant de penser à la puissance de l’élan vital.

Où allons-nous en tant qu’espèce ? Quel est le sens de tout cela, de l’évolution de notre humanité, des dinosaures aux Néandertaliens, puis aux hommes industriels, aux aventuriers de l’espace et enfin aux développeurs d’intelligence artificielle ?

Ma mère, bientôt 88 ans, me vantait récemment les mérites de son nouvel ami, Gemini, comme ils conversaient. J’ai pensé que c’était une bonne occasion d’essayer aussi :

Pourquoi une pomme de terre pousserait-elle dans une cave, et quel est le but de tout cela ?

Après une courte pause de réfection, Gemini m’a répondu sans ambages que c’était mauvais signe et que je ne devrais probablement pas manger cette pomme de terre. Puis m’a énuméré les fonctions d’une cave.

Tout d’abord, ce n’était pas une cave, mais un sous-sol. J’avais donc posé la mauvaise question. Et ensuite, je ne considérais plus cette pomme de terre comme un aliment. Point de vue erroné. Ma mère m’avait dit qu’il avait le sens de l’humour, mais je ne l’avais absolument pas perçu. C’était une réponse bêtement premier degré.

J’ai ensuite utilisé mon moteur de recherche habituel, Google, en reformulant légèrement ma question. J’ai appris que si les conditions étaient réunies, le tubercule était génétiquement programmé pour sortir de son état de dormance et se mettre à pousser.

Cela impliquait donc qu’il y avait suffisamment d’humidité et de lumière dans le sous-sol pour que le capteur de la pomme de terre se mette par erreur en mode croissance ? Quel gaspillage d’énergie ! Quelle mécanique vaine !

Vu sous cet angle, je me suis rendu compte que j’avais anthropomorphisé ma petite pomme de terre Russet, lui conférant une âme quasi humaine, au lieu de considérer un réglage purement automatique.

Le moteur de recherche m’a ensuite expliqué que le but de tout cela était la programmation pour la propagation.

Je n’étais pas impressionnée par les talents philosophiques ou poétiques du Robot.

Je n’arrivais toujours pas à me sortir de la tête l’image de cette pomme de terre, pleine d’espoir, tendant la main vers la lumière, vers la fenêtre. Je ne pouvais m’empêcher de voir Papillon cherchant à s’échapper d’un camp de travaux forcés en Guyane française… Et il y était parvenu !

Peut-être que ma pomme de terre parviendrait à passer de la benne à ordures à une décharge où elle trouverait une terre fertile et tiendrait sa promesse de devenir une magnifique plante ? Avec des feuilles vertes se balançant sous le soleil matinal et la rosée ?

Pourquoi certains d’entre nous ont-ils la chance de pousser dans la bonne terre, au bon endroit, au bon moment, et de devenir de belles plantes comme prévu, tandis que d’autres s’efforcent d’atteindre le soleil, alors qu’ils sont emprisonnés dans un pack de six bières Corona Light, dans le sous-sol d’une maison en plein centre-ville ?

Et moi au fait, où suis-je ? Au sous-sol ou dans un jardin ?

Peut-être qu’elle aurait pu avoir sa chance, ma patate. Mais peut-être que cela n’avait pas d’importance si elle mourait ainsi, dans une décharge, entre un matelas et un sac plastique. Peut-être que cette petite vie au sous-sol suffisait ?

J’ai finalement compris que je cherchais un sens à ma vie, tout comme l’ADN de la pomme de terre cherchait à grandir dans la faible lumière de cette fenêtre lointaine. J’étais programmée pour ça, et cela me voyait vivante. Nous étions cousines ​​de cette façon et je lui fis mes adieux en pensée.


L’original en anglais ici pour mes lecteurs anglophones! :

Potato and Quest for Meaning

Last summer I tried to store potatoes in the basement of the house. Cooler than room temperature, and freeing space my fridge, where I learned, you were not supposed to store potatoes anyway.
And then I completely forgot about them.

