LA PAGE WIKIPÉDIA DE MA GRAND-MERE

LA PAGE WIKIPÉDIA DE MA GRAND-MERE

Si un beau jour après ma mort
mes filles avaient envie de savoir
qui était leur arrière-grand-mère
comment le pourraient-elles
sans page Wikipédia à son nom ?

Il faudrait une page où elles pourraient entendre
son ton moqueur et le flot de ses commérages
lorsqu’elle faisait la vaisselle avec ma mère
dans l’évier blanc, près de la porte
ouverte sur le jardin en pente ;

Où elles pourraient la voir
Étendre sur l’arbuste au soleil
les torchons lavés à la main, au milieu des bourdons
des abeilles, des crapauds et des hérissons ;

Qui parlerait de sa naissance en 1913 et de sa mort en 1995 ;
mais aussi de son très bon gâteau breton
avec une goutte d’essence de bergamote,
ses galettes de sarrasin et son far aux pruneaux
au goût du beurre et des œufs du pays ;

Qui indiquerait qu’après être passée par deux guerres mondiales
elle n’hésitait pas à appeler un chat un chat,
ni à réguler leur fertile population
dans le lavoir commun, comme les voisins
ni à sacrifier, plumer et trousser le poulet du dimanche
provenant du jardin du haut ;

Qu’elle ne portait pas le costume ni la coiffe en dentelle
des autres villageoises, mais qu’elle savait bien
avec elles converser en breton
qu’elle était assez fière de ses fines chevilles
qu’elle aimait montrer dans des robes à la mode

Une page qui dirait comme elle tapait du pied
et houspillait tout félin assez téméraire
pour franchir le seuil de son domaine ;
ajoutant la senteur du lait Mixa bébé
lorsqu’elle faisait sa toilette
le soir au-dessus de l’évier

et l’odeur virulente de l’eau de Javel
dont elle usait et abusait
dans les toilettes intérieures
auxquelles elle avait eu du mal à se faire,

Tout comme à la première machine à laver
qu’elle avait reçue chez elle
en même temps que son premier soutien-gorge
autour de ses cinquante ans.

Il faudrait qu’elles sachent qu’elle n’avait jamais appris à conduire,
qu’elle se lançait chaque matin
dans une nouvelle odyssée vers le village,
croisant végétaux, animaux et merveilles,
pour revenir chargée de nouvelles et de victuailles —
une vie tout aussi riche que n’importe quel héros.

Copyright © 2026 by Veronique Cornanguer

MAIS OÙ SONT PASSÉES LES COQUILLES ?

MAIS OÙ SONT PASSÉES LES COQUILLES ?

J’ai acheté un petit sac
de noix de St Jacques surgelées
comme ça se fait ici du côté de Boston.
Pour dîner je les ferai saisir, deux minutes de chaque côté.

Je me rappelle les Saint-Jacques d’antan
qu’on servait dans leurs coquilles
sautées dans du vin blanc, avec des échalotes, de l’ail,
avec de la crème fraîche, du fromage, de la chapelure
et quelques noix de beurre pour faire bonne mesure.

Mais que font-ils donc des coquilles ? me dis-je
qui chez moi embellissaient les bordures de jardin
qui servaient d’exquis cendriers
dont les enfants fabriquaient des cadeaux de fête des mères
peintes et décorées comme les boîtes de camembert ?

Une Saint- Jacques nue, c’est tout comme
un escargot sans sa maison
une pomme de terre sans sa robe de chambre
un citron givré sans son écorce
une noix de coco sans sa coque

Et que serait la Vénus sur sa demi-coquille
sans sa demi-coquille ?

Illustration : mes sincères remerciements à Boticelli pour son talent et la grâce de sa vision.


WHERE HAVE ALL THE SHELLS GONE?

I bought a baggie of sea scallops
from the frozen section
as one does here around Boston.
For dinner, I’ll sear them, two minutes on each side.

I remember the scallops of yesteryear
served in their shells,
sautéed in white wine with shallots and garlic,
with heavy cream, cheese, and breadcrumbs,
and a few knobs of butter for good measure.

But what do they do with the shells? I wonder—
the ones that edged garden borders,
that served as exquisite ashtrays,
and that kids turned into Mother’s Day gifts,
painted and decorated as they did Camembert boxes?

Isn’t a naked scallop like
a snail without its house,
a potato without its jacket,
a frosted lemon without its rind,
a coconut without its endocarp?

