COMMENT SE DEBARRASSER D’UN VIEUX MATELAS (DANS L’ETAT DU MASSACHUSETTS) EN 20 ETAPES

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Tutoriel / Guide pratique

Cela peut arriver à tout un chacun : on achète un nouveau matelas et il faut bien se débarrasser de l’autre. Ma fille étant partie faire un petit voyage, l’idée m’est venue de lui faire la surprise d’enlever le matelas qui encombrait son intérieur. Au cas où ça vous arriverait, cher lecteur/trice, je partage le mode d’emploi.

  1. D’abord, tirer le matelas, comme on le ferait un cadavre, hors de l’appartement, le faire glisser le long des marches en laissant partout derrière de petits morceaux de matière non-identifiée pour les voisins.
    Puis tirer encore tant bien que mal l’énorme matelas mou qui fait trois fois votre taille et votre poids hors de la maison et le long le trottoir. Vos ongles agrippent le rebord de la couture, prêts à s’arracher. Après plusieurs arrêts pour reprendre son souffle, comme sur le chemin de croix, s’arrêter finalement devant la maison, en se disant que la mairie sera ouverte lundi (on est samedi), Le temps passera vite et personne ne saura rien, ni vu ni connu.
    Savoir qu’il suffira d’obtenir du greffier un autocollant orange ($5) pour la collecte des articles volumineux – comme vous l’avez fait l’année précédente avec votre propre matelas.
    Penser à la joie du moment où vous enlèverez l’enveloppe de nylon jauni et couvert de taches douteuses qui enveloppe le matelas. Se demander s’il provient de générations de magasins d’occasion.
  2. Retirer l’enveloppe de nylon. Admirer la blancheur du matelas défoncé en dessous. Il est maintenant bien plus présentable. Fourrer le « protège-matelas » dans votre poubelle.
  3. Laisser l’énorme matelas avachi contre l’arbre comme si de rien n’était, puis rentrer à la maison.
  4. Vérifier la météo. Constater qu’il y a une alerte au déluge pour le lendemain. Se demander s’il est sage de laisser le matelas dehors. Puis se demander comment le rentrer dans le cabanon, autant de mètres supplémentaires à trainer le matelas.
    Tirer et pousser le matelas dans le cabanon en 1) vous félicitant d’avoir un cabanon et 2) d’avoir eu la présence d’esprit de regarder la météo.
  5. En profiter pour jeter un coup d’œil en passant sur l’ouverture de la mairie Lundi matin pour vous procurer le fameux autocollant.  Se laisser divertir par l’onglet sur le recyclage et l’enlèvement des déchets.
    Ne pas en croire ses yeux : un formulaire annonce que l’enlèvement des matelas est aboli depuis le 22 Novembre de l’année précédente. Constater qu’il n’y a pas d’alternative, pas de conseils autres que : Apportez votre matelas vous-même au centre de recyclage et payez $75.
    Ou bien débrouillez-vous comme vous voudrez.
  6. S’exclamer : « $75 pour se débarrasser d’un matelas ? »
    Se dire que ce matelas taille large ne tiendra jamais ni dans sa voiture, ni sur le toit.
    Se demander comment se défaire du corps en se posant les mêmes questions que se sont posés des tonnes de gens : le jeter dans la rivière ? le couper en petit morceaux ?

