CARTE POSTALE

Carte postale de la salle d’attente du département de radiographie d’un petit hôpital de la Nouvelle Angleterre

Je devais revenir pour un diagnostic, ce que je repoussais et repoussais et repoussais encore. Finalement, j’ai cédé. J’ai pris rendez-vous un beau jour dans un accès de productivité. Je n’avais pas vraiment peur, et je ne sentais pas l’urgence non plus, n’empêche que ça me pesait un peu comme une sourde menace, de ne pas avoir fait ce qu’on attendait de moi. J’en ai eu, des biopsies. Même avec anesthésie locale, sur table d’hôpital, il y a vingt ans. Le médecin m’avait dit en mettant les derniers points de suture : « Enjoy ! »
Après ça, je n’ai plus eu l’occasion de me faire ouvrir le sein (il faut bien en parler, ce n’est pas drôle). Heureusement. Mais de temps à autre, il faut revenir, parce qu’ils voient mal quelque chose. Donc je retourne, je me refais écraser les chairs, et puis au final, fausse alerte.

En ce beau matin de Janvier, ciel bleu sans nuages.
Je suis un peu en avance, mais le personnel est là. Dans la salle d’attente bien chauffée, des magazines sur les petites tables entre les chaises.
Je fourre mon sac et ma doudoune dans le petit casier et j’enfile un petit haut de coton vert cru léger et ample, qui s’ouvre sur le devant. Je rejoins une autre dame assise sur une chaise, vêtue du même costume.
La salle d’attente est ensoleillée, avec toute une vitre qui donne sur la neige encore fraîche dehors, et quelques voitures.
Ceci prend l’air d’une mini-aventure dans mon quotidien bien réglé : départ tôt le matin, autoroute, bureau pendant huit heures, autoroute dans le noir, puis maison.
Je jette un coup d’œil sur les magazines. Je n’achète plus de magazines depuis longtemps. Je ne sais plus quand.

People mag, couverture trash, photos de soi-disant stars dont je n’ai jamais entendu parler. Bon, parfois je regarde. Mais quel gâchis de papier, quel gâchis d’énergie pour tout le monde.

Là, je prends Glamour (couverture bof), et tiens, un Pregnancy, pour me replonger dans la jeunesse et les grossesses. Surtout pour voir comment le monde et la mode ont évolué. Il y a tout un art pour mettre en valeur un ventre rond. Pas que mon ventre soit exactement rond, mais c’est pour sortir un peu des clichés : maigre, ou Taille plus. Quand on sort des sentiers battus, il peut y avoir de jolies trouvailles.
… toute une page de nouvelles pompes à lait… des conseils de celles qui sont passés par là, des remarques rassurantes, ou bien le contraire : ”pour moi la péridurale a été bien plus douloureuse que les contractions… » Franchement, est-ce qu’elles ont besoin de toutes ces obsessions avant un accouchement ? Est-ce que donner naissance ne devrait pas être un évènement naturel ? Maintenant que nous pouvons, avec les médias, les magazines, les fabriquant de matériel, de vêtements, de médicaments, on en fait tout un magazine. Oui c’est vrai, moi aussi, je suis passée par là. Est-ce que je n’avais pas envie de tout lire pour être préparée à mort ?
Si. Donc je ne peux rien dire. Mais je suis bien contente d’être une ancienne. Le prochain bébé que je tiendrai dans mes bras sera celui d’une de mes filles. Rien qui me tente côté habillement (des collants jaunes ?), je ne rate rien.

Prochain magazine, Glamour. Non, franchement, ça ne me parle pas. Une fille en robe imprimée de graffiti criards. Le magazine du dessous pas plus attirant, trop de blanc et de doré.
Sur la table d’à-côté, par contre, un magazine Elle version américaine, plus épais, couverture plus sombre. Un peu plus de profondeur.
Je feuillette.
Pas mal.
Maquillages : peau clair, rouge à lèvres rouge vif…. Oui… pas mal, surtout dans le magazine.
Aghrr : une fille, mais je dis bien une fille, l’âge de ma fille, 13 ou 14 ans, assise sur une banquette de voiture, pour vendre une crème anti-rides. Peut-être que le plus vieux truc de marketing marche encore.
Je tourne la page.
Une jeune femme aux cheveux mi- longs, teint pâle, rouge-à lèvres rouge-vif elle aussi dans une chemise ample à rayure (je sais, le truc de la chemise blanche de base Vogue) et un jean. Celle-là retient mon attention. Et puis en m’attardant, mes yeux filent vers le bas. Je lis « La parisienne .» Et voilà ! Pas étonnant, j’avais inconsciemment reconnu mes racines : le teint pâle qui s’assume et ne se cache sous aucun bronzage, les traits de crayon fins et légers, le chic simple et discret, avec l’élégance d’Audrey Hepburn. Je me donne mentalement une petite tape sur le dos pour me féliciter d’avoir passé le test.

Et puis après, haha, Brigitte Macron. On la voit avec son mari, bras dessus, bras-dessous, dans la cour de l’Élysée, comme s’ils allaient acheter une baguette ensemble à la boulangerie du coin.
Elle porte (je détaille parce que c’est important, on est dans un magazine de mode) : un jean, et une sorte de veste. Enfin je vois surtout le jean. Comme elle a de longues jambes… Bon, je ne vais pas copier le style, mais ça me rend toute heureuse de voir ce couple ici dans la salle d’attente du département de radiographie de l’hôpital de ma petite ville de Nouvelle Angleterre.
Voilà. J’avoue. Moi aussi je suis sous le charme de Brigitte Macron. Je la trouve belle. Quelle personnalité ! Quelle allure ! Quel style ! Mais comment fait-elle pour avoir ces cheveux-là, ce teint-là ? Ce sourire !
Je veux vieillir comme elle, si ça peut s’appeler vieillir.
Je commence à lire l’article, en me disant que je vais être obligée de chouraver le magazine si je n’ai pas le temps de finir.
Il y a une télé au mur qui m’empêche de me concentrer sur les paroles de Brigitte. Elle dit : « Non, je ne me sens pas comme une First Lady. C’est un terme américain, ça. D’ailleurs, je ne suis ni la première, ni la dernière. Et puis je ne suis pas une Lady. »
Ça sonne juste. Si j’étais à sa place, je ferais la même chose.

Interruption pour ce pour quoi je suis venue. J’espère que quelqu’un d’autre ne va pas prendre la magazine que je laisse sur la chaise.

Ouch !
Stop breathing.
Breathe
Now turn around

Ouf, le magazine est toujours là à la bonne page.
Elle parle de son mariage, bien sûr. Elle s’émerveille aussi, comme nous.
Ses livres de chevet ? Rimbaud, Baudelaire, et Flaubert : Mme Bovary.
Peut-être qu’elle raconte ça à l’intervieweur pour l’audience Américaine qui reconnaitra facilement ces œuvres ? Peut-être. Enfin, je veux bien la croire. Ça lui va bien, très classique. Ça me va très bien aussi.
Je soupire d’aise. C’est bon quelquefois de se sentir française quand on est dans une salle d’attente pour une mammographie dans un petit hôpital dans une petite ville de la côte Est des Etats-Unis.
Maintenant que j’ai fait une petit tour à l’Elysée, je tourne la page.

