Poème #33 – RITUEL DE LA BOULANGERIE

Boulangerie France

Poème #33 – RITUEL DE LA BOULANGERIE

Elle m’amuse et elle m’agace
Dans son rôle aux répliques immuables
La jeune femme derrière le comptoir
Tablier blanc sur fond de pain frais du matin
“Bonjour messieurs-dames,
Et pour Madame ce sera? »
Avec sa petite rengaine bien rodée
Qu’elle sert à tous les clients

Elle y met toujours le même ton,
Artificiel, chantant, mécanique
Les mêmes trois notes de musique
« Est-ce qu’il y aura autre chose? »

Je rêve de savoir si elle sait d’autres mots
un autre refrain en d’autres circonstances
J’aimerais bien lui demander, par exemple
De le prononcer sur d’autres tons –
Pourriez-vous essayer mielleux, élogieux ?
Moqueur, méprisant, malicieux ?
Changez-moi ça en sol mineur
Ou sur une petite phrase de Chopin
Imaginez-vous parlant au Président
Faites-moi la même chose en Allemand.

« Une baguette Poilâne s’il vous plait »
« Une baguette Poilâne pour Madame
Et avec ceci, ce sera ? »

J’aimerais la secouer un peu
Comme ces prêtres qui répètent la messe
En pilote automatique
Comme s’il n’y croyaient plus

Mais c’est justement ça qui m’agace
C’est qu’elle n’en a jamais douté
De son rôle derrière le comptoir,
Que sa chanson reflète sa foi
Qu’elle est au bon endroit au bon moment
Avec une formule approuvée pour l’usage liturgique

Alors c’est peut-être que je l’envie
D’être bien dans son rôle établi
Je la regarde dans ses yeux bleus
« Non, ce sera tout »
« Ce sera dix euros vingt-cinq. »

Et pour Monsieur, ce sera ? »
A lui de recevoir le pain.

*

J’ai une sorte d’aversion pour les gens qui me semblent faux, hypocrites, trompeurs. Et le manque de naturel de certains commerçants en France, parce qu’ils ont des formules toutes faites sur des mélodies singulières, me fait rire et me provoque. Mais en y pensant bien, je réalise qu’il s’agit peut-être pour eux de rites.
Ma réaction fait sûrement partie du choc culturel à l’envers que l’on ressent quand on revient dans son pays natal.
Ceci-dit, je ne peux dire combien me manquent les boulangeries Françaises, hmmm… le bon pain, les croissants, les viennoiseries. Tout ça, un autre poème.

#20 – LE CAS FABRICE LUCHINI

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Je poursuis la liste de ce que j’aime en France. Et j’en arrive à un de mes acteurs préférés : Fabrice Luchini.

Je dis un de mes acteurs préférés, parce qu’en numéro deux arrive Romain Duris. Je prends Luchini en premier parce qu’il allie au total plus de qualités que je n’en attribue à Duris. Dur de choisir.

Luchini c’est : la littérature, le théâtre français, l’amour de la langue française, la comédie, le jeu, la passion, l’intelligence, la jubilation, la joie, le cinéma. Et j’adore le voir parce que je sais que je vais passer un bon moment. Je sais qu’il va m’amuser, m’interloquer, me faire poser des questions. Et puis m’épater, m’impressionner.

Je l’avais vu d’abord dans Le genou de Claire (Rohmer, 1971), grand garçon blond assez fade et un peu ennuyeux qui parle sans cesse pour ne rien dire. Il était agaçant.

Puis je l’ai remarqué dans La discrète (Christian Vincent, 1990) où il joue un personnage désagréable, assez imbu de sa propre personne pour en devenir captivant. Il faut dire que le film est à mon avis un petit bijou, dans l’idée, la construction, et la bande son.

Puis en 1996, Beaumarchais, L’insolent (Molinaro, 1997). Et là, il montre son vrai tempérament, se révèle plus proche de lui-même, rayonnant. Il a cette préciosité pédante qui lui va comme un gant. C’est là que je comprends et qu’il devient vraiment intéressant, à mes yeux.

Est-ce qu’il y a un autre acteur aussi prétentieux, érudit, intelligent, à la fois séducteur et hilarant? Il n’a rien du machisme ni de la virilité américaines. Tout participe d’un exercice de théâtre : la voix (porteuse de l’émotion), la diction, l’articulation, la gestuelle, la rapidité d’exécution. Le jeu du visage : il est à la fois naturel et affecté. Naturellement affecté. Et comique.