  7. Se dire qu’il y a certainement un tutoriel sur Youtube qui explique quoi faire.
    Effectuer des recherches. Trouver de plus en plus d’articles confirmant que l’enlèvement des matelas est en effet aboli dans l’état du Massachusetts, et seulement dans le Massachusetts. Se sentir montré du doigt par Dieu.
  8. Essayer de penser aux gens qui pourraient vous prêter leur camionnette. Vous n’en connaissez pas.
  9. Penser à l’ironie de la chose : le cadavre que vous trainiez, il faudra effectivement le couper en petits morceaux. Comme Dutroux et Pélagie Rosier dans Les demoiselles de Rochefort.
  10. Se rendre à la quincaillerie et acheter une pince coupante, un cutter géant et des sacs poubelle.
    Visionner d’autres vidéos YouTube comme celui qui montre deux femmes dans un parking avec un cutter et des sacs poubelle, qui ont l’air de ne pas savoir ce qu’elles font.
  11. Fermer YouTube.
  12. Quelques jours de réflexion plus tard, et lors d’une journée ensoleillée, s’approcher à nouveau de la dépouille. Selon les directions glanées ici et là, entamer le pourtour avec le cutter. Se demander si la lame est émoussée, ou si la peau du macchabée est particulièrement épaisse.
    Enlever son manteau dans le cabanon non chauffé.
    Se dire que ça va prendre du temps et brancher le vieux haut-parleur wifi. Penser subitement à Michel Sardou (sans raison aucune) et trouver une chaine de musique française pop des années 80 pour se donner du cœur à l’ouvrage.
    Reprendre la coupe chirurgicale d’autopsie du matelas en compagnie de Michel Sardou (Femme des années 80).
    Trouver très vite que l’anatomie de ce matelas n’est pas du tout la même que celle montrée sur YouTube. Il ne s’agit pas d’un cadavre normal mais d’un mutant. Garder espoir et se dire que l’on a toujours été pleine de ressources.

  13. Enlever avec succès l’épiderme supérieur de la chose et le fourrer dans un premier sac poubelle.
  14. S’armer du coupe-fil et couper les grosses attaches de métal tout en écoutant Catherine Ringer (Andy). Se féliciter d’avoir les bons outils.
  15. Un fois les attaches détachées, entamer la seconde couche épidermique et, en utilisant toute sa force et son poids, décoller la couche de molleton. La fourrer dans le sac poubelle.
  16. Observer que l’organisme du défunt, i.e. son squelette, se compose de 23 rangées de ressorts individuellement emballés dans des tubes de papier-tissu blanc et solide, lesquels sont maintenus ensemble par la couche de fibres molletonnée inférieure et que par conséquent, il faudra couper le long des 23 rangées pour obtenir des bandes qu’il suffira d’enrouler et de déposer dans les sacs poubelle.
  17. Se saisir de la paire de ciseaux de taille industrielle fraichement acquise, se dire que le processus est maintenant enclenché et que si la musique est bonne, l’opération ne devrait prendre que quelques heures.
    Se mettre à la tâche hardiment.

  18. Se débrouiller pour isoler et découper autour de la partie centrale du matelas défoncé, ou tous les ressorts jadis hélicoïdaux sont maintenant en purée et impossible à trier. Fourrer l’ablation dans un sac poubelle.
  19. Après quelques heures de travail acharné, considérer les 10 sacs poubelle qu’il faudra écouler petit à petit dans les collections de déchet hebdomadaire. Eteindre la bande son.

  20. Admirer le travail.

CHANGEMENT DE PERSPECTIVE

Plusieurs fois j’ai observé
le matin en buvant mon café dans le fauteuil près de la fenêtre
une branche qui plonge, puis balance comme un trampoline
et puis cette petite bestiole, un écureuil
qui disparaissait vers le tronc.

Ce n’est pas un nouveau-venu
Je l’ai entendu galoper de temps en temps
tip tip tip tip, le long de la toiture
Je me demandais quelle course il effectuait
à toute allure
transportant de petites graines,
pour une raison ou pour une autre
d’un côté du toit, puis de l’autre

J’avais toujours pensé
que les animaux étaient voués
à lutter en permanence pour subsister
qu’ils passaient leurs courtes vies à guetter
des graines dans la neige
un moustique dans les airs
un mulot dans l’herbe
une proie dans la toile

J’étais désolée pour les pauvres canards
dans les mares gelées, sans manteau
sans doudounes les moineaux

Dans le froid, les éléments
la faim…

Et puis voilà que sur Facebook,
et puis plus tard sur Instagram,
j’ai vu des canards glisser dans la mare, puis regrimper la pente
j’ai vu un pigeon s’installer sur une girouette pour faire un tour de manège
j’ai vu un berger allemand et un poulet jouer à cache-cache

Bref, grâce à Internet, ma perception de l’ordre du monde
est en train de vaciller

Depuis que je l’ai vu plonger
comme un trapéziste sous mes yeux,
la branche oscillant de haut en bas, sous son poids
et lui rebondissant avec, pour disparaître dans les feuillages roux,
et recommencer un peu plus tard,
depuis que j’en ai la preuve,

je n’hésite plus à faire des jeux
sur mon téléphone, moi qui ne jouais jamais,
en essayant de me sentir moins coupable
de perdre mon temps.