Parfois il y a des histoires vécues intéressantes. Celle- là, je ne sais pas si je vais la lire. Le titre attire mon attention tout en me repoussant, mais la présentation noir et blanc m’attire quand même. «”What It’s Like To Pay For Sex For The First Time.”
Oui, au fait. Les hommes ont toujours fait ça. De quoi ça a l’air, de l’autre côté ? Tiens, ça me rappelle quand j’étais mariée (il me semble que j’avais pensé à quelque-chose comme ça.)
Alors je lis.
La fille n’y va pas par quatre chemins.
Elle raconte ça assez vite (ça tient en une page) et elle ne s’embarrasse pas de trop de scrupules. Elle teste pour nous, alors je la suis dans la folle équipée.
Humm. Alors c’est comme ça que ça se passe ?
Deux ou trois détails : oui, ils s’embrassent. A un moment il y a le mot « tendrement. » Et puis quatre orgasmes : trois pour elle et un pour lui. Bon. Et puis après il part comme il était venu. L’expérience lui a quand même coûté mille dollars en tout. Elle dit que ça lui donne un petit secret, un peu plus de confiance en elle.

C’est à ce moment-là qu’on me rappelle pour voir le radiologiste.
La tète encore pleine de ce monde quand même alternatif, où l’expérience traverse des frontières très privées, je me présente en tenant mon petit top vert mal fermé. Vulnérable.

« Alors… ce que nous voyons… ce sont des choses bénignes… il faut revenir dans six mois. »

Bon. Soulagement quand même. Je quitte la salle d’attente ensoleillée, l’Elysée, la chambre expérimentale de la fille aventureuse, et je retourne au bureau et à ma vie quotidienne.
Presque des petites vacances.

* * *

Postcard from the Waiting Room of the Radiography Department of a Small Hospital in New England

I had to come back for a diagnosis, which I had pushed back again and again. I finally gave in and made an appointment one unusually productive day. I was not really scared, and did not feel any urgency, but the idea of not doing what was expected of me hung over me like a threat. I had biopsies in the past. One with local anesthesia, on a surgery table, twenty years ago. “Enjoy! ” the doctor had told me while putting in the last stitches.
After that, I no longer had the opportunity for open-breast surgery. Thankfully. But from time to time I had to come back because they saw something on the mammogram. So I went back, let them squeeze my flesh, and it was a false alarm every time.

Today is a beautiful January morning, blue sky and no cloud.
I’m early, but the staff is already here. In the well-heated waiting room I glimpse magazines on small tables between chairs.
I stuff my bag and my jacket in the narrow locker and put on a loose-fitting bright-green cotton top opening on the front, then join a lady sitting on a chair wearing a matching outfit.
The waiting room is sunny, with windows looking out on the still fresh snow outside, and a few cars.

This feels like a mini-adventure in my well-ordered daily life: early morning departure, highway, office for eight hours straight, highway in the dark, then home.
I take a look at the magazines. I do not buy magazines anymore. I don’t remember when I stopped.

People mag, trashy cover, pictures of so-called stars that I have never heard of. Sometimes I have to settle for it when there’s nothing else. But what a waste of paper, what a waste of energy for everyone, I think very loud.

Today, I pick up Glamour (OK cover), and Pregnancy mag, to return to my youth and its pregnancies. Mostly to see how the world and fashion have evolved. There is an art to highlight a round belly. Not that my belly is round, but I am tired of the “skinny, or plus size” clichés. When you think outside the box, there can be some nice finds.
… a whole new page of new milk pumps … advice from those who have been there, reassuring remarks, or the opposite: “for me the epidural was much more painful than the contractions …” Frankly, do they need all these obsessions before a delivery ? Should not giving birth be a natural event? Now that we can, with the media, magazines, equipment manufacturers, clothing, pharmaceutical industry, we make it into a magazine. OK, so I too have been there, reading everything to be prepared to death.
So I can’t say anything. But I am very happy to be past this. I think the next baby I hold in my arms will be one of my daughters’. Nothing tempts me on the clothing side (yellow tights?), I do not miss anything.

Next magazine, Glamour. No, frankly, it does not speak to me. A girl in a bright graffiti print dress. The magazine underneath isn’t more attractive, too much white and gold.
On the side table, on the other hand, lies the American version of Elle, thicker, darker cover. A little more depth.
I leaf through.
Not bad.
Makeup: light skin, bright red lipstick …. Yes … not bad, especially in the magazine.
Aghrr: a girl, but I mean a girl the age of my daughter, 13 or 14, sitting on the back of a car, to sell an anti-wrinkle cream. Is the oldest marketing thing still working?
I turn the page.
A young woman with medium-length hair, pale complexion, bright-red lipstick again, in a loose striped shirt (I know, the old Vogue white-shirt staple) and jeans. This one holds my attention. And then lingering, my eyes go down. I read “La Parisienne.” There you are! No wonder, I had unconsciously recognized my roots: the confident pale complexion that hides under no tan, fine and light pencil lines, simple and discreet chic with the elegance of Audrey Hepburn. I mentally give myself a pat on the back at having passed some test.

And then, aha, Brigitte Macron. We see her with her husband, arm in arm, in the courtyard of the Elysée palace, as if they were going to buy a baguette together at the local bakery.
She wears (it’s important because we are in a fashion magazine): jeans, and a kind of jacket. I see mostly the jeans. What long legs … Well, I’m not going to copy the style, but it makes me very happy to see this couple here in the waiting room of the x-ray department of my little town’s hospital in Nouvelle England.
There you have it. I admit. I too am under the spell of Brigitte Macron. I find her beautiful. What personality! What allure! What style! How does she get that hair, that complexion? That smile!
I want to age like her, if that can be called aging.
I start reading, thinking that I will have to steal the magazine if I do not have time to finish.
A blaring TV on the wall prevents me from focusing on Brigitte’s words. She says, “No, I don’t feel like a First Lady. It’s an American expression, isnt’ it? Besides, I am neither the first nor the last. And I’m not a lady. “
It sounds right. If I were in her place, I would do the same.

Interruption for what I came here for. I hope no-one grabs the magazine I leave on the chair.

Ouch!
Stop breathing.
Breathe
Now turn around

Whew, the magazine is still there at the right page when I return.
She talks about her marriage, of course. She marvels, too, like us.

Her bedside books? Rimbaud, Baudelaire, and Flaubert: Madame Bovary.
Maybe she says that for an American audience who will easily recognize these French classics? Perhaps. Yet, I want to believe it. It suits her well, very classic. It suits me very well too.