« C’est eff-rayant ! » il dit, les yeux ronds, avec le masque de la surprise. On y croit tout en sachant que c’est pour de rire. On sait qu’il va reprendre sa forme suivante tout aussi rapidement. Un homme caoutchouc, barbapapa.

Au cours de théâtre il a dû étudier toutes les formes d’oiseaux :
Son œil rond et vif, il s’en sert parfaitement. Il en a la maîtrise : il peut faire le coq de basse-cour, se pavanant en jetant des regards dédaigneux ; puis le pigeon, coups d’œil furtifs plus vulnérables, fuyants ; ou bien il se fait aigle, œil perçant. Mais toujours ses yeux trahissent sa rapidité d’esprit. On sent l’engrenage bien huilé. Et jubilatoire. Il maintient le contact avec son auditoire.

Mais il n’y a pas que les yeux. Tout son visage s’anime. Un visage au départ un peu ingrat, qui peut exprimer si rapidement toutes les expressions. Il fait particulièrement bien la perplexité, la bouche en cul de poule, les yeux écarquillés.
Il écarquille donc les yeux, regarde droit devant et articule : « C’est eff-ffray-ant !! »
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il prononce ces mots dans chacun de ses films. Comme un petit caméo. C’est peut-être un porte-bonheur, un talisman, ce «C’est eff-ffray-ant !! » Il peut le dire sur tous les tons : badin, choqué, détaché, contrarié, horrifié, etc.

Très rapidement, il retombe sur ses pieds et a pris une décision. Il sort une tirade de… Racine, Boileau, de la Fontaine, Molière, pour illustrer ses propos. Et il tombe toujours au beau milieu de la cible. Immanquablement Et je me pâme. Il a une justesse de pensée, de ton, et une pertinence ahurissantes dans le fond et la forme.

C’est hallucinant !

Depuis, il apparait souvent dans des films que je vois sans le rechercher : Rien sur Robert (par hasard a Montréal,) Tout ça pour ça (cadeau de ma mère), puis Molière, où mes deux acteurs chouchous sont réunis ; puis récemment Alceste à bicyclette, dans lequel il joue le Misanthrope de Molière transposé au présent.

Il a l’air d’avoir absorbé les classiques comme s’il en était l’auteur. Il se met au niveau d’un inconscient collectif qui nous rapproche tous de vérités universelles qu’il peut documenter, en vers.
Alors on ne peut que se retrouver.

Au cours des années, il s’est construit un personnage. De plus en plus, il joue Luchini. Sur qui s’est-il basé au départ ? est-ce qu’il a découvert, tôt dans ses études tardives des classiques, un personnage qui lui plaisait ? qui le mettait à l’aise, en confiance ? qu’il aurait cultivé ?
On pourrait tous essayer de jouer un Fabrice Luchini. Facile à imiter. Mais lui, qui est son modèle ?

J’adore son trajet impossible, impensable. Son histoire de début en garçon de coiffeur.
Je le vois solitaire, mais satisfait en lui-même. Comblé, même, par la vie. Curieux, plein de ressources et de rebondissements. Jamais désespéré.

Au cours des années, ce personnage devient de plus en plus libertin, séducteur, un personnage truculent, qui aime choquer. Il se place de plus en plus dans la séduction et la comédie. Peut-être qu’il en arrive à une caricature de Luchini, comme Marilyn Monroe finissait par devenir une caricature de Marilyn Monroe. Et ça n’a pas l’air de lui déplaire.
Mais on ne s’en lasse pas parce qu’il a toujours cette étincelle d’intelligence et d’intérêt véritable, un tout petit supplément d’âme.

Poem #2: EDITH PIAF VS. AMERICAN CLOTHES SIZES

Poem #2: EDITH PIAF VS. AMERICAN CLOTHES SIZES

In the country of the melting pot
Where Asian women wear a size Petite
And Viking’s daughters wear Women’s
Edith Piaf’s types are at a loss.

To find a dress made for their hips
To don a fitting pair of pants
Flattering their hair and skin and shape
French women have to shop in France.