And what would Venus on her half-shell be
without her half-shell?

LES PICKPOCKETS EN FRANCE

Deux poèmes pour le prix d’un !
En français d’abord puis un autre en anglais. Lequel préférez-vous ?

LES PICKPOCKETS EN FRANCE

Cours de français de 18 h 30
au centre d’éducation pour adultes.
Genoux et pieds d’âge mûr sagement alignés
sous les bureaux en stratifié et tubes d’acier
gravés des initiales et de l’ennui de collégiens.

À un moment donné, après la leçon sur l’imparfait,
mes élèves grisonnantes se tournent l’une vers l’autre
et échangent des regards complices ;
l’une d’elles lève la main, et dans son meilleur français demande :
« Peut-on parler des pickpockets ? »

« Des pickpockets ? » bégayé-je, perdant le mien.
Je pense au jardin paisible de mes parents,
les ciels ouverts de ma terre natale,
le soleil sur les vagues de la rade de Lorient,
un goéland fondant sur une patelle.

Faisant fi de l’enseignante stupéfaite,
elles passent à l’anglais et hochent la tête,
Évoquant les manœuvres récentes et sournoises
-dignes d’Oliver Twist, des malfrats
et partageant des conseils sur les nouveaux sacs résistants aux coups de cutter.

J’avais oublié leur point de vue de touristes,
côtoyant l’ennemi en pays étranger
où elles pratiquent la langue avec peine
et traînent leurs sacs bananes
au milieu de la foule dans les catacombes ou au pied de la tour Eiffel.


LES PICK-POCKETS

It’s the 6 :30 pm French class
at the Adult Education center.
Mature knees and feet lined up
under the laminate and tubular steel desks
carved with initials and boredom of middle-school kids

At some point after the Imparfait lesson
my white-hair pupils turn to each other
and exchange excited glances.
One raises her hand :
On peut parler des pick-pockets?

Pickpockets? I stutter, losing my French
My France is my parents’ serene garden
the open skies of my homeland
the sun on the waves in la Rade de Lorient
I picture a seagull swooping down to a limpet

Bypassing the stunned teacher
they blurt out in English and nod to each other
exposing the latest-known, treacherous
Oliver Twist-like maneuvers
and sharing advice on new slash-proof bags.

I forgot that as tourists
they rub elbows with crafty thieves
work hard to practice the language
and trudge with their fanny packs
in the catacombs or the crowds beneath the Eiffel Tower.


Photo #1 : Photo by Mathias Reding on Pexels.com
Photo #2 : Photo by David Levinson on Pexels.com

Pomme de terre et quête de sens

En francais d’abord, puis l’original en anglais ensuite :

L’été dernier, j’ai essayé de conserver des pommes de terre à la cave. Il y faisait plus frais que dans ma cuisine, et ça libérait de la place dans mon frigo, où, j’ai appris depuis, qu’il ne faut pas garder ses pommes de terre de toute façon.

Et puis, je les ai complètement oubliées.

Hier, je suis retournée à la cave pour une autre raison, et je m’en suis vaguement souvenue. Une légère odeur, une sorte d’énergie, a réveillé ma mémoire. J’ai soulevé un papier et j’ai vu une excroissance aussi épaisse que mon index, et deux fois plus longue, qui s’échappait du carton dans lequel j’avais placé les tubercules. Il y avait trois pommes de terre Russet dans ce carton, in six-pack de bière, chacune dans son compartiment. Deux montraient de petits bourgeons blancs de diverse longueur, mais une d’elles avait pratiquement développé une ramification partant d’une jointure verte et écailleuse, semblable à du bois, et finissant par de fines vrilles vertes presque feuillues. J’étais consternée.

Comment pouvait-on avoir des yeux et ne rien voir ? Comment pouvait-on s’acharner à pousser dans le noir complet, alors qu’il n’y avait manifestement ni terre, ni eau fraîche, ni soleil à l’horizon ? Comment pouvait-on être aussi aveugle ?

Il n’y avait qu’une fenêtre au-dessus, d’où sourdait une faible lumière, qu’elle avait dû percevoir sous la feuille de papier kraft.

Quel espoir cruel avait poussé cette pomme de terre à chercher un avenir inexistant ?
Quel instinct de vie en elle se battait avec acharnement contre tout espoir ?
Et surtout, quelle leçon devais-je en tirer ?