I sigh with pleasure. It is so good to feel French in the waiting room of a small hospital in a small town on the east coast of the United States waiting for a mammogram.
Now that I have visited the Elysée palace, I turn the page.

Some personal stories are interesting. I don’t know yet if I’m going to read this one. The title catches my attention while pushing me away, but the black and white presentation keeps me reading. “What It’s Like To Pay For Sex For The First Time.”
True enough, men have done just that forever. What does it look like on the other side? It reminds me of when I was married (it seems to me I had a similar thought at some point.)
So I read.
The girl doesn’t beat about the bush.
The story fits on one page and the author does not struggle with too many scruples. She tested for us, so I follow her in the experiment.
Hmm. So is this how it happens?
Two or three details: yes, they kiss. At one point the word “tenderly” appears. And then four orgasms: three for her and one for him. OK. And then he leaves as he came in. The experience cost her a thousand dollars all in all. She says it gives her a little secret, a tad more confidence in herself.

That’s when the radiologist calls me back.

My head still full of alternative worlds where experiences cross very private borders, I step in, clutching my unattached little green top.

So … what we see … these are benign calcifications … just come back in six months.”

Good. Relief after all. I leave behind the sunny waiting room, the Elysée palace, the adventurous girl’s experimental bedroom, and return to the office and my daily life.

Almost a mini-vacation

Agenda Ironique de Janvier- Recap

 

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Mes amis, je vois des étoiles, des étoiles, des étoiles!
Voici venue l’heure de récapituler les contributions qui constellent ces jours-ci la toile astrale de nos blogs. Les autres ont, je le rappelle, jusqu’au 24 Janvier pour participer – donc j’attends patiemment. Il s’agit d’écrire un poème commençant par “Si j’étais toi” et compilant les dix bons conseils donnés par l’Étoile:

 

L'Etoile

Vous verrez que certains d’entre vous ont utilisé l’Arcane de l’Etoile par différents illustrateurs. Un vrai régal ! :

Valentyne, sur La Jument Verte : https://lajumentverte.wordpress.com/2018/01/14/si-jetais-toi/

Iotop, sur Le dessous des mots : https://ledessousdesmots.wordpress.com/2018/01/05/si-jetais-toi/

Plimpszeste: https://palimpzeste.wordpress.com/2018/01/06/larcane-xvii-letoile/

Laurence Délis, sur Palette d’expressions: https://palettedexpressions.wordpress.com/2018/01/06/comme-des-poussieres-qui-nourrissent-lame/

L’Atelier sous les feuilles: https://lateliersouslesfeuilles.wordpress.com/2018/01/08/la-bonne-etoile/

Cléa Cassia : Les dix étoiles du si j’étais toi – M.é.a.n.d.r.e.s.

Ecri’Turbulente: https://ecriturbulente.com/2018/01/14/message-interstellaire-pour-lagenda-ironique/

La Licorne, sur Filigrane : https://filigrane1234.blogspot.fr/2018/01/une-etoile-la-haut.html

Manuraanana : https://manuraanana.wordpress.com/2018/01/14/agenda-ironique-2018/

 

Si j’en oublie, dites-le moi!

Merci de nous faire lire !

C – pour Charlebois

Alphabet personnel du Canada: C – pour Charlebois

France 1982 – Deux salles de classe supplémentaires matérialisées dans une structure en préfabriqué qui ressemble à une cabane d’ouvriers flanquée entre le bâtiment de l’école (un ancien couvent imposant au centre-ville,) et la maison adjacente.
Entre les deux salles, un couloir aux parois en contreplaqué qui sentait fort la peinture, la colle et les relents d’un poêle à mazout. La peinture jaune pâle avait vite été décorée de graffitis : «Je suis un génie incompris, » des fleurs, des cœurs, des initiales, qu’on avait le temps de contempler et d’étudier parce qu’il faut toujours attendre entre la fin et le début des classes. Toute la classe piétinait en entrant le plancher poussiéreux qui grinçait et tanguait, ce qui renforçait le vertige provoqué par l’odeur.

L’histoire de ce génie incompris m’intriguait. Je me disais quel culot quand même ! Si c’était vrai, j’aurais bien connu la connaitre. Et moi au fait, peut-être que j’étais un génie incompris aussi. En fait je n’essayais même pas de me faire comprendre.

Dans ce monument précaire, provisoire, on nous envoyait pour les cours de dessin d’un côté ou de musique, de l’autre. Dans la classe de musique, l’odeur, puis le bruit. Le bruit des trente filles (c’était une école de fille) qui accordent, si l’on peut dire, leurs flûtes à bec, qui soufflent fort, qui remettent les trous en face des doigts.
La prof, une petite jeune femme un peu ronde aux cheveux courts nous faisait répéter ensemble la mélodie de « Je reviendrai à Montréal. »
Trente flûtes à bec dans la bouche d’adolescentes qui n’arrivent pas, le font exprès ou pas, qui postillonnent, ne contrôlent pas leurs flux d’air, produisant des souffleries stériles ou des cris stridents à casser les vitres.

Mi ..mi… fa.. sol… mi… sol… pfffff… do
Scriiiitch… pfffff … mi… couac… ré… do… la… sol

Je… re… vien… drai …à …Mont …réal
Dans …un… grand… Boeing… bleu… de… mer…

Pour ajouter au professionnalisme, Mme B. s’asseyait au piano droit déglingué pour accompagner la cacophonie. Tout ça sifflait comme un laborieux convoi traversant un ouragan sur l’arctique.

Cette chanson était bien connue. L’original par Charlebois passait souvent à la radio, une chanson rêveuse et nostalgique. Pour ma part, avant la reprise symphonique à la flûte à bec, elle me donnait envie de retourner à Montréal, moi qui n’y était jamais allée. L’émotion était tangible et transparente comme de la glace. Je sentais l’air pur, je voyais la réflexion du soleil dans les cristaux neigeux, les lacs étranges, les aurores boréales et la lumière du Labrador.
Mais quand on abuse des bonnes choses, on s’en dégoûterait presque.

Une décennie plus tard, j’avais l’occasion d’arpenter le long désert des rues qui n’en finissent pas, Qui vont jusqu’au bout de l’hiver, Sans qu’il y ait trace de pas.

Des trente flûtes mal embouchées ne restait qu’un petit souvenir anecdotique, mais je m’en souvenais quand-même, et je prenais ma revanche bien loin du petit cabanon qui empestait.

J’étais Charlebois. Je me mettais tout à fait à sa place. Nous étions interchangeables. La sensation du retour à Montréal était pure, sans même le nom d’une personne pour la ressentir.
Je vivais « le retour à Montréal. »

Depuis, je suis revenue de nombreuses fois, avec la même émotion que la première fois, et même de plus en plus forte tant il y avait de choses que Charlebois n’avait pas mentionnées dans sa chanson.