Illustration glanée sur …  tattoosboygirl.com

L’IMAGE FINALE

Mon oncle Roland et moi errons dans les dédales du parking de l’aéroport Charles de Gaulle. Il est venu me chercher (j’arrive de mon exil aux US pour des vacances en famille,) mais il ne sait plus où il a laissé sa voiture.

Si quelqu’un mourait ici d’un infarctus personne ne le saurait ! il resterait là. Mort ! 
Je souris intérieurement. Peut-être même extérieurement. Il râle assez fort pour que les rares passants en ce matin de semaine sachent ce qu’il pense. Depuis dix minutes on cherche sa voiture qu’il pensait avoir garée à cet étage du parking. Elle a été volée ! 

Roland est le demi-frère de mon père. Il n’est plus tout jeune.
Si je raconte cet épisode ici, c’est pour clore le récit de mes retrouvailles virtuelles avec mon grand-père. Mon oncle est la seule personne vivante, à part mon père, qui ait connu ce grand-père et qui pourrait m’évoquer, sinon l’homme, au moins un peu de ce monde passé.

Côte à côte, nous déambulons avec ma valise dans les aires grises et sans âme des parkings silencieux.

Je sens sa détresse qui monte. L’embarras. C’est peut-être aussi l’émotion de rencontrer sa nièce qui l’a distrait.
Je suis patiente, même si le décalage horaire se fait sentir – le vol Boston-Paris se fait toujours la nuit. Je suis partie tard la veille, mais j’ai dormi un peu dans l’avion.

Il a accepté la tâche que lui a proposé mon père, de me conduire de l’aéroport à la gare Montparnasse d’où je prendrai le TGV en direction de la Bretagne.
J’aurais facilement pu prendre la navette de l’aéroport mais mon père a insisté pour contacter son frère, lui confier une mission pour nous mettre en rapport. C’est la débrouille, le système D.

Finalement mon oncle se rend compte qu’il s’était trompé d’étage. On remonte dans l’ascenseur. Après une heure d’errance, gros soulagement.

Maintenant on peut faire la traversée de Paris.

Toutes les rues ont une histoire pour lui. Il me fait visiter une ville de carte postale que lui seul connait. Moi mes repères sont très différents : là où j’ai travaillé, là où j’habitais, mon studio rue des Batignolles, P&G à Neuilly, les quartiers où j’aimais me balader, les stations de métro. Evidemment, il y a aussi le quartier où je suis née, où j’ai grandi.
Mais son Paris à lui est peuplé de nos ancêtres.

C’est là que Rose, ton arrière-grand-mère tenait un atelier de repassage. Ici, ta grand-mère achetait des fournitures de peinture. Elle peignait.

Saint-germain : on allait de bar en bar, la nuit. Le but était de faire le plus de bars possibles.

Les cafés rutilants qu’il me montre sont des théâtres, scène et parterre, où se déroulent les drames et comédies de la vie parisienne. Il y a des étalages d’huitres, d’autres ont des stands de crêpe attenants. Rien de spécial, sauf si on vit comme le reste du monde, ailleurs.

J’aimerais réaliser un film de cette visite, pour moi-même. Parce que ma mémoire est pleine de trous. Pourquoi une telle richesse de passé et d’histoires familiales alors que j’aurai tout oublié dans quelques mois.

Mais bientôt on arrive à la gare Montparnasse. La gare des bretons puisque ses lignes desservent l’ouest de la France. Il y a la gare de l’Est, la garde du Nord, la gare St Lazare, et la gare Montparnasse. Les deux dernières me sont les plus familières.

A l’intérieur, il nous reste un peu de temps. Nous nous installons à une table de café parmi les voyageurs. On parle un peu de tout, mais au milieu de la conversation, il part sur un souvenir. Ça me rappelle ton grand-père Gabriel, je le revois… 
Je ne sais pas quoi dire.  Il me peint l’image du naufrage à la fin d’une vie qui ressemble à une course d’obstacles.