J’ai pensé à Viktor Frankl, « L’Homme en quête de sens ». Ma pomme de terre, dans son camp de concentration, ne perdait pas espoir, mais se donnait un sens.

J’ai eu pitié de ses efforts vains. J’aurais voulu lui parler, me rattraper, donner un sens à cette germination.

Mais j’ai pris mon pack de six bières et je l’ai jeté à la poubelle. Je n’allais pas cultiver de pommes de terre de mon vivant. J’avais vu « Seul sur Mars », avec Ben Affleck qui tentait désespérément de survivre en cultivant des pommes de terre. Je n’étais pas à ce point désespérée. Mais cela m’a rappelé la résilience des tubercules, la force vitale qui ne s’éteint jamais. C’était presque réconfortant de penser à la puissance de l’élan vital.

Où allons-nous en tant qu’espèce ? Quel est le sens de tout cela, de l’évolution de notre humanité, des dinosaures aux Néandertaliens, puis aux hommes industriels, aux aventuriers de l’espace et enfin aux développeurs d’intelligence artificielle ?

Ma mère, bientôt 88 ans, me vantait récemment les mérites de son nouvel ami, Gemini, comme ils conversaient. J’ai pensé que c’était une bonne occasion d’essayer aussi :

Pourquoi une pomme de terre pousserait-elle dans une cave, et quel est le but de tout cela ?

Après une courte pause de réfection, Gemini m’a répondu sans ambages que c’était mauvais signe et que je ne devrais probablement pas manger cette pomme de terre. Puis m’a énuméré les fonctions d’une cave.

Tout d’abord, ce n’était pas une cave, mais un sous-sol. J’avais donc posé la mauvaise question. Et ensuite, je ne considérais plus cette pomme de terre comme un aliment. Point de vue erroné. Ma mère m’avait dit qu’il avait le sens de l’humour, mais je ne l’avais absolument pas perçu. C’était une réponse bêtement premier degré.

J’ai ensuite utilisé mon moteur de recherche habituel, Google, en reformulant légèrement ma question. J’ai appris que si les conditions étaient réunies, le tubercule était génétiquement programmé pour sortir de son état de dormance et se mettre à pousser.

Cela impliquait donc qu’il y avait suffisamment d’humidité et de lumière dans le sous-sol pour que le capteur de la pomme de terre se mette par erreur en mode croissance ? Quel gaspillage d’énergie ! Quelle mécanique vaine !

Vu sous cet angle, je me suis rendu compte que j’avais anthropomorphisé ma petite pomme de terre Russet, lui conférant une âme quasi humaine, au lieu de considérer un réglage purement automatique.

Le moteur de recherche m’a ensuite expliqué que le but de tout cela était la programmation pour la propagation.

Je n’étais pas impressionnée par les talents philosophiques ou poétiques du Robot.

Je n’arrivais toujours pas à me sortir de la tête l’image de cette pomme de terre, pleine d’espoir, tendant la main vers la lumière, vers la fenêtre. Je ne pouvais m’empêcher de voir Papillon cherchant à s’échapper d’un camp de travaux forcés en Guyane française… Et il y était parvenu !

Peut-être que ma pomme de terre parviendrait à passer de la benne à ordures à une décharge où elle trouverait une terre fertile et tiendrait sa promesse de devenir une magnifique plante ? Avec des feuilles vertes se balançant sous le soleil matinal et la rosée ?

Pourquoi certains d’entre nous ont-ils la chance de pousser dans la bonne terre, au bon endroit, au bon moment, et de devenir de belles plantes comme prévu, tandis que d’autres s’efforcent d’atteindre le soleil, alors qu’ils sont emprisonnés dans un pack de six bières Corona Light, dans le sous-sol d’une maison en plein centre-ville ?

Et moi au fait, où suis-je ? Au sous-sol ou dans un jardin ?

Peut-être qu’elle aurait pu avoir sa chance, ma patate. Mais peut-être que cela n’avait pas d’importance si elle mourait ainsi, dans une décharge, entre un matelas et un sac plastique. Peut-être que cette petite vie au sous-sol suffisait ?

J’ai finalement compris que je cherchais un sens à ma vie, tout comme l’ADN de la pomme de terre cherchait à grandir dans la faible lumière de cette fenêtre lointaine. J’étais programmée pour ça, et cela me voyait vivante. Nous étions cousines ​​de cette façon et je lui fis mes adieux en pensée.