Imaginez une ville à taille humaine où le meilleur de la culture française, américaine et canadienne se mélangent. De la France on trouve les cafés, les librairies, la musique, la mode ; des Etats-Unis on a la familiarité, l’optimisme, le commerce; et du Québec on découvre l’accent, les expressions, la littérature, le sens de l’accueil et du décor, la politesse, l’humilité, la simplicité, le goût du rire et de la musique. Au risque d’avoir l’air d’une brochure de tourisme, je m’entête : une capitale cosmopolite avec des musées, concerts, théâtre, musique et danse de première classe, tout ça réuni dans une ville ou chaque petit quartier unique est accessible par métro, ou en vélo. Et je n’ai même pas parlé de la poutine.
Je devrais peut-être garder le secret avant qu’il s’évente.

 

B – Blé du Canada

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BLÉ DU CANADA

Nantes – du bureau de ma chambre
Vue imprenable sur
La page du bouquin à étudier
Le Bac à l’horizon.

Encore plus loin, terra-incognita
A laquelle on ne pense pas.
Le Bac ou la mort

Mais sur la table du petit déjeuner à la maison
Juste avant les jours d’examen
Soleil de Juin sur arbres en fleur
Il y a du Miel Crémeux du Canada

Ni miel mille-fleurs passe-partout
Ni miel de pin granuleux et amer
Mais un miel doux comme du beurre doux,
Avec un léger goût de vanille

J’imagine ces abeilles du Canada
Grosses et grasses commères
Potinant comme des concierges
Sur de douces fleurs aux tons pastel

On a vu aussi au supermarché
L’arrivée du pain en tranches blanches
Blé du Canada !
Dans lesquelles on entrevoyait
De vastes étendues moelleuses et pâles
Des hectares d’un grain plus tendre
Et plus généreux que le nôtre

Programme du Bac :
La Chine, l’URSS
Le Canada : grand producteur de blé
Après ? On parlait d’horizon bouché.
Certains sont très sérieux quand ils ont dix-huit ans.

Mais… un jour, on est libéré.
On croit à peine qu’on est sorti de cet entonnoir
Epiant une lumière au loin
De vastes étendues blondes
Sur le poster du Canada dans la cuisine de notre studio.

Droit devant, les grandes plaines libres !

Et puis un jour on y est, au Canada
Et c’est drôle, mais plus on s’approche
De l’horizon des espaces vides
Plus il s’éloigne
Devant, devant…

*

Dans l’alphabet de mon Canada: B pour Blé

Ma première année d’université, pour décorer mon studio, j’avais demandé des posters dans une agence de voyages. Tout à fait par hasard, j’avais hérité d’une image du Canada. Un paysage de champ de blé uniformément jaune sous un ciel uniformément bleu.
Le poster trônait dans ma cuisine. Ce n’est pas comme si je rêvais d’y aller. Qu’est-ce que j’aurais fait dans un grand champ de blé ? Je n’étais pas un corbeau!
Mais je voyageais malgré moi.
Je n’ai pas retrouvé l’image du poster, mais ça ressemblait à ça.

A – ALICE MUNRO

Alphabet personnel du Canada – A pour Alice Munro

Première rencontre à Portsmouth, dans le New Hampshire, dans une toute petite librairie locale. Quelque-chose m’avait attiré, le titre ? la couverture ?
Dear Life. La traduction du titre en français m’aurait peut-être moins attirée : Rien que la vie.

Dear life, comme le début d’une lettre, écrite à « la vie, » peut-être une lettre de rupture ? C’était prometteur. Moi aussi, j’aurais pas mal de choses à lui dire, à la vie ; quelques questions à lui poser, quelques points à mettre sur les i.
Mais ce n’était pas du tout ça.

En passant, dès qu’il y a « la vie » dans le titre, je sais que c’est pour bibi. On n’est pas introverti pour rien.

Dedans, c’était une collection de nouvelles, avec des personnages ayant une vie intérieure, tout au moins au moment précis de l’histoire ; des situations inhabituelles, beaucoup de voyages en train, en bus en voiture. Et justement, j’adore prendre le train ! Plein de mouvement intérieurs et extérieurs, tout ça avec des descriptions de paysages souvent enneigés et un peu tristounets, mais exactement comme je me représente le reste du Canada, puisque que je ne connais jusqu’à présent que le Québec, à part le saut en avion à Toronto qui ne m’a pas permis de voir beaucoup de paysage.
Donc le Canada, dans toute la splendeur de ses étendues plates et enneigées où il fait bon respirer et faire quelques pas dans la neige pour rentrer à l’intérieur vite.

Il y avait beaucoup de personnages femmes, avec des problèmes et des considérations de femmes. Je me suis retrouvée là. Par exemple : une jeune prof qui commence un emploi dans une école un peu retirée du monde, ses relations avec les autres enseignants, les élèves.
Ses histoires me semblaient intemporelles, plantées dans un paysage géographique et social, mais pas spécifiquement historique, bien qu’on en ait une vague idée. Elle ne se souciait pas de politique, ce qui me plaisait tout particulièrement : l’accent était mis sur la vie intérieure de ces femmes, leurs drames. Je n’avais jamais entendu le nom d’Alice Munro auparavant, mais je me demandais bien pourquoi. Je sentais bien que j’avais mis la main sur une valeur sûre. (ma copie n’avait pas d’autocollant Prix Nobel !)

La deuxième rencontre, c’était par le truchement de Cheryl Strayed, oui, l’auteure de Wild, lors d’un atelier d’écriture auquel je participais et qu’elle conduisait. Cheryl Strayed avant lancé à ronde « connaissez-vous Alice Munro ? une nouvelliste de haut niveau que tout le monde ne connait pas ! » Elle faisait bien-sûr appel à mon ego et mon sens de supériorité littéraire quand j’ai pu lever la main et dire « oui oui, M’dame ! moi je la connais ! »
Cette validation personnelle et accolade de lecture par une auteure que je respecte me l’a rendue encore plus chère. (Si j’ai rédigé des histoires ? moi, depuis ? c’est une tout autre question.)

Depuis, je me suis procuré Runaway (Fugitives en Français,) le recueil dont il était question. Et là, c’était encore mieux parce qu’il y avait un fil conducteur entre toutes les nouvelles : des femmes qui se font la malle.
L’idée me rappelait un roman que j’aimais bien déjà (c’est sûrement une catégorie littéraire,) par Ann Tyler, ou le personnage principal décide de tout plaquer : The Ladder of Years ou Une autre femme pour la traduction française.
Peut-être que c’est ce qu’on a envie de faire de temps en temps, nous les mères, surtout quand les enfants ou les maris ne sont pas de tout repos
Donc j’ai lu ce livre en cherchant des idées, des inspirations (50 façons de tout quitter), en cherchant un miroir de mes désirs de fuite à moi, surtout dans le passé parce que finalement je l’ai fait à un moment, divorcé, et que mon aînée est partie faire des études. Mais peut-être qu’on a toujours envie de partir.

