LA PAGE WIKIPÉDIA DE MA GRAND-MERE

LA PAGE WIKIPÉDIA DE MA GRAND-MERE

Si un beau jour après ma mort
mes filles avaient envie de savoir
qui était leur arrière-grand-mère
comment le pourraient-elles
sans page Wikipédia à son nom ?

Il faudrait une page où elles pourraient entendre
son ton moqueur et le flot de ses commérages
lorsqu’elle faisait la vaisselle avec ma mère
dans l’évier blanc, près de la porte
ouverte sur le jardin en pente ;

Où elles pourraient la voir
Étendre sur l’arbuste au soleil
les torchons lavés à la main, au milieu des bourdons
des abeilles, des crapauds et des hérissons ;

Qui parlerait de sa naissance en 1913 et de sa mort en 1995 ;
mais aussi de son très bon gâteau breton
avec une goutte d’essence de bergamote,
ses galettes de sarrasin et son far aux pruneaux
au goût du beurre et des œufs du pays ;

Qui indiquerait qu’après être passée par deux guerres mondiales
elle n’hésitait pas à appeler un chat un chat,
ni à réguler leur fertile population
dans le lavoir commun, comme les voisins
ni à sacrifier, plumer et trousser le poulet du dimanche
provenant du jardin du haut ;

Qu’elle ne portait pas le costume ni la coiffe en dentelle
des autres villageoises, mais qu’elle savait bien
avec elles converser en breton
qu’elle était assez fière de ses fines chevilles
qu’elle aimait montrer dans des robes à la mode

Une page qui dirait comme elle tapait du pied
et houspillait tout félin assez téméraire
pour franchir le seuil de son domaine ;
ajoutant la senteur du lait Mixa bébé
lorsqu’elle faisait sa toilette
le soir au-dessus de l’évier

et l’odeur virulente de l’eau de Javel
dont elle usait et abusait
dans les toilettes intérieures
auxquelles elle avait eu du mal à se faire,

Tout comme à la première machine à laver
qu’elle avait reçue chez elle
en même temps que son premier soutien-gorge
autour de ses cinquante ans.

Il faudrait qu’elles sachent qu’elle n’avait jamais appris à conduire,
qu’elle se lançait chaque matin
dans une nouvelle odyssée vers le village,
croisant végétaux, animaux et merveilles,
pour revenir chargée de nouvelles et de victuailles —
une vie tout aussi riche que n’importe quel héros.

Copyright © 2026 by Veronique Cornanguer

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