L’original en anglais ici pour mes lecteurs anglophones! :

Potato and Quest for Meaning

Last summer I tried to store potatoes in the basement of the house. Cooler than room temperature, and freeing space my fridge, where I learned, you were not supposed to store potatoes anyway.
And then I completely forgot about them.

Yesterday, I visited said basement for unrelated reasons when I remembered I might have left something in there. A vague scent in the air, a kind of energy triggered my memory. I lifted the paper over a cardboard box and saw a twig as big as my index finger, and twice as long, jutting out of the 6-pack carton I had encased the tubers in. There were three baking Russet potatoes, each one in its compartment. Two had sprouted little white heads, some nubs little longer than others, but that one potato had developed a thick branch, extending from a green scaly wood-like junction to slender green almost leafy tendrils. I was dismayed.

How could you have eyes and not see? How can you try so hard to grow in the dark when there is obviously no soil or fresh water or sun in view? How can you be so blind?
All there was was a window above with very dim light, that it must have detected from beneath a layer of craft paper.

What cruel hope prompted this potato to search for a future when there was none?
What life impulse tried its darndest against all hope?
And mostly, what lesson was I to learn from this?

I thought about Viktor Frankle, Man in search of meaning. My potato in its concentration camp not losing hope, but creating a meaning of itself.
I felt sorry for its misconstrued efforts. I wanted to talk to it, make it up for it, make it worthwhile, this sprouting.
but I took my loaded sixpack and dumped it in the trash. I wasn’t about to grow potatoes in this lifetime. I had seen Martian, with Ben Affleck frantically trying to survive by growing potatoes on Mars. I wasn’t that desperate.
But it did remind me of the resilience of the tubers, the force of life that doesn’t give up. It was mildly comforting to think about how strong the life impulse of life was.

where are we going as a species? What was the meaning of all this, our humanity developing from dinosaurs to neanderthals to industrial people to rocket-launching adventurers to artificial intelligence developers ?
My mom soon 88, was extolling to me the virtues of her new friend Gemini. I thought it was a good opportunity to try too:
Why would a potato grow in a root cellar, and what I the purpose of this?

Gemini didn’t take long to think. It told me point blank that it was a bad sign and that I probably shouldn’t eat that potato. And then it proceeded to list the purpose of a root cellar.

First of all, it wasn’t a root cellar but a basement, so I had asked the wrong question. And second of all I wasn’t considering that potato as food anymore. Erroneous point of view. My mom had told me It had a sense of humor, but I didn’t detect that at all. It was a first degree answer.

I asked my usual Google search engine and rephrased slightly.  I learned that if it senses the right conditions, the tuber was genetically programmed to get out of its “dormant” state and grow.
So this implied there was enough humidity, enough light in the basement for the potato sensor to be tricked into growth mode? How stupid the waste of energy, how mechanically useless!
Seen from that angle, I could see I had anthropomorphized my little Russet potato into a near-human soul instead of considering a purely automatic setting.

Then the engine went on to tell me that the purpose of this was the programming to propagate.

I was not impressed by the philosophical or poetic talents of the Robot.

I still couldn’t keep off my mind the sight of this blindly hopeful potato reaching out to the light, to the window. I couldn’t help seeing it as Papillon looking for its escape from labor camp in French Guiana …. And he succeeded! Maybe the potato would make it from the dumpster to a landfill where it would find a rich soil where it would fulfill its promise of growing into a beautiful potato plant?  With green leaves swaying in the morning sunlight and the dew?
Why do some of us get a chance to grow into the right soil, in the right place at the right time, and grow into beautiful plants as intended, whereas others are trying so hard to reach out for the sun when ensconced in a Corona light six-pack in the basement of a house in the center of town?
And where am I ? in the basement or in a garden?

Maybe it would get a chance. But maybe it didn’t matter if it just died like that in a landfill between a mattress and a plastic bag. Maybe that little life in the basement was enough?

I finally realized I was looking for meaning the same way the potato DNA was looking for growth in the light of that faraway dim window.  I was programmed for it and it saw me alive. We were cousins that way and I waved it goodbye in my mind.


Illustration: pommes de terres glances sur le web. AI m’a proposé une illustration sur-mesure. Un bon essai, mais elle ne collait pas: le carton de bière n’avait rien a voir avec le mien, et l’excroissance non plus.