Troisième rencontre : comme ma mère est une grande lectrice, je lui ai parlé d’Alice Munro. Peu de temps après, on discutait au téléphone quand maman m’a proposé de m’envoyer Fugitives en traduction Française. Je dois dire que l’idée me plaisait bien. J’ai beau adorer lire en anglais, ma deuxième langue après tout, je calais un peu sur ces histoires. « Attention, c’est assez soutenu comme lecture ! » me disait maman, comme si elle doutait de mes facultés intellectuelles ou même de mes intérêts littéraires et voulait me prévenir.

Trêve de plaisanteries.

Ce que j’aime justement dans ces recueils, c’est le défi de s’attaquer à quelque-chose de dense et de consistant, avec l’assurance qu’elle ne nous décevra pas et qu’on en aura pour nos efforts.

J’ai donc reçu la traduction en Français. Un livre de poche. Ecrit tout petit, ce qui n’arrange pas la santé oculaire, mais qui vaut quand même bien la peine de s’abimer un peu les yeux.
Et donc j’ai vérifié pour vous : c’est aussi bien en Français.

Au final, ce qui me plait surtout dans toutes ces histoires, c’est que la plupart ont la solidité de mythes resitués à nos jours, ce sont des fables contemporaines avec des personnages archétypaux en chair et en os. Par exemple cette presque vieille fille qui tombe amoureuse d’un homme rencontré un soir, puis qui se rend au rendez-vous qu’il lui avait proposé un an plus tard.
Ou l’histoire de cette adolescente qui croit comprendre qu’elle a été adoptée mais qui ne sait plus trop à qui se vouer jusqu’à ce qu’on sache à la fin de l’histoire. Presque un thriller !

Cette histoire-là est la dernière que j’ai lue, le temps d’un voyage en train, justement. C’était parfait. Je rentrais chez-moi au lieu de fuir, mais l’évasion qu’elle m’a donnée, elle, l’auteure, c’est justement ça qu’il me fallait. Un voyage au Canada.

*

Mon Alphabet personnel du Canada – voilà ce à quoi je m’attelle ces jours-ci.
Les vingt-cinq billets à venir devraient suivre l’ordre, si tout va bien, de notre alphabet familier.
Tout ce que vous apprendrez sur le Canada sera vu exclusivement à travers mes lunettes personnelles, donc un matériel en majeure partie subjectif !
J’invite vos commentaires.

#17 : « AH, JE RIS… ! »

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Cher lecteur, nous atteignons aujourd’hui plusieurs points cruciaux :
– la fin de cette série de mon blog sur Ma France, avec un billet préalablement intitulé
#17 : L’humour Français.
– l’anniversaire de ce même blog, que j’ai commencé il y a un an, en Octobre.

J’avais d’abord pensé qu’il y avait un humour typiquement français qui me manquerait, ou bien qu’on riait plus en France qu’ici, dans mon pays d’exile. Mais plus j’y ai pensé, et repensé, plus j’ai réalisé que mes plus gros fou-rires se sont passés ici, et que par conséquent, ce n’était pas l’humour français qui me manquait.

Justement, passons en revue ces crises d’hilarité :
La fois où, juste après la naissance de mon deuxième bébé, une gentille voisine avait sonné à notre porte pour nous offrir un plateau de Christmas cookies ou petits gâteaux de Noël faits maison. De retour à la table, j’avais été assez intriguée par le mini-marshmallow collé avec du glaçage blanc au beau milieu de la joue de Santa Claus, sous le bonnet rouge. Mais que signifiait ce petit monticule ? un gros bouton d’acné ? Cette idée de cette armée de Père Noëls avec leurs boutons d’acné clonés m’avait fait rouler par terre en me tordant les boyaux, jusqu’à ce que je réalise qu’ils étaient en fait censés représenter le pompon du bonnet du Père Noël.

La fois où au bureau dans lequel je travaillais, enceinte alors de mon première bébé, deux collègues et moi avions entamé une conversation devant la machine à café sur la bottomless cup of coffee ou tasse de café sans fond, qui fait référence à la pratique de certains café de vous remplir votre tasse gratuitement, l’image m’était venue de quelqu’un entrant avec une tasse de café sous la douche, ce qui en faisait une bottomless cup, image qui m’avait fait cracher mon café, m’avait secouée de hoquets d’hilarité et rempli les yeux de larmes.

Donc aucun rapport avec la France. Plutôt peut-être avec les hormones.

Ou alors peut-être plus récemment, dans Le grand blond avec une chaussure noire, la scène où le commissaire visionne sur grand-écran les photos de l’individu suspect, fraichement débarqué d’un vol, et qu’au lieu du personnage sombre et mystérieux attendu, on voit apparaitre des gros-plans de Pierre Richard les doigts plongés dans la bouche se débattant innocemment avec un caramel collé sur une de ses molaires, grimaces hilarantes qui semblent passer totalement inaperçues chez les policiers qui restent sérieux comme des papes.

Voilà donc ce qui me fait rire. Et s’il y a une forme d’humour français spécifique je me rends bien compte que je ne suis pas une spécialiste (comme je le suis du reste).

Ce blog a maintenant un an.
Je vois mes pages, poèmes et prose, mes pensées imprimées au cours des douze derniers mois, un reflet de certains aspects de moi-même, en quelque-sorte un miroir. Tout comme le vôtre, cher lecteur, et je trouve ça très intéressant.

J’ai l’honneur d’inviter à cette célébration la Castafiore, ce Rossignol Milanais si passionnée par son art qu’elle ne voit pas toujours le reste. Elle pavoise comme un coq dans la basse-cour, mais elle a beaucoup d’autres qualités, dont celle de me mettre en joie.

Et maintenant, de quoi allons-nous traiter dans ces pages ?

Pourquoi-pas du Canada, pour créer une sorte de trilogie : France, Canada, USA. Parce que je me propose rien de moins que ce challenge. Vous êtes prévenus.

La Castafiore

#13 – EXPOSÉ SUR LA FRANCE

 

#13 – EXPOSÉ SUR LA FRANCE
PAR ÉCOLIERS EXTRA-TERRESTRES DÉSORDONNÉS

Nord, sud, est, ouest
On a entendu des cigales à St. Guilhem le désert
On danse dans des petits bals du 14 juillet à Pérols la nuit
Il y a des champs de blé à Metz en été
Et des hortensias près du Mt. St. Michel
Du sable et du crachin à Noirmoutier en novembre
Et des coques dans la vase à La Baule
Des marrons à Redon
Et au nord ?
Des villes fantômes dans le brouillard
Des plages et des villages déserts
Au sud, ça sent la sarriette, le romarin et les anti-moustiques
A l’est il y a de la choucroute, des tartes flambées et des bretzels
Et à l’ouest, des cris de mouettes et des mats de bateaux
Un peu partout on y attrape des piqûres de moustique et des coups de soleil
Et en Provence faites attention,
Les pêches et les abricots mûrs vous dégoulinent sur le menton.