Je vois qu’il les revoit encore, ces images et qu’elles lui font toujours mal.
De plus en plus je comprends que la vie est faite de beauté et de laideur entremêlés, qu’on ne peut pas faire l’économie du malheur, de la maladie, physique et psychologique.
Je voulais remettre les pendules à l’heure, remettre en contexte la vie entière d’un homme, sans garder seulement le pire. Je vois plus clairement maintenant les contrastes, les zones d’ombre et de lumière. Ce jour-là, il me parlait de l’ombre. Je sais que ce n’était que contraste.

Recherche de toilettes : Regarde là-bas, ces sanisettes. Il y a un truc pour ne pas payer, je vais te montrer. 
Je ne sais pas si je dois le prendre au sérieux. Pourquoi éviter de payer deux euros pour ces nouvelles installations de toilettes autonettoyantes ? Mais je sens qu’il vit dans un autre monde, celui du passé, à la guerre comme à la guerre, un monde où il faut se jouer de l’adversaire, pour économiser des bouts de ficelle.
On dirait que d’autres petits malins ont déjà forcé la porte de la machine et qu’elle ne ferme plus entièrement.  Ce n’est pas de la délinquance, c’est encore du system D. Pourquoi payer pour pisser ? les hommes, de toute façon, n’ont qu’à trouver un angle sombre et le tour est joué. Mais pas ici quand même.

L’heure du départ approche. Encore sonnée par l’intensité des histoires qu’il m’a racontées, et par ma nuit de voyage, je marche à ses côtés jusqu’à la porte du train. A l’intérieur, j’aperçois des petites lampes sur toutes les tables du wagon restaurant. Une atmosphère confortable, intime s’en échappe.

Avril à Paris, les marronniers sont en fleur, mais il fait tout de même un peu froid. Il me dit « garde cette écharpe, je te la donne. »  J’enroule son écharpe autour du cou. J’ai gardé cette écharpe pendant longtemps.

ACTE X -LE MARCHEUR DU VAL-DE-GRACE

A quoi pense Gabriel pendant son trajet entre le Val-de-Grâce où il travaille, et son foyer, rue Pascal ? Que voit-il, mon grand-père que je n’ai jamais connu ?

Ce n’est pas une longue distance, juste une dizaine de minutes.

Il a le choix de l’itinéraire, selon l’humeur du jour. On peut passer par la rue St. Hippolyte, laide et venteuse, ou la rue Claude Bernard.
Je parie qu’il préférait cette dernière, continuant sur la rue de l’Arbalète, la rue des Lyonnais, le Blvd de Port Royal, puis la fameuse St. Hippolyte à nouveau.

S’il veut l’éviter à tout prix, la rue St. Hippolyte, il peut toujours continuer la rue Claude Bernard et tourner au coin de la rue Pascal. Deux tronçons, angles droits. Moins de rebondissements et de détails sûrement. Moins de dentelles d’architecture, d’ombre et de lumière, de coins et de recoins avec leurs odeurs de pisse. Plus de devantures de magasins. Autant de crottes de chien.

A quoi pense-t-il pendant son trajet quotidien ? au ressac des flots au large des mers d’Islande ? A la rude traversée de l’Allemagne ?

On est 1945, la guerre est finie.  Pense-t-il au jour au jour où il est arrivé rue Pascal ?
Il s’est passé des choses depuis.

Il y avait déjà deux petits gars, mais le plus âgé est parti vivre chez sa grand-mère pour faire un peu de place.

Pense-t-il à sa femme ? Pense-t-il à leur bambin de deux ans qu’il va retrouver chez lui ?

Pas facile d’être père, le sien, il ne l’a pas connu. Les enfants, d’ailleurs, c’est surtout l’affaire des mères. Lui, Gabriel, avec son passé d’orphelin, de Rouletabille, il ne s’est pas gêné pour continuer le combat, celui de la résistance locale. Il serait même reparti faire des siennes dans sa Bretagne natale, selon certains. Histoire de ne pas se faire attraper à nouveau.