Cabrel et la mélodie des souvenirs

Après la lecture de Gibulène, difficile de résister à cette mission spéciale au sujet de Cabrel.
Mais j’ai dû utiliser trois chansons au lieu d’une. La première de Cabrel :  J’écoutais Sweet Baby James (2020), la seconde Killing me Softly, par Roberta Flack (1973), et la troisième Sweet Baby James, James Taylor (1970). Pardon aux non-anglophones.

—-

J’avais garé la voiture dans le parking de la ferme où j’achetais mes légumes.
Sur le système audio, le dernier album de Cabrel que je venais de télécharger.
Comme j’avais un peu de temps, et que le soleil se couchait sur le champ,
je suis restée écouter la chanson suivante en regardant le buffalo dans sa cabane en bois :

C’était loin en Décembre, je me souviens encore
Du désordre étudié dans le fond de ta chambre
De la neige dehors qu’on regardait descendre
Et de nos cœurs surtout qui tourbillonnaient fort (1)

Et mes yeux ont commencé à s’embuer…
he was… Killing me softly with his song
Singing my life with his words
Killing me softly with his song
Telling my whole life with his words
Killing me softly with his song (2)

Parce qu’il parlait de mes vingt ans…
I heard he sang a good song, I heard he had a style
And so, I came to see him and listen for a while
And there he was this young boy, a stranger to my eyes (2)

Ça ne fait peut-être pas de sens pour vous
Cabrel parlait de l’étudiant américain que j’avais rencontré dans ma jeunesse
qui grattait sa guitare dans un dortoir universitaire

Je me souviens toujours de tes longs cheveux noirs
Des longueurs du couloir quand j’ai quitté la chambre
De la neige-miroir dans le froid de décembre
Et de l’étrange voix qui avait changé l’histoire (1)

S’il n’avait pas les cheveux noirs, ce garçon venait du Massachusetts,
dont parlait James Taylor, dont Cabrel parlait
J’avais dans la tête la même image :

Now the first of December was covered with snow
Yes and so was the turnpike from Stockbridge to Boston
Now the Berkshires seem dreamlike on account of that frosting
With ten miles behind me and ten thousand more to go (3)

Tous ces noms et ces paysages m’étaient si familiers
Et du chemin, on en avait fait –
mariés pendant plus de vingt ans.
Je connaissais très bien ce voyage :

There’s a song that they sing when they take to the highway
A song that they sing when they take to the sea
A song that they sing of their home in the sky
Maybe you can believe it, if it helps you to sleep
But singing seemed to work fine for me (3)

(Cabrel) sang as if he knew me
In all my dark despair
And then he looked right through me
As if I wasn’t there
And he just kept on singin’
Singin’ clear and strong (2)

Mais c’était bien loin tout ça, une vie antérieure, qu’il venait rappeler à ma mémoire en musique et en images. D’où lui venaient ces souvenirs, je n’en saurai rien. Il avait peut-être eu une vie parallèle à la mienne pour un court moment.
Lui était revenu en France, moi pas.

Mais la neige avait fondu depuis longtemps, cette saison de ma vie était passée.
Après la chanson, j’avais pris mes cabas plastifiés, fermé la voiture avec le bip.
Dans ma tète fredonnait encore la berceuse…

So goodnight all you moonlight ladies
Rockabye, sweet baby James
Deep greens and blues for the colors I choose
Won’t you let me go down in my dreams?
Oh, and rockabye, oh, sweet baby James (3)

Francis Cabrel: https://youtu.be/rKGZsu65Rpg?si=YKRi3GVx6CxcHUgW

Roberta Flack : https://youtu.be/zlq0CUtkOSI?si=iVOLU0BGVzaOfuuS
James Taylor : https://youtu.be/k2x0fPgAj_Y?si=ZFLdtV0KP31kUNgA

Pour l’agenda Ironique de Fevrier

Maison hantée

Mes toilettes ont une chasse d’eau fantôme (c’est le nom donné au phénomene par les experts aus US). La salle de bain est hantée par un esprit qui se manifeste toutes les 20 minutes environ par un bruit provenant du réservoir. Pas une chasse d’eau complète, attention, mais une petite chasse d’eau brève et discrète. Au début, c’était un soupir, puis un murmure, et maintenant un bruit plus distinct.

Et ce, après la réparation.