*

Dear reader,

I am reverting to English today. As you know by now, this blog is Franco-American, which makes either language appropriate.
And here, we are touching to #2 on my list of things French I care about. This is a sensitive and exciting subject: I am talking about clothes. #1 was the weather, and you will see that this is not completely unrelated.
And before I touch the core meaning of this post, or its meat and bones, a quick note about the inspiration for the form: Allan sent me this morning a very cute poem by Nabokov (translated by his son), a writer we share a fondness for. The poem was about a grapefruit, which, on the opposite, I am not especially fond of. But I found the form of the poem so cute and witty and whimsical that I thought I could, in a sense, play with him at having fun with words. Here is the inspiring poem:

TO THE GRAPEFRUIT

Resplendent fruit, so weighty and so glossy
Exactly like a full blown moon you shine
Hermetic vessel of unsweet ambrosia
And aromatic coolness of white wine.

The lemon is the pride of Syracuse
Mignon yields to the orange’s delight
But you alone are fit to quench the Muse
When, thirsty, she has come down from her heights.

Grapefruit

My lines sound like a little ditty next to the master’s verses, but enough self-flagellation, and back to clothing. I have to admit that although I find perfectly fine clothes in the US, It is always a treat to shop in France. Unfortunately, I don’t get to go back very often, and when I go, it is too often “les soldes,” or sales, which means I get to glean a long time after the harvest. But, when I am lucky and land at the right time, I find such a relief in finding clothes that are made for the typical French body. Because yes, there is such a thing as the Average French woman, with the typical French body type. I am one of them!  I call it the size Edith Piaf – something in the ratio of shoulder to hips to waist, which is unmistakably French. And most designers realize that the majority of French women have light skin and brown to dark hair, and design clothes in colors that flatter those features. And I know that when I try on my size, it will most likely fit me.

I hesitated to add to this poem another stanza. Something along the lines that French clothes are temperate like French weather (I am not talking about high fashion, those luxury brands which represent France abroad, but what you find in everyday common stores) : no extreme in length or shortness; moderate colors, softened hues, nothing too harsh or gaudy. No ostentatious excesses. Not too “rock”, too sophisticated or soporific designs. Not too simple or too sexy. Elegance is usually subtle, chic more than shocking, achieving an apparently accidental nonchalance. The cut flatters a temperate silhouette, nor too tall or too short, with curves following the woman’s curves to show off the woman inside. And so on and so forth.
But I wanted to keep the poem short and to the point.

You will understand that spring is finally here, and that I am dying to shop for new clothes. On my vision board: I am shopping for clothes in France.

And here is an interesting article about the Average French woman’s type: http://www.femina.fr/Mode/Tendances/A-quoi-ressemble-la-femme-francaise-moyenne-849471
 

#28 – POÉME POUR LES DEFENSEURS DE LA LANGUE BRETONNE

POEME POUR LES DEFENSEURS DE LA LANGUE BRETONNE

Si on utilise Google Earth
Si on fait une descente pointée
Vers la terre au bout d’un pays
Au bord de l’océan atlantique
Un coin qui ressemble à un nez
On arrive, en décélérant, en Bretagne.

Partout dans le monde les gens
Lèvent le poing et se font entendre
Pour des causes diverses
En Bretagne certains se battront jusqu’au bout
Avec l’entêtement sacré des Bretons
Pour défendre leur identité.

Je suis née à Paris
De deux parents aux racines bretonnes
Que portons-nous dans notre ADN ?
Pour certaines races, c’est très visible
Une couleur de peau, une texture de cheveux
Des yeux bridés
Chez les bretons on observe
Quelque-chose de robuste et tenace
Comme le genêt qui pousse le long des
Côte rocheuses de l’Atlantique.

Vers vingt ans je suis partie
Pour devenir citoyenne de l’univers
Mais quand je retourne en Bretagne
Je sens mes racines se réveiller
Ces racines solides et puissantes, rouge sang.

Ça passe par les petits villages parfois désertés
Aux maisons de pierre trop basses pour nos tailles actuelles
Aux hortensias sur fond de ciel gris
Ça passe par l’odeur des crêpes de blé noir, du cidre fermier

Ça passe par la musique bretonne,
Une culture musicale si riche
Que ceux qui ne s’y sont jamais penchés en auraient le vertige.
J’ai grandi bercée par les chansons paillardes de La suite Armoricaine
Sur le disque d’Allan Stivell, sans en comprendre un mot,
Les noces bretonnes au biniou, et les belles chansons de Gilles Servat
La jument de Michao des Tri-Yann à l’école à Paris.
Mon père prenait des cours de breton : Kenavo, Piou eo ?
Je savais compter jusqu’à cinq. A six ans, je trouvais ça bien
Cette identité-étiquette à coller sur ma figure
Pour pouvoir être intéressante à la récré.