C’est peut-être à ça qu’il pense.

Quand on a été bourlingueur, fugitif, qu’on n’a connu qu’une vie de danger et de survie, on a du mal à se faire à la paix des logis, à la veillée des chaumières.  Il y a trop de pensées, de flashbacks. Trop d’énergie inutilisée, les sens constamment en alerte, aiguisés à prévenir l’attaque, à vaincre l’ennemi, ou même juste à faire face aux éléments, la faim, la soif.
La soif, parlons-en.

A la fin de la guerre, il a mis ses talents à bon usage. Il a trouvé du travail à l’hôpital du Val-de-Grâce, comme plombier, chauffagiste.

Les années ont passé, en temps de paix. Après son fils, nait une petite fille. Nous sommes maintenant en 1947.

Ce qu’il ne sait pas, Gabriel, c’est que les dix-sept années à venir sont les seules qui lui restent. Il va falloir les vivre en paix. Il va falloir se faire à l’idée que la France va se remettre, assez vite même.

Il va lui falloir composer avec ses souvenirs, ses traumatismes, ses blessures. Comme beaucoup d’hommes. Ça et vivre une vie tranquille à laquelle il n’a pas été préparé.

Dans les bus, il y a des places pour les invalides. Il y a plein de blague sur les manchots, les culs de jatte. Ça veut encore dire quelque chose.

Ce dont on parle moins, ce sont des blessures à l’âme. Mais personne n’est à l’abri de celles-ci, même en temps de paix.
Alors il y a un problème, celui de la boisson et de ses méfaits qui commencent à prendre le dessus.


Photo : Robert Doisneau – Boules de neige au Pont des Arts – PARIS – 1945

LES CAROTTES

LES CAROTTES

Lundi, je devais écrire un poème sur les carottes
Comme je n’avais chez moi ni sujet ni carottes
Je ne pouvais simplement pas les couper en dés
Les carottes et les poèmes vous font-ils peur ?

Mardi – j’ai trouvé une ancienne carotte
Qui chantait la complainte des légumes
Oubliés dans le fond du frigo
J’ai délivré la sorcière, triste, grise et poilue.

Mercredi, j’ai versé dans ma tasse un nuage
De lait (je lisais un roman anglais.)
Quel tapage dans ma tête ! Des carottes ! Des carottes !
De carottes toujours point. Choux de Bruxelles on a.

Jeudi – j’ai fait un mirepoix. Ajouté du bouillon
De vibrantes carottes de jardin, une patate douce
Une pomme de terre dorée, et encore des carottes,
Les crucifères en fleur, et étrangers. Pas de dindon.

Vendredi – j’ai ajouté des petit-pois, quelques lentilles,
De l’origan.  J’ai réchauffé le tout. J’ai attendu
L’inspiration n’est pas venue. Les carottes sont cuites !
Pourquoi pensez-vous que les poèmes sont faciles ?

Samedi – j’ai réchauffé à nouveau la soupe.
J’en mangerais tous les jours ! Mais où est le poème ?
Quel tapage dans ma tête. J’ai cherché un bouquin –
De rimes, de vers, de cantiques, d’incantations j’ai saupoudré

Dimanche – les mots et les idées étaient bien absorbés,
Dans les légumes fondus, relevés d’ail, d’oignon et d‘origan.
Dans le bouillon sans dindon, tous les morceaux de la même taille.
J’y ai cherché avec ma louche, une structure à déclamer.

« C’est bien goûteux ! »  « j’en reprendrais ! »
Y’a les carottes – mais toujours pas de poème.


Bonus:

Louanges pour Les carottes :

« Maintenant, tu me fais me demander si les pommes de terre sont colorées ! »

– Enid Kibbler

“‘Carottes’ est un sujet trop négligé dans la poésie moderne. Je suis tellement content que Victor Hugotte ait choisi de s’y attaquer.”

– Zob Gloop

“J’adore les poèmes qui prient le lecteur d’apporter quelque chose sur la table. Victor Hugotte a apporté des carottes et j’ai apporté des chatons. Cela a fait une lecture assez étrange, en toute honnêteté.”