J’ai emménagé dans cet appartement il y a 13 ans, et les toilettes n’ont posé aucun problème pendant une décennie, à l’exception de chasses d’eau de plus en plus inefficaces et de remplissages intermittents du réservoir ces derniers mois.

Les plombiers sont venus, m’ont demandé l’âge des toilettes, sous-entendant qu’il s’agissait d’une simple usure, et m’ont proposé deux options : acheter des toilettes neuves pour 2 000 $, ou remplacer l’intérieur des toilettes existantes. J’ai évidemment choisi la deuxième option.

Le premier jour, nous nous sommes félicités et j’ai même fait une petite danse de joie. J’avais évité la dépense de 2 000 $ tout en recyclant une cuvette de toilettes en parfait état.

Puis, quelques jours plus tard, un léger soupir s’est fait entendre. J’ai retenu mon souffle. Mais en vain. Le soupir a persisté, puis a augmenté en fréquence et est maintenant devenu une présence sonore régulière dans l’appartement.

Il se mêle au bourdonnement du réfrigérateur. Un réfrigérateur flambant neuf qui m’a posé des problèmes dès le départ car il ne se réinitialisait pas après une coupure de courant, problème fréquent dans notre voisinage. Le compresseur a été remplacé, et le bruit s’est installé. Le bruit du réfrigérateur est une présence plus permanente que celle les toilettes. Il se trouve au centre de l’appartement, on pourrait donc l’assimiler au cœur de la maison. C’est un son régulier, attendu et plutôt apaisant.

Cependant, je ne supporte pas le bruit des toilettes. Mauvais feng shui. Cela me rappelle toutes les quinze minutes que je suis une propriétaire vulnérable, à la merci des imprévus domestiques et des entreprises de réparation. Mais même les plombiers n’ont rien pu faire contre ce fantôme.

Peut-être devrais-je faire appel à un exorciste ?


(Illustration glanée sur le web, mais proche de la réalité)

COMMENT SE DEBARRASSER D’UN VIEUX MATELAS (DANS L’ETAT DU MASSACHUSETTS) EN 20 ETAPES

Photo by Jou00e3o Saplak on Pexels.com

Tutoriel / Guide pratique

Cela peut arriver à tout un chacun : on achète un nouveau matelas et il faut bien se débarrasser de l’autre. Ma fille étant partie faire un petit voyage, l’idée m’est venue de lui faire la surprise d’enlever le matelas qui encombrait son intérieur. Au cas où ça vous arriverait, cher lecteur/trice, je partage le mode d’emploi.

  1. D’abord, tirer le matelas, comme on le ferait un cadavre, hors de l’appartement, le faire glisser le long des marches en laissant partout derrière de petits morceaux de matière non-identifiée pour les voisins.
    Puis tirer encore tant bien que mal l’énorme matelas mou qui fait trois fois votre taille et votre poids hors de la maison et le long le trottoir. Vos ongles agrippent le rebord de la couture, prêts à s’arracher. Après plusieurs arrêts pour reprendre son souffle, comme sur le chemin de croix, s’arrêter finalement devant la maison, en se disant que la mairie sera ouverte lundi (on est samedi), Le temps passera vite et personne ne saura rien, ni vu ni connu.
    Savoir qu’il suffira d’obtenir du greffier un autocollant orange ($5) pour la collecte des articles volumineux – comme vous l’avez fait l’année précédente avec votre propre matelas.
    Penser à la joie du moment où vous enlèverez l’enveloppe de nylon jauni et couvert de taches douteuses qui enveloppe le matelas. Se demander s’il provient de générations de magasins d’occasion.
  2. Retirer l’enveloppe de nylon. Admirer la blancheur du matelas défoncé en dessous. Il est maintenant bien plus présentable. Fourrer le « protège-matelas » dans votre poubelle.
  3. Laisser l’énorme matelas avachi contre l’arbre comme si de rien n’était, puis rentrer à la maison.
  4. Vérifier la météo. Constater qu’il y a une alerte au déluge pour le lendemain. Se demander s’il est sage de laisser le matelas dehors. Puis se demander comment le rentrer dans le cabanon, autant de mètres supplémentaires à trainer le matelas.
    Tirer et pousser le matelas dans le cabanon en 1) vous félicitant d’avoir un cabanon et 2) d’avoir eu la présence d’esprit de regarder la météo.
  5. En profiter pour jeter un coup d’œil en passant sur l’ouverture de la mairie Lundi matin pour vous procurer le fameux autocollant.  Se laisser divertir par l’onglet sur le recyclage et l’enlèvement des déchets.
    Ne pas en croire ses yeux : un formulaire annonce que l’enlèvement des matelas est aboli depuis le 22 Novembre de l’année précédente. Constater qu’il n’y a pas d’alternative, pas de conseils autres que : Apportez votre matelas vous-même au centre de recyclage et payez $75.
    Ou bien débrouillez-vous comme vous voudrez.
  6. S’exclamer : « $75 pour se débarrasser d’un matelas ? »
    Se dire que ce matelas taille large ne tiendra jamais ni dans sa voiture, ni sur le toit.
    Se demander comment se défaire du corps en se posant les mêmes questions que se sont posés des tonnes de gens : le jeter dans la rivière ? le couper en petit morceaux ?