Il nous ramenait de ses cours
des Traou-Mad précieux en boîte
des crêpes dentelle couchées dans du papier doré
Mais la vraie Bretagne était chez les parents de ma mère
Dans le Morbihan, où nous allions pour les vacances.

Et pour ceux qui ne savent pas
Le Morbihan, le Finistère, les Côtes d’Armor, et l’Ille-et-Vilaine sont aussi
Disparates dans leurs particularités et leur identité
Que la Mauritanie, l’Ethiopie et le Congo en Afrique
Chacun tenant dur comme fer à leurs différences de dialecte
Leur prononciation, leurs variations dans le gâteau breton
Ou les crêpes.

Il y a les bretons pêcheurs et les bretons cultivateurs.
Mes grands-parents n’étaient plus ni l’un ni l’autre
Bien qu’ils habitassent plutôt près de la mer
Mais quand ma grand-mère sortait le bon beurre breton
Ou nous faisait ses crêpes de sarrasin, nous savions
Sans erreur où et qui nous étions.
Mon grand-père nous montrait les champs où poussait le blé noir
Le blé du pauvre.
Ma grand-mère parlait breton aux vieilles en coiffe.
Je grandissais un pied dans la culture Parisienne
Et l’autre dans la force crue de la Bretagne

A Paris, je me voulais bretonne, pour me différencier de l’uniformité
En Bretagne j’étais parisienne pour me démarquer de l’accent
Rustre qui me gênait,
Et de la rusticité de certaines choses primaires.
La musique même venait des viscères
Une veine au pouls battant si fort
De la vie animale qui primait.

En Bretagne il y avait les fest-noz
Les costumes et les jolies coiffes de dentelle.
Et puis il y avait un vent celtique
Je lisais et relisais les Contes et légendes de Bretagne
Qui parlaient des superstitions, des Korrigans et de l’Ankou
Et Le cheval D’orgueil, qui retraçait la vie d’une famille.
Mais ce n’était pas toujours beau, la Bretagne
Pas toujours reluisant – il y avait parfois la pauvreté
Et l’alcoolisme assez visible
La Bretagne c’était aussi certaines rues tristes
Du village de mes grands-parents
Sous le crachin et une sorte de désespoir tranquille.
Les vieilles chaumières de pierre n’étaient pas toujours restaurées
Ni décorées
La Bretagne à l’état brut était brute
Et si ça avait son charme un petit moment
J’avais hâte de rentrer à Paris
Ou à Nantes, plus tard
Dans des contrées plus civilisées.

Et puis les choses ont changé
Avec le temps, les enfants de la ferme
Où nous allions chercher du lait dans les bidons de fer
Les pieds en sabot de bois dans le purin et la boue
Sont « montés à Paris »
Ont fait de hautes études et tenu des postes à responsabilité.

Tout comme en Irlande, où le gaélique était enseigné dans les écoles
Ils ont ouvert des écoles bilingues pour leurs enfants
Bien longtemps après que le gouvernement
Les ont forcés à devenir français, standardisés, uniformisés
Ils prenaient leur revanche. Le breton revenait en beauté
Par la grande porte.

Et le tourisme s’est développé, et le monde entier raffole maintenant des crêpes
De blé noir et de froment, au bon beurre de Bretagne
Ils viennent en masse voir les peintures de Gauguin à Douarnenez
Aux concerts des Tri-Yann, de Dan Ar Braz
Ils affluent de tous les coins du monde pour le festival de musique Celtique
Ils achètent des cartes postales Mam’Goudig prouvant qu’ils étaient bien là
Parmi les phares breton, le far breton, avec leurs cirés jaunes dans le crachin
Ils ramènent chez eux des boîtes de galettes bretonnes, de caramels au beurre salé
Et la recette du Kouign-amann.

Alors si je n’ai pas les yeux bridés, et si ma peau est aussi blanche que n’importe quel caucasien
L’ADN ne trompe pas et vous dira que je suis bretonne pur beurre.
Tout le passé des bretons et leur présent, j’ai ça en moi.
Et je dédie ce poème aux défenseurs de la langue bretonne.