– Le conte quotidien


Ceci est ma proposition pour l’Agenda ironique de février selon les consignes de Carnets Paresseux qui voulait des légumes, des jours de la semaine, quatre mots imposés (nuage, tapage, dindon, bouillon) et une image à colorier d’Elena Pavlona Guertick.

llustration : Elena Pavlona Guertick,  Images à colorier : des légumes, Flammarion, 1935 Gallica/BnF

Mon grand-père vs. Olivier Messiaen

Faisons une interruption dans la narration de la vie de mon ancêtre, et posons-nous une question : quel est le point commun entre mon grand-père et Olivier Messiaen ?
A part la cravate, à première vue, aucun.
Or, si vous m’avez bien suivie, vous en connaissez un, de point commun.
Ils sont nés la même année, 1908.
L’autre, et je le découvre plus tard, c’est qu’ils se font faire prisonnier par les nazis et se retrouvent dans des camps de Haute Silésie. De là à savoir s’il s’agit d’un seul et même camp, je ne sais pas et ne le saurai jamais.

Je sais que cette comparaison de vies saugrenue n’est pas charitable pour mon aïeul. Mais les destins me fascinent. Je considère ceci comme une étude scientifique.

Donc les nouveau-nés voient le jour en l’an 1908. Gabriel au mois de Mars et Olivier au mois de Décembre.
A priori, si les hommes naissent égaux, ces deux bébés le sont.

C’est là que les choses divergent. Olivier est le premier enfant d’un professeur d’anglais et intellectuel Catholique, et d’une mère poétesse nommée Cécile Sauvage. Il est très tôt influencé par les poèmes de sa mère, et l’œuvre de Shakespeare, que traduit son père.

Gabriel lui, est l’enfant numéro dix ou onze d’un ouvrier et d’une femme au foyer issus de la campagne agricole bretonne.

En 1914 alors que Gabriel vient de perdre son père, celui d’Olivier est mobilisé et la mère emmène ses deux jeunes fils à Grenoble pour vivre avec leur oncle. Le jeune Olivier Messiaen s’amuse à mettre en scène Shakespeare devant son petit frère. Il acquiert une foi catholique qui ne le quittera plus.

Quelle est la foi du petit Gabriel ? avec une sœur portant le nom féminisé de Saint Ambroise, on pourrait penser que ses parents étaient catholiques. Surtout si on considère que la Bretagne est, en général, catholique. A quoi joue-t-il avec sa sœur Louise de deux ans son ainée, ou son frère Louis ? Ont-ils entendu parler de Shakespeare ?

Olivier commence ses leçons de piano, après avoir fait l’apprentissage de l’instrument en autodidacte. Il avait donc accès à un piano.
En 1918, son père revient de la guerre, et la famille déménage pour Nantes (on se rapproche de la bretagne.) Le jeune Olivier, âgé de dix ans, continue néanmoins à suivre des cours de musique. Son professeur d’harmonie lui fournit la partition de l’opéra Pelléas et Mélisande de Debussy, qui est pour Messiaen une révélation. L’année suivante, son père obtient un poste de professeur au lycée Charlemagne à Paris, et la famille déménage à nouveau.

Pendant que Gabriel devient complètement orphelin a onze ans, le père d’Olivier devient professeur au lycée Charlemagne à Paris. Le petit garçon entre au Conservatoire national de musique et de déclamation à Paris, pour étudier le piano et les percussions, l’improvisation, l’orgue, la composition et l’orchestration.

Gabriel, lui, reste dans la petite ville bretonne de Guingamp, jusqu’à ce que l’aventure l’appelle à se présenter comme apprenti mousse.

Olivier effectue de brillantes études. En 1924, à l’âge de 15 ans, il obtient un second prix d’harmonie.

A 15 ans, Gabriel, qui a laissé tomber les goélettes et l’Islande, fait une formation sur les chantiers.

A 18 ans, en parallèle, les deux garçons perdent un être cher : Gabriel son frère ainé, Albert ; et Olivier sa mère.

A 24 ans, Olivier se marie avec Claire Justine Delboos.
La vie de Gabriel n’est pas documentée, mais on ne parle pas mariage.