*

Un aspect français qui me manque est la diversité des régions de France, le caractère unique de chaque région, le fait d’être si facilement et si rapidement dépaysé d’une ville à l’autre. L’uniformisation nationale, et maintenant globale, n’a pas prise sur toute nature ou culture. En plus, j’ai des souvenirs précis que je voulais mettre noir sur blanc.

#11 – FAIRY TALE

 

The office ceiling lights shone very bright on her desk. It was almost ten o’clock in the morning and she pulled a bag of almonds out of her side drawer. Her desk area was stuffed with small stashes of foodstuffs: the cabinet behind her for instance opened onto a row of reference files and books, and a bag of apples which she had brought back from the supermarket; and occasionally a small bag of crackers as well. The factory where she worked as the main secretary was located at the end of a lonely road in a flat rural area, far from any lunch venue. Like every other employee, she brought her own sustenance for the long eight-hour work day.

She counted ten almonds.
Everyday at the time when hunger was the most unbearable she counted ten almonds in the palm of her left hand. Sometimes they were quite small and she allowed herself one or two more.

She then returned to her computer, munching on the dry nuts which gave her work of the moment a different flavor of elevated satisfaction and fullness. Poor little thing! Her dark hair curled around her pretty ears and her graceful little hands clicked on the keyboard but did she think about her lovely curls? Lunch time was two hours away and she remembered bitterly the day when some women in the office had pointed at her behind and said “secretary butt.” That’s what she was thinking about.

She knew she didn’t have a big butt, yet. She made herself a large cup of tea in a tall insulated cup. The hot sugar-free and milk-free liquid made her feel full for a while longer. At the age of fifty-one, she dreaded the natural displacement of body fats towards her mid-section, which all the magazines, books and media she was bombarded with had well-documented. And she could see that theory verified in many co-worker, friends and acquaintances, although not all of them. She didn’t want to be one more stat. She had read that with their healthy fats, fiber, protein, magnesium and vitamin E, the health benefits of almonds included lower blood sugar levels, reduced blood pressure and lowered cholesterol levels. They could also reduce hunger and promote weight loss.

She pulled a series of receipts out of a manila folder, opened the Expense management program on the computer and started matching the receipts with the American Express amounts. Her boss was a good man who managed the company between its headquarters in France and the United States branch, staying three weeks in each country alternately. Among her duties was the processing of his expense reports.
The first receipt was for a meal in a Parisian restaurant which she didn’t know, and that she looked up on the internet to make sure that she had the right name as it was barely legible. And also out of curiosity.
On the screen appeared a cozy restaurant room with white tablecloths, all set-up with wine glasses and a bread basket. It seemed to her that she was invited to sit down to look at the menu and choose between the raw oysters, the escargots or the foie gras as an appetizer. She was back in Paris at a restaurant she had visited with her parents in her youth, and the ambiance was so warm, so festive! The conversation turned around the cello she would one day learn to play. But what happens! She was reaching out to her glass of Bordeaux to clink with her father when the screen saver turned black.
The candle-lights disappeared. She was sitting there, with the piece of paper in her hand.

She took a second receipt which was for another restaurant in Paris, a bigger meal this time. The room that came up on screen was one she had once visited with her young husband of years before when he was first discovering France with her. She could see the table by the window, loaded with a dish of choucroute topped with potatoes and various sausages and meats. Even though she wasn’t crazy about sauerkraut, she could smell the delicious flavors of warm, briny smoked sausage and taste the sweet boiled potatoes. Oh surprise, how joy! The waiter brought up a bottle of Gewürtstraminer and started filling their wine glasses. She took the thick white napkin to her lips to wipe them before taking a sip.
The screen shut down: she was sitting in front of the naked black screen and the beige walls of the office.

There went another receipt. Right away she was sitting in a magnificent brasserie which seemed to sum up all of the most beautiful decors she had seen in Parisian restaurants, with historic mirrors which had seen crowds of diners through centuries, and might have witnessed the Exposition Universelle of 1889. The restaurant was bustling with the evening crowd and a candle was illuminating the splendid glassware on the tables. Her fork was halfway down the melting heart of a chocolate profiterole glistening with a layer of warm dark chocolate sauce. And there were two more of those after that first one! She lifted the loaded fork to her salivating mouth: the screen went blank.

Her stomach made itself known with a slightly painful pang and she looked at her watch. Ten past noon and her lunch time was at twelve-thirty.

She picked up another receipt. This time she knew that the visit would not last and that when the screen-saver came up, all would disappear and she would be back to her clean desk at the factory.

This one took her back to an unknown Italian restaurant where she shared a feast of tournedos with pommes dauphines, sole meunière, and pasta dishes of all kinds, followed with cheeses and a sampling of rich desserts including crème caramel, chocolate mousse and even a Mont Blanc when it came up, with friends she didn’t even know she had yet. And she was by then so full that she couldn’t swallow another macaroon.

That’s when the factory lunch buzzer rang up to announce twelve thirty. She got up from her desk chair, picked today’s apple in the closet behind her and pushed the cafeteria door. Inside, some of her coworkers were already sharing a table and chatting over home-made boloney sandwiches on Wonder-bread. She pulled one of her frozen lunches out of the company freezer: 240 calories worth of glazed chicken and rice. With a couple cut up green-beans. She washed the apple in the sink while the black plastic tray turned around and around under the microwave light.
Nobody knew the marvels that she had seen and in the middle of what splendor she had been working that morning.

#6 – L’ESTHETIQUE PARTOUT !

ODE A LA FRANCE

Un air d’accordéon ténu
Fragile comme un stéréotype
Toucherait délicatement
De son harmonie mystérieuse
Un peuple au style nostalgique
Et au plaisir démocratique

Joie de vivre, l’odeur du métro
Eau de toilette pour intimistes
Parfumerait naturellement
Des habitants aux yeux brillants
Aux vêtements chics et raffinés
Et aux luxueux maquillages

Dans des chansons tendres et moqueuses
Dans la campagne de bon ton
Règneraient beauté ingénieuse
Esprit spontané et badin
De ce pays de mon enfance
Aux couleurs et au goût de la France

Je rêve d’un pays pétillant
Où le subtil champagne fin
Comme un je ne sais quoi privé
Aurait un air intelligent
Spontané gai et élégant
De la France et de ses frontières.

Louis XIV shoe

Quand professeurs et spécialistes, et peut-être aussi les habitants des autres planètes, décortiqueront mon œuvre posthume, ils se poseront sûrement beaucoup de questions sur ce poème. Hélas, je ne serai pas là pour les aider. Mais sans doute verront-ils une vague ressemblance avec la fameuse Ode de Ronsard, Mignonne, allons voir si la rose ? Et oui, voici mon ode à la France. Du vin nouveau dans de vieilles bouteilles.
L’idée générale était que la France est unique pour son esthétique omniprésente et particulière. Il y a une esthétique Japonaise évidente, ou Chinoise, ou Mexicaine. L’esthétique Française, elle aussi, se reflète absolument partout : dans les rues piétonnières, les fleurs qui les décorent, dans les jardins. Partout, et je dis bien partout, de la Bretagne à l’Alsace, du Nord au Languedoc Roussillon, l’esthétique contemporaine joint l’esthétique du passé et se mêle à l’architecture et toutes les autres formes d’art visuel ; ainsi qu’à la musique, la gastronomie, la littérature, et le cinéma bien sûr. Ce sens se voit immédiatement dans l’apparence des Français, leurs vêtements, et même parfois leurs sites web.
Il fallait le dire.
Je le fais.