  7. Se dire qu’il y a certainement un tutoriel sur Youtube qui explique quoi faire.
    Effectuer des recherches. Trouver de plus en plus d’articles confirmant que l’enlèvement des matelas est en effet aboli dans l’état du Massachusetts, et seulement dans le Massachusetts. Se sentir montré du doigt par Dieu.
  8. Essayer de penser aux gens qui pourraient vous prêter leur camionnette. Vous n’en connaissez pas.
  9. Penser à l’ironie de la chose : le cadavre que vous trainiez, il faudra effectivement le couper en petits morceaux. Comme Dutroux et Pélagie Rosier dans Les demoiselles de Rochefort.
  10. Se rendre à la quincaillerie et acheter une pince coupante, un cutter géant et des sacs poubelle.
    Visionner d’autres vidéos YouTube comme celui qui montre deux femmes dans un parking avec un cutter et des sacs poubelle, qui ont l’air de ne pas savoir ce qu’elles font.
  11. Fermer YouTube.
  12. Quelques jours de réflexion plus tard, et lors d’une journée ensoleillée, s’approcher à nouveau de la dépouille. Selon les directions glanées ici et là, entamer le pourtour avec le cutter. Se demander si la lame est émoussée, ou si la peau du macchabée est particulièrement épaisse.
    Enlever son manteau dans le cabanon non chauffé.
    Se dire que ça va prendre du temps et brancher le vieux haut-parleur wifi. Penser subitement à Michel Sardou (sans raison aucune) et trouver une chaine de musique française pop des années 80 pour se donner du cœur à l’ouvrage.
    Reprendre la coupe chirurgicale d’autopsie du matelas en compagnie de Michel Sardou (Femme des années 80).
    Trouver très vite que l’anatomie de ce matelas n’est pas du tout la même que celle montrée sur YouTube. Il ne s’agit pas d’un cadavre normal mais d’un mutant. Garder espoir et se dire que l’on a toujours été pleine de ressources.

  13. Enlever avec succès l’épiderme supérieur de la chose et le fourrer dans un premier sac poubelle.
  14. S’armer du coupe-fil et couper les grosses attaches de métal tout en écoutant Catherine Ringer (Andy). Se féliciter d’avoir les bons outils.
  15. Un fois les attaches détachées, entamer la seconde couche épidermique et, en utilisant toute sa force et son poids, décoller la couche de molleton. La fourrer dans le sac poubelle.
  16. Observer que l’organisme du défunt, i.e. son squelette, se compose de 23 rangées de ressorts individuellement emballés dans des tubes de papier-tissu blanc et solide, lesquels sont maintenus ensemble par la couche de fibres molletonnée inférieure et que par conséquent, il faudra couper le long des 23 rangées pour obtenir des bandes qu’il suffira d’enrouler et de déposer dans les sacs poubelle.
  17. Se saisir de la paire de ciseaux de taille industrielle fraichement acquise, se dire que le processus est maintenant enclenché et que si la musique est bonne, l’opération ne devrait prendre que quelques heures.
    Se mettre à la tâche hardiment.

  18. Se débrouiller pour isoler et découper autour de la partie centrale du matelas défoncé, ou tous les ressorts jadis hélicoïdaux sont maintenant en purée et impossible à trier. Fourrer l’ablation dans un sac poubelle.
  19. Après quelques heures de travail acharné, considérer les 10 sacs poubelle qu’il faudra écouler petit à petit dans les collections de déchet hebdomadaire. Eteindre la bande son.

  20. Admirer le travail.