En 1939, sans se connaitre, Gabriel et Olivier Messiaen sont mobilisés par l’armée française, puis se font prendre par les Nazis.
Sans se connaitre (mais ce n’est pas vérifié), les deux passent plusieurs mois en Haute Silésie. Olivier se retrouve dans le stalag VIII-A à Görlitz, avant d’être libéré en mars 1941.  Il compose durant sa réclusion son Quatuor pour la fin du Temps. La première est donnée dans le camp le 15 janvier 1941 par un groupe de musiciens prisonniers.

Gabriel, de son côté, comme nous l’avons vu, ne cherche qu’à s’évader. Il y réussi et retourne à Paris.

Que se passe-t’il par la suite ?

Après la guerre, Olivier Messiaen qui a enseigné à l’École normale de musique de Paris et à la Schola Cantorum et à la même époque participe à la fondation du groupe Jeune France. Il rencontre et travaille avec une jeune femme qu’il épousera plus tard, Yvonne Loriod.

Sans vouloir empiéter sur les chapitres à venir, nous savons déjà que Gabriel s’éteint à cinquante-six ans, alors qu’Olivier voyage, se produit comme pianiste avec Yvonne Loriod, et enseigne dans divers pays : Argentine, Bulgarie, Canada, États-Unis, Finlande, Hongrie, Italie, Japon.

Il meurt à quatre-vingt-trois ans.

Deux vies, deux destins, qui par moment semblent se rapprocher dans le temps et l’espace.
Deux coupes très différentes, mais également pleines.

Ce que j’en déduit : rare sont ceux qui cumulent les gènes, le talent, la chance de devenir un grand compositeur. Il y a de quoi s’émerveiller devant le jeu de hasard d’une naissance, son hérédité et son milieu, puis les événements de la vie qui font le reste. Mon étude prenant fin, nous allons reprendre le récit.

5 – REVELATIONS

Quelques jours après ma question, je vois un courriel dans ma boite. Mon père m’a envoyé le lien électronique du site web et le mot de passe. Il a donc développé l’arbre généalogique de son père.

Je crève de curiosité. Gabriel va me parler. Par-delà les décennies, et malgré les réticences de mes proches, je vais enfin pouvoir lever le voile. Y-a-t ’il mystère, d’ailleurs, secrets bien gardés, ou bien le seul fait que la vie, le temps et l’espace m’aient éloigné de ces connaissances ?

J’épelle et clique sur le nom de mon grand-père. Une ribambelle de silhouettes en gris se déroule sous mes yeux sur la page web. Toute une brochette d’individus, une lignée de frères et sœurs. Je comprends non seulement que Gabriel n’était pas fils unique, mais qu’il vient accompagné d’une flopée de parents dont j’ignorais l’existence.

Je n’ai que le temps d’apercevoir ces ombres, comme derrière une porte ouverte, pas le temps de détailler – mon chat miaule qu’il est l’heure de manger. Le présent appelle. J’avale un œuf dur, une pomme. Je croque deux cookies tirés du freezer.
C’est avec fébrilité que je reviens au dossier.

Tout au bout, à droite, la dernière petite silhouette, dernière petite découpe de la guirlande, dernière quille dans la rangée, se trouve Gabriel, mon grand-père. C’est le petit dernier de la famille, le numéro dix.
Le premier sur la branche est un certain Albert, dont je n’ai jamais entendu parler. Puis un Yves, une Ambroisine, puis viennent Louis, Eugène et Louise. Louis, je l’ai connu pour l’avoir rencontré plusieurs fois, lui et sa femme. C’est le seul parent du côté de mon père qui me soit familier.

En regardant les dates je vois que la seconde silhouette, Yves, est mort à 8 ans, qu’Eugène a dû mourir juste après son baptême, et que de toute l’enfilade, la dernière perle du collier est le seul qui aura des enfants.