#8 – LES EMISSIONS LITTERAIRES A LA TELE

Apostrophes

J’entrai sur le plateau de l’émission, et sentis l’épaisse couche de fond-de-teint couvrant mon visage fondre sous la chaleur des projecteurs. La maquilleuse devait avoir l’habitude et je devais lui faire confiance. Peut-être que ça donnait un effet hydraté peau-jeune ?

Les autres invités et moi étions assis en rond sur des chaises, un peu comme à l’école, quand le générique de l’émission retenti. Je m’étais toujours demandée, pendant toutes les années où j’avais regardé Apostrophes, si les invités entendaient vraiment le générique, et j’avais maintenant ma réponse.

Après les dernières notes, Bernard Pivot jeta un coup d’œil à la caméra, puis vers nous, tandis qu’une mèche de cheveux tombait sur son front, et presque son œil :

« Et oui ! Bienvenue à la 725e émission d’Apostrophes ! Sans préambule, permettez-moi de vous présenter nos invités ce soir : M. Vladimir Nabokov vient nous parler de son nouveau roman : Le don. Il n’est plus nécessaire de présenter M. Nabokov. »
Un tonnerre d’applaudissement s’éleva dans la salle, mais fut rapidement abrégé par le présentateur.

« Nous accueillons également ce soir Muriel Barbery, pour son roman intitulé « L’Elégance du Hérisson 
La jeune femme tourna son visage vers l’audience et esquissa un petit sourire coincé. Le trac sans doute. Elle n’avait pas l’habitude. Moi non-plus.

Comme je l’avais vu faire bien des fois à la télévision du point de vue d’un canapé ou d’un autre, Bernard Pivot passait rapidement d’un auteur à l’autre : « Virgine Despentes, vous nous présentez votre roman : Vernon Subutex … »
Une jeune femme blonde leva des yeux un peu fatigués, comme si elle avait mal dormi la veille. Je la comprenais.
La salle applaudit encore une fois, pendant que Bernard Pivot poursuivait : «Nous avons beaucoup de chance ce soir puisque Marguerite Duras est venue nous parler de son dernier roman Moderato Cantabile. »
Une femme entre deux âges aux larges lunettes salua le présentateur et la caméra d’un bref sourire.

«Tournons-nous maintenant vers l’auteur américain Charles Bukowski qui nous a fait l’honneur de se joindre à nous avec un recueil de poèmes : L’amour est un chien de l’enfer, traduction française de Love is a Dog from Hell. » L’écrivain sursauta, ajusta des écouteurs qui devaient lui traduire les commentaires de Bernard Pivot, salua la caméra puis se renfonça dans son siège.

«Et finalement nous accueillons pour la première fois une invitée encore obscure, mais tout de même bien présente, je vous prie de saluer Véronique Hyde…»  je levai la tête à mon tour d’un air que je souhaitais décontracté, comme on me l’avait enseigné quelques heures auparavant, esquissai un petit sourire, et remis le nez sur mes genoux.
J’avais été surprise, agréablement surprise, par cette invitation : quelles étaient les chances que je sois invitée à une émission littéraire dans cette vie ? et mon émission littéraire préférée, et qui avait d’ailleurs disparu ?
Bernard Pivot avait déjà repris : « Commençons sans plus attendre … M. Nabokov, vous nous présentez Le don. Pourriez-vous nous parler de votre inspiration pour ce livre ? »
« Mon ami, Rachmaninoff, c’est lui ! » coupa l’écrivain.
« Ah oui ! Notre générique – C’est exact, la plupart de nos auditeurs peuvent reconnaitre le Concerto #1 de Sergei Rachmaninoff– Vous avez donc connu le grand Rachmaninoff en personne? »
L’œil de Pivot était encore plus admiratif que de coutume.

« Oui, nous sommes compatriotes, il m’a donné $2000 quand je suis parti aux Etats-Unis avec ma femme, ainsi qu’un de ses vieux costumes – j’étais bien jeune et sans le sou à l’époque et il m’était venu en aide.»
Son débit en français était plutôt lent et élaboré. Je jetai un coup d’œil sur le veston de l’homme et cru voir en effet des traces de retouches sur des manches un peu élimées. Les vagues sentimentales et dramatiques du concerto résonnaient encore dans mes oreilles et dans mon être.
« C’est assez fantastique – et cette histoire ferait sûrement l’objet d’une autre émission, mais hélas nous sommes limités par le temps, puisque nous sommes ici pour parler de votre livre – une des questions que nous nous posons tous est de savoir si c’est votre vie réelle qui vous a inspiré le personnage de Fyodor, le jeune poète. »

« Oui et non, bien sûr. Ceci est un roman et non une autobiographie, mais j’ai voulu en effet revivre et retracer un peu la portion de ma vie que j’ai vécu en Allemagne, et d’en tirer des portraits vivants. »
« Et je crois que vous avez réussi. Vos personnages sortent littéralement de la page. Mais une question m’a turlupiné au chapitre 5 : quand le personnage principal, Fyodor, se dénude près du lac pour prendre un bain de soleil, et se fait voler ses vêtements, est-ce basé sur la réalité ? »
« Euh, voyez-vous, oui, nous pouvons dire que cet événement est bien arrivé pendant ma jeunesse, et que j’ai été ravi de le revivre dans ces pages.. . »

Tous les autres invités se penchaient maintenant d’un air intéressé. J’avais moi-même lu le livre et me sentais en terrain familier, bien que je n’aie eu aucune question à poser au grand Vladimir Nabokov.
Je me contentais donc de garder la bouche fermée et les yeux ouverts.

« Merci de nous éclairer, M. Nabokov. Je me tourne vers nos autres invités, et je vois que Mme Barbery a une question peut-être ? »

« Oui, » s’éleva la voix de la jeune femme. « Je voulais noter comme j’adore vos livres et que vous m’avez inspirée dans mon roman. Mais je voulais aussi commenter que certains de mes lecteurs me demandent si je suis la concierge laide et grassouillette de mon roman, et si j’aime les coquillettes. »

« Mais oui! cessons de poser toujours les mêmes questions ! »  s’exclama Marguerite Duras, «élevons un peu le débat ! Est-ce que mon roman est autobiographique ou non ! Là n’est pas la question ! La vraie question est de savoir s’il va faire une différence dans la vie des lecteurs. Je crois que le rôle de l’écrivain est de poser une question, une vraie question. Prenons le taureau par les cornes ! parlons du communisme, du féminisme ! »

« Tout fait d’accord ! » répondit la femme qui se trouvait à sa gauche. Nous devons lever le poing, pas nous reposer sur nos laurier de publiés. Oui, on ne peut pas se permettre de ne penser qu’à des causes personnelles et égoïstes. Je crois que le rôle de l’écrivain est d’utiliser sa puissance pour le mieux du reste du monde. Une révolution du peuple ! »

Bernard Pivot sembla bondir sur sa chaise en ajustant ses lunettes et sa mèche tout en se tournant vers elle d’un air interrogateur.