Poème #14 – LE TOURTEAU FROMAGER

Tourteau fromager

Je n’ai jamais goûté le tourteau fromager
Mais je sais qu’il m’attend sur une aire d’autoroute
Je l’y ai vu une fois et jamais oublié
Avec son toit brûlé faisant mine de croûte.

Je n’ai pas eu le temps de l’étudier de près
Mais je me souviens bien de ce curieux gâteau
Et de me demander combien de fois en fait
Je passais à côté de tels trésors locaux.

Ainsi ils sont semés sur les routes de France
Les bonbons, les gâteaux toutes ces spécialités
Régionales et locales pour ceux qui en partance
N’estiment pas leur chance et comme ils sont gâtés.

Et s’il ne me restait que quelques jours à vivre
Je prendrais ma voiture et sur les autoroutes
De France je partirais afin de découvrir
Tout ça sans y laisser la moindre petite croûte.

 

*

 

En France, on peut conduire pendant une ou deux heures seulement, et on a un gros dépaysement. Ah, le plaisir de s’arrêter dans les aires de repos des autoroutes. Le plaisir de descendre et de voir les spécialités locales à chaque petite ville.

 

Poème #16: PRIERE POUR ALLER AU PURGATOIRE DANS UNE PETITE LIBRAIRIE D’OCCASION

PRIERE POUR ALLER AU PURGATOIRE DANS UNE PETITE LIBRAIRIE D’OCCASION

Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, j’ai
Une simple requête, et tout serait complet
Trouvez-moi s’il vous plait dans un recoin en ville
Une petite librairie d’occasion bien tranquille
Avec un chat perché sur des rayons en bois
Et une solide échelle allant de haut en bas.
Laissez-moi s’il vous plait passer au purgatoire
Et enfin étudier, avant qu’il soit trop tard
Ces auteurs jamais lus et dont j’entends parler
Dont le nom en Français m’est souvent familier
Ces auteurs que je n’ai pris le temps d’écouter
Et qui avaient pour moi couché sur du papier
Leurs voix et leurs vies riches dans ma langue natale
Leurs printemps leurs étés, leurs luttes hivernales.
Par un destin étrange trop tôt j’ai dû partir
Et j’ai tourné le dos mais non sans repentir
A tous ces bons amis qui étaient de la fête
Il est temps à présent de chausser mes lunettes.

Dans l’air poussiéreux et les pages cornées,
Des vieux livres de poche aux couleurs fanées
Je resterais longtemps, mais vous seriez patient
Je lirais Léautaud, Fallet et puis Sagan.
Et quand j’aurais tout lu dans cette librairie
Je fermerais enfin le livre de ma vie
Je dirais Je suis prête, j’ai bien vécu assez
et encore à apprendre, je ne peux continuer.
Je serais bonne alors à vous joindre là-haut
Avec toutes les âmes de votre grand troupeau,
Sinon je reviendrais hanter ces lieux discrets
Faire sursauter le chat et grincer le parquet.

* * *

Dans les petites librairies d’occasion en France, il y a toujours un exemplaire de Bonjour Tristesse de Francoise Sagan sur le présentoir devant la porte ou en vitrine.  Je n’ai jamais vu une librairie d’occasion sans ce titre, que je n’ ai jamais lu d’ailleurs. Il y a aussi tous les auteurs oubliés, enfin de moi, qui ai dû me détourner du français pour étudier la littérature anglophone très tôt. C’est-à-dire dès mon entrée à l’université à dix-huit ans.
Il me faut rattraper le temps perdu, dans cette librairie. Combien en ai-je lus, de ces livres ? Pas beaucoup : Voyage au bout de la nuit, certains autres incontournables.
Dans une telle librairie, je passerai rapidement sur certains rayons (BD, jeunesse, policiers, récits de voyage, science-fiction, théâtre, psychanalyse, cuisine…) Encore plus rapidement sur la Critique et histoire littéraires, Ethnologie-Anthropologie, Histoire, Féminismes & genre, Latin-Grec, Linguistique, Littérature médiévale, Science politique, Sociologie, mais je passerais le plus clair de mon temps sur les rayons qui restent, et vous l’avez deviné: Littérature française, Poésie, Philosophie, et Psychologie.  Il y aurait des San Antonio bien sûr, avec des brûlures de cigarette peut-être, et des livres Gallimard avec leurs belles couvertures qui font rêver à ce qui peut leur avoir valu cet honneur.