Le reste de la branche s’est éteinte.
Dans la glace, je vois l’os de ma clavicule en collier, les traits de mon visage. Qu’est-ce qui ressemble à cet ancêtre dont je n’ai jamais vu une seule photo ?
J’essaie de me faire un portrait-robot : selon mes calculs, Gabriel n’est pas de très haute taille. C’est un breton après tout. Je découvre sur une autre page un portrait de son grand-frère Albert, mort à 32 ans. J’ai du mal à y croire. Dans un costume de marin, l’air crâne, un jeune homme pose pour un flash des années vingt, regardant devant lui sans ciller. En cherchant bien, je pourrais y retrouver les traits fins de mon père, un air vif et décidé. Dans le portrait que je me constitue, j’ajoute que Gabriel est Bélier… donc logiquement (et d’après mes recherches) on décèle dans son regard la force du tempérament… ses yeux sont vifs, curieux, en éveil. C’est un visage franc où se lit la sincérité.
Je vois se dessiner une silhouette athlétique et tonique, avec une posture sur le qui-vive, prête à réagir à la moindre alerte… les bras gesticulent, le pied gigote, difficile de rester en place, encore moins de glace face aux évènements. Une démarche assurée, propice à créer la confiance dès le premier échange…

J’ai peut-être tout faux. Mais en étudiant les dates, je vois qu’il est né en 1908 et mort à cinquante-six ans.
Quelle étrange coïncidence – J’ai justement cinquante-six ans.

A suivre…

Consulat Français

Je suis allée chez CVS, la pharmacie pour me faire faire ma photo de passeport. Au vu de toutes mes photos de passeport passées, je ne suis pas optimiste quant aux résultats. En général, ce ne sont pas des photos artistiques et mon ego en prend un coup.
Résignée, je m’assois devant l’écran blanc, sous les néons crus. Ne souriez pas me dis la jeune fille qui fait ce qu’elle peut, en bonne employée.

Je paie mes seize dollars et repars avec dans un étui de papier glacé l’image de mon visage actuel. Plutôt mugshot que portrait. Cruellement j’y détaille tous les défauts : sillon nasogénien dûment accentué par la lumière, le nez clairement en relief, contrastant avec deux yeux sombres enfoncés entre des paupières légèrement gonflées sur le haut, petits sacs sur le bas. J’ai ramené en arrière avec une pince mes cheveux, que j’ai laissé pousser pendant la pandémie. Mais comme dit maman sur Facetime : C’est joli si on te voit de côté.

Le consulat de France à Boston se trouve à côté du jardin central, Boston Common, à proximité des boutiques de luxe (Chanel, Armani, Cartier) qui bordent Newbury St. la shopping street par excellence. J’ai cherché une place de parking mais comme je suis en retard, je me rabats sur un parking payant sous-terrain, qui va me couter la peau des fesses. Mais ce n’est pas souvent que je fais renouveler mon passeport français.

Ça fait plus de vingt ans que ce passeport est périmé. Comme le temps passe vite. En fait, je n’en ai pas besoin, puisque j’ai un passeport américain, mais quelque chose me pousse à le renouveler. Pas de raison tangible cependant.

Contrôle stricte à l’entrée du Consulat. Après avoir montré ma carte d’identité US et prouvé que j’ai bien rendez-vous, je me retrouve au 7ème étage dans une salle d’attente minuscule, sans fenêtre. Il y a une femme assise devant un comptoir entièrement protégé d’une grande vitre. Elle répond aux questions d’un homme qui représente ce que tous les visiteurs ici désirent si ardemment (s’ils ne l’ont pas déjà), la nationalité Française. La femme, âge moyen, essaie de répondre dans son meilleur français mais il est clair qu’elle est américaine. Elle est venue faire une demande de passeport. Elle semble avoir tous les documents nécessaires : acte de mariage, photo, le chèque. Je sens sa nervosité, le trac. Au moment de prendre ses empreintes, l’homme derrière le comptoir s’énerve :
J’ai dit plat, les doigts.
Mais j’essaie…
Et puis ils sont mouillés, tenez, essuyez-vous les mains. –
Il lui passe une serviette en papier par la petite vitre qui coulisse.
Elle s’essuie les mains.
Non, ce sont vos empreintes, que je veux, pas toute la main !

Je sens l’anxiété de cette pauvre femme qui ne désire qu’une chose, le rêve Français !