« Très bien, alors tournons-nous maintenant vers Virginie Despentes et son roman, Vernon Subutex. » « Nous changeons ici de registre. Voici un roman assez… disons, controversé, n’est-ce pas Mme Despentes. Votre personnage est assez différent du Fyodor de M. Nabokov… »
« Oui, tout à fait. Je pense que le personnage Fyodor est un garçon très ambitieux, et que le mien l’est beaucoup moins, ou tout du moins la société lui a mis des bâtons dans les roues et il est pris dans une problématique sociale très différente, ainsi qu’un tissus de conditionnements absolument autres. »

« Ormis qu’ils sont tous deux du genre humain, il ne pourrait y avoir plus de différences !» continua Pivot. « Peut-être, cependant, pourrions nous mettre en parallèle le fait que les deux sont un produit de leurs sociétés respectives. »

Pivot fit signe à Muriel Barbery qui avait levé le doigt timidement : « Oui, et je voudrais faire remarquer comme le personnage de mon roman, la concierge, est-elle-même enfermée dans une sorte de destinée déterminée qui la limite d’une certaine manière, mais la laisse s’exprimer, la force à s’exprimer, d’une autre. »
Virginie Despentes leva les yeux et hocha la tête d’un air entendu: « Je me sens investie d’un rôle de dénonciation des errances de notre société. Sans nous, où en serions-nous !»

« Oui, et il est temps que les temps changent ! » opina Duras.

« Mme Duras, votre roman pose des questions, mais de façon très ambiguë, n’est-ce pas ? Cet homme et cette femme qui boivent du vin rouge à la table d’un café, faut-il y voir le portrait d’une révolution en sourdine, la remise en question de la place de la femme, et un commentaire sur la lutte des classes ? »

« Bien vu, mon cher, c’est bien cela. Est-ce que j’ai entendu que Mr. Bukowski avait apporté des bouteilles ?»

« Des bouteilles ? ah oui, ses bouteilles. Mais une autre question me démange – merci de me répondre : le petit garçon et sa leçon de piano… pourquoi la mère ne lui trouve-t-elle pas un autre professeur ? pourquoi se soumet-elle, ainsi que son fils chéri, à cet individu tyrannique et borné qu’est ce prof de piano ? »

« Ah, oui, ceci fait bien partie de notre question. Mais je vous laisse, ainsi que tous les lecteurs, y répondre. En aparté, oui, il y a de bien meilleurs profs, d’un autre côté, la mère est une chiffe molle qui doit se secouer un peu, quelles que soient les idéologies. »

“Let’s all go for a drink!”
Charles Bukowski , qui avait l’air de s’ennuyer jusque-là, s’était levé et vacillait sur ses jambes.

« Mais oui ! Buvons ! » répondit Marguerite Duras, se levant elle-même. « Mme Despentes, vous avez un style unique et dressez un portrait assez sombre du monde dans lequel vous vivez. J’aime beaucoup votre livre et j’aimerais hors-plateau discuter un peu plus l’état des choses féministes. Venez avec nous! »

« Euh oui, mais moi j’ai arrêté de boire ! « s’exclama Virginie Despentes, l’air un peu ennuyé.

« Je veux bien, » lança Bernard Pivot, « mais juste en passant, Monsieur Bukowsky, pourrions nous placer quelques phrases sur vos poèmes? pensez-vous vraiment que l’amour soit un chien de l’enfer ? »

« En tout cas, vous me faites bien rire ! » osai-je lancer à son passage, chaloupé,  devant moi. « Il y a tant de tendresse et de désespoir dans vos poèmes. Je crois qu’il y a un peu de Bukowski en moi ! »

L’auteur américain ne répondit pas à ce qu’il n’avait pas dû entendre puisque lui, Duras et Despentes étaient déjà plus près de la sortie que de la scène.

Il ne restait que Nabokov, héberlué mais impassible, Muriel Barbery et moi-même, assis sur nos chaises. Muriel parut secouée d’un rire qui menaçait de ne plus s’arrêter.

Bernard Pivot se tourna alors moi en souriant, « Ah, ces auteurs américains ! … Madame Hyde, merci de vous joindre à nous ce soir ! »

« Véronique suffira . Mais c’est moi qui vous remercie. J’adore votre émission depuis mon enfance et c’est un grand honneur pour moi que d’être invitée sur le plateau d’Apostrophes. »

« Et bien, Véronique, on peut dire que votre texte est … expérimental , si je comprends bien ? »

« Oui, en effet, il se trouve que les livres qui se trouvaient sur ma table de chevet se sont animés un beau soir, que tous ces auteurs ont entamé une conversation qui a donné lieu à des scènes et des dialogues improbables mais tout au moins créatifs. »

« Vous ne m’avez pas loupé, dites donc ! Je conseille donc à tous nos lecteurs de jeter un coup d’œil à votre blog, puisque vous partagez vos écrits sur un blog, nouvelle plateforme très de-nos-jours. »

Je hochai la tête, pendant que l’animateur regardait sa montre :
« Et bien nous vous remercions tous ce soir pour votre participation à cette émission extrêmement exceptionnelle puisqu’ Apostrophes n’existe plus depuis 1990, et que vous nous avez donné l’opportunité de revenir. C’est tout de même épatant !

Régie, un petit coup de Rachmannoff pour mettre fin à ce chapitre ! Merci à tous !»

Charles Bukowski Drinking on the Set of Television Show

*

J’ai dû quitter la France vers la fin de l’histoire de l’émission littéraire Apostrophes, que je ne regardais pas assidument mais sur laquelle je tombais de temps en temps. C’était toujours un petit trésor de complicité entre écrivains et présentateur.
Je n’ai jamais trouvé l’équivalent aux Etats-Unis, et je n’ai pas pu constater encore ce qui se passe en France à présent. J’espère qu’on continue à s’amuser.

Cette conversation est fictive, bien évidemment, mais ces auteurs étaient vraiment sur ma table de chevet, parmis d’autres. C’est par la suite que j’ai réalisé que Marguerite Duras, Vladimir Nabokov, et Charles Bukowski  étaient réellement passés par Apostrophe. Et énorme surprise de voir que ce dernier avait réellement fait un coup d’éclat.  La morale de l’histoire est probablement que la réalité est plus étrange que la fiction.