*

ane-2

L’autre jour, Allan m’a envoyé un poème de Francis Jammes.
Le nom de l’auteur m’était vaguement familier, très vaguement, et j’essayais, entre les lignes, de rafraichir ma mémoire, mais non, je ne l’avais jamais lu. Et c’était une vraie joie:

PRIERE POUR ALLER AU PARADIS AVEC LES ANES
Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : ” Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles.”
Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête
doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds
d’une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles,
suivi de ceux qui portent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l’on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l’amour éternel.

– Francis Jammes

Je me suis complètement retrouvée dans toutes ces lignes. Surtout l’image des petits pieds se joignant d’une façon bien douce. Just like me : Goody two-shoes.

Et puis les images très visuelles : le troupeau d’ânes, et leurs petites différentiations très précises – ce qu’ils portent : des plumeaux, des bidons ! ces objets ridicules et absurdes. Quelle vie !
Et la tendresse avec laquelle il regarde leur obéissance résignée de victime impuissante.
Et les petits pantalons !

Alors heureusement qu’à la fin ils auront droit à autre chose : pas sûr qu’ils apprécient les «ruisseaux touffus où tremblent des cerises lisses comme la chair qui rit des jeunes filles…», ça, ce serait plutôt la récompense du berger. Mais une autre sorte d’amour éternel, sans aucun doute.

Et puis l’inspiration m’est venue pour le #16, sur les petites librairies. J’ai pensé en faire une prière, comme celle de Francis Jammes.

#18 – LE CINEMA FRANÇAIS

Ce qui me manque, ce n’est peut-être pas la France, mais Ma France. Celle de mon expérience personnelle, une France idéale.
Je me suis installée aux US.
S’installer, ça veut dire chercher du travail, avoir des enfants, les élever, puis continuer à travailler, à vivre au rythme des saisons, s’imbiber de la culture, des mœurs, de l’environnement, des medias locaux. Je suis revenue en France souvent, presque chaque annnée. Et à chaque fois j’ai noté un changement, à chaque fois je me sentais un peu plus éloignée, étrangère – petit à petit il y avait des mots nouveaux, des expressions. Moi qui avais grandi avec la langue familière de mon époque, je n’arrivais pas a me faire à « grave, meuf, teuf » Je n’arrivais pas à rattraper ce qui se passait en musique, en livres.
Puis il y a eu l’internet. Ces vingt dernières années j’ai pu me tenir au courant plus facilement, garder contact avec ma famille. De plus en plus je peux mettre un pied dans la culture française : regarder des films, acheter et télécharger des albums, garder contact sur Facebook, retrouver des connaissances perdues, visiter la FNAC, faire du shopping à la Redoute.
Aujourd’hui je peux regarder des films français instantanément sur Netflix, Amazon, ou YouTube.

Et quand je fais des projets de vacances en France, je me rends compte que ce n’est pas vraiment que j’aie envie d’aller voir le lac d’Annecy, mais plutôt de visiter le lac d’Annecy dans Le Genou de Claire, d’Eric Rohmer. Je ne veux pas voir le lac d’Annecy comme il est maintenant, mais comme il est dans le film.
Bien sûr, je n’empièterais pas sur l’histoire, je côtoierais les personnages en me faisant invisible. Mais j’aurais tout loisir de m’asseoir sur un banc ou une chaise longue et de me contempler la mode de l’époque, les robes, les coiffures. Il y aurait les journaux, les nouvelles, les chansons de l’époque à la radio.
J’aimerais visiter la France des films de Rohmer : vivre quelques jours dans la villa de La Collectioneuse, en Provence. Je me vois tout à fait dans une des chambres, ou sur la terrasse en pierre, avant d’aller faire un tour en ville. Sinon, le vignoble en Ardèche, de Conte d’Automne.

En fait, il n’y a qu’avoir une idée et y penser un peu pour qu’elle se réalise un jour. Quelqu’un n’a-t-il pas rêvé des avions, du micro-onde, de l’internet, du téléphone-appareil-photo-email-texting-music-player-instantané et international? Pourquoi pas des visites en films ?