Yesterday, I visited said basement for unrelated reasons when I remembered I might have left something in there. A vague scent in the air, a kind of energy triggered my memory. I lifted the paper over a cardboard box and saw a twig as big as my index finger, and twice as long, jutting out of the 6-pack carton I had encased the tubers in. There were three baking Russet potatoes, each one in its compartment. Two had sprouted little white heads, some nubs little longer than others, but that one potato had developed a thick branch, extending from a green scaly wood-like junction to slender green almost leafy tendrils. I was dismayed.

How could you have eyes and not see? How can you try so hard to grow in the dark when there is obviously no soil or fresh water or sun in view? How can you be so blind?
All there was was a window above with very dim light, that it must have detected from beneath a layer of craft paper.

What cruel hope prompted this potato to search for a future when there was none?
What life impulse tried its darndest against all hope?
And mostly, what lesson was I to learn from this?

I thought about Viktor Frankle, Man in search of meaning. My potato in its concentration camp not losing hope, but creating a meaning of itself.
I felt sorry for its misconstrued efforts. I wanted to talk to it, make it up for it, make it worthwhile, this sprouting.
but I took my loaded sixpack and dumped it in the trash. I wasn’t about to grow potatoes in this lifetime. I had seen Martian, with Ben Affleck frantically trying to survive by growing potatoes on Mars. I wasn’t that desperate.
But it did remind me of the resilience of the tubers, the force of life that doesn’t give up. It was mildly comforting to think about how strong the life impulse of life was.

where are we going as a species? What was the meaning of all this, our humanity developing from dinosaurs to neanderthals to industrial people to rocket-launching adventurers to artificial intelligence developers ?
My mom soon 88, was extolling to me the virtues of her new friend Gemini. I thought it was a good opportunity to try too:
Why would a potato grow in a root cellar, and what I the purpose of this?

Gemini didn’t take long to think. It told me point blank that it was a bad sign and that I probably shouldn’t eat that potato. And then it proceeded to list the purpose of a root cellar.

First of all, it wasn’t a root cellar but a basement, so I had asked the wrong question. And second of all I wasn’t considering that potato as food anymore. Erroneous point of view. My mom had told me It had a sense of humor, but I didn’t detect that at all. It was a first degree answer.

I asked my usual Google search engine and rephrased slightly.  I learned that if it senses the right conditions, the tuber was genetically programmed to get out of its “dormant” state and grow.
So this implied there was enough humidity, enough light in the basement for the potato sensor to be tricked into growth mode? How stupid the waste of energy, how mechanically useless!
Seen from that angle, I could see I had anthropomorphized my little Russet potato into a near-human soul instead of considering a purely automatic setting.

Then the engine went on to tell me that the purpose of this was the programming to propagate.

I was not impressed by the philosophical or poetic talents of the Robot.

I still couldn’t keep off my mind the sight of this blindly hopeful potato reaching out to the light, to the window. I couldn’t help seeing it as Papillon looking for its escape from labor camp in French Guiana …. And he succeeded! Maybe the potato would make it from the dumpster to a landfill where it would find a rich soil where it would fulfill its promise of growing into a beautiful potato plant?  With green leaves swaying in the morning sunlight and the dew?
Why do some of us get a chance to grow into the right soil, in the right place at the right time, and grow into beautiful plants as intended, whereas others are trying so hard to reach out for the sun when ensconced in a Corona light six-pack in the basement of a house in the center of town?
And where am I ? in the basement or in a garden?

Maybe it would get a chance. But maybe it didn’t matter if it just died like that in a landfill between a mattress and a plastic bag. Maybe that little life in the basement was enough?

I finally realized I was looking for meaning the same way the potato DNA was looking for growth in the light of that faraway dim window.  I was programmed for it and it saw me alive. We were cousins that way and I waved it goodbye in my mind.


Illustration: pommes de terres glances sur le web. AI m’a proposé une illustration sur-mesure. Un bon essai, mais elle ne collait pas: le carton de bière n’avait rien a voir avec le mien, et l’excroissance non plus.

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