J’achèterais des tickets pour le Paris des films de Truffaut. Je m’immiscerais dans des scènes de Baisers Volés, de l’Amour en Fuite. J’irais faire coucou à Pierre Richard dans Le grand blond avec une chaussure noire ; j’irais visiter le Paris des films de Belmondo.
Je me gondolerais dans la France des comédies avec Louis de Funès. On entendrait bien-sûr  les thèmes principaux de la bande-son de temps en temps.

Il suffirait de choisir un film, d’acheter un ticket, et de se faire télé-transporter pour quelques jours, quelques semaines.

Je crois que je tiens une super-idée.

Poème #1 : LA DOUCEUR ANGEVINE

Je ne vous avais pas dit dans quel ordre j’allais aller. Alors aujourd’hui la surprise, c’est que c’est le #1 ! Ordre d’importance ? alphabétique ? chronologique ? Rien de cela. Juste l’ordre abstrait et arbitraire de mes pensées.
Je pense souvent à la douceur de l’air en France, pays tempéré, surtout après les durs mois d’hiver en Nouvelle Angleterre.
Je repense aussi quelquefois au saut en parachute que j’ai fait en tandem un soir d’été.

LA DOUCEUR ANGEVINE

L’herbe est plus verte de l’autre côté,
L’air y est plus doux

Qu’est-ce que la douceur Angevine ?
C’est quand les anges descendent
Comme en parachute
A travers la chantilly tiède
De l’air du soir tombant
A travers les couchers de soleil
Avec les champs en carrés dorés
En bas autour d’Angers
Et qu’ils vous touchent en passant
De leurs ailes marshmallow
Et vous croyez que c’est la brise
Mais ces caresses tempérées
Ce sont leurs voiles de coton qui flottent.

Oh j’ai voulu m’évader
Briser le moule de ce cocon
Tenter ma chance et respirer
L’herbe est toujours plus verte de l’autre côté.

Et j’ai trouvé les extrêmes,
Emmitouflée, la peau brulée
Cabin-fever et air conditionné
Ah je les avais bien cherchés
Et maintenant je vois clairement :
L’air est plus doux
L’herbe est plus verte de l’autre côté.

(voir Joachim du Bellay, Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage (tiré des Regrets – 1558)

Liste #21 – LISTE POETICO-ANTHROPOLOGIQUE D’ODEURS ET PARFUMS

Comme Colette nous parlait des lilas en bouton, mon esprit a continué sur cette lancée. Et mon esprit, comme le vôtre peut-être, aime catégoriser, trier, analyser, triturer. Je partage avec vous ces listes non-exhaustives. Parce que oui, certaines odeurs sont typiquement françaises, d’autres typiquement américaines, et d’autres m’ont surprises parce qu’elles étaient pratiquement identiques.

ODEURS TYPIQUEMENT FRANÇAISES :
Odeurs de cigarette dans la rue, les restaurants, les cafés
Odeurs des rôtisseries dans les rues le matin
Odeurs de boulangeries, le pain frais,
La Brioche Dorée et les relents de viennoiseries chaudes soufflés dans la rue
Les odeurs des pharmacies : camphre, menthol ?
Les bibliothèques, le plastique utilisé pour couvrir les livres, les pages usées comme savonnées
L’odeur des librairies-papeteries qui vendent des journaux, des livres et des fournitures scolaires : odeur d’encre
Les cafés, les odeurs de café et vapeurs d’alcool
Les gens qui passent et portent du parfum
Odeur des gens qui ne mettent pas de déodorant
Odeurs de supermarchés, les différents rayons
Odeurs de marchés en plein air : les melons, les fraises, les fromages, la paella

* * *

ODEURS ETONNAMMENT SIMILAIRES SUR LES DEUX CONTINENTS :
Odeurs de la mer, l’embrun les jours de gros temps, la vase à marée basse,
Les odeurs d’iode et de goémon
Le cirage, le chocolat, le poisson, l’eau de javel
Le muguet, les jacinthes, les lilas en bouton ou en fleur, les roses
Le miel
Les douces odeurs d’évaporation des lacs les jours de chaleur
Odeur chez les marchands de pneus de voiture
Odeur des aiguilles de pin chauffées par le soleil
Odeur de chez un cordonnier (si on en trouve encore un)

* * *

ODEURS TYPIQUEMENT AMERICAINES :
Quand on entre dans un Wal-mart
Le parfum de chez Abercrombie & Fitch (prenez un masque à gaz et une torche à l’entrée)
Odeur puissante du café dans un Starbucks
Skin-So-Soft anti-moustique
La cannelle
Les nourritures frites : poisson, poulet, fruits de mer, et « fried dough .»

Pharmacie

Voyage #29 – A BORD DU TGV

TGV

Ah, c’est bien trop sombre, tout ce que j’écris, récemment. Il est temps de s’aérer un peu, de regarder les choses autrement. Un petit voyage en train nous ferait du bien.

Je voudrais parler des voyages en train en France.
Il ne s’agit pas de la destination.
Il y a un passage dans une œuvre de Colette, La vagabonde, où elle décrit un voyage en train, et elle voit finalement des mimosas par la fenêtre.
Ah, les mimosas !

Mimosa

 

Mais je me suis complètement trompée! elle parlait de lilas en bouton, ce parfum amer du lilas avant la fleur, qui mêle la térébenthine et l’amande

 

LILAS-EN-BOUTONS-2

Oh, allez, un petit coup de Colette :
La tête me tourne un peu, depuis Avignon. Les pays de brume ont fondu là-bas, derrière les rideaux de cyprès que le mistral penche. Le soyeux bruissement des longs roseaux est entré, ce jour-là, par la glace baissée du wagon, en même temps qu’une odeur de miel, de sapin, de bourgeon vernis, de lilas en bouton, ce parfum amer du lilas avant la fleur, qui mêle la térébenthine et l’amande. L’ombre des cerisiers est violette sur la terre rougeâtre, qui déjà se fendille de soif. Sur les routes blanches que le train coupe ou longe, une poussière crayeuse roule en tourbillons bas et poudre les buissons…Le murmure d’une fièvre agréable bourdonne sans cesse à mes oreilles, comme celui d’un essaim lointain…

Mais nous, nous sommes dans un TGV où nous venons juste de poser nos bagages. Très important, de poser ses bagages, littéralement et figurativement, le temps du trajet.
Dans le train on est en transition, un no-man’s land. Les pensées peuvent courir et on n’a rien à faire de spécial.

Il y en a des trains, aux Etats Unis, alors qu’est-ce qui me manque ? Il faut savoir que ce n’est pas du tout la même chose. Les trains Américains n’ont jamais fait l’objet d’innovation, parce que la société est surtout et toujours basée sur les transports en voiture individuelle. C’est assez rare de prendre le train, aux USA.

Donc je pense parfois aux cabines bien feutrées des TGV, aux banquettes habillées de textiles précieux de créateurs. Je vois de l’orange, du gris. Des cabines boudoirs.

Et la suffocation qu’on connait quand on entre par mégarde dans une cabine fumeur, puanteur épaisse des rejets de poumons malades infiltrant les textiles teintés de couleurs maintenant deux fois plus sombres.

Mais sortons vite de ce compartiment nauséabond, où les pauvres français croyaient profiter d’un privilège.

Donc nous sommes confortablement installés sur une banquette anatomiquement étudiée, devant une tablette dépliante.
Ou bien dans le couloir, accoudé au rebord de la fenêtre.

On se laisse bercer par le rythme rapide de la voiture sur les rails, qui oscille plus ou moins. Et de temps à autre, on sursaute à la collision sonore avec un autre train, qui semble passer en coup de vent, justement, avec un bref coup de corne accompagnateur. Un petit choc assourdi qui nous bloque les oreilles momentanément.
Puis retour au paysage qui passe à vitesse rapide pour qu’on n’aie pas trop le temps de s’ennuyer.

Sinon, on peut toujours tanguer de wagon en wagon vers le wagon restaurant. On décoince porte après porte dans une explosion feutrée puis on atteint l’Eldorado. On achète des trucs qu’on n’achèterait pas normalement et on les ramène en essayant de ne rien renverser ni de se blottir par accident dans les bras d’un autre passager se tenant innocemment dans le couloir.

On peut passer beaucoup de temps, dans le train, si on va du nord au sud, ou de Paris à la Bretagne, trajet qui m’est plus familier.
Voilà ce dont j’ai envie : être bercée dans ce no-man’s land entre deux destinations, deux épisodes de ma vie, débarrassée des bagages, libérée des demandes. Avec des vacances au bout, peut-être. Des vacances comme dans La Collectioneuse, d’Eric Rohmer, que je viens de voir. Ahhh !
Je sais que j’avais dit que je ne parlais pas de la destination, mais comme nous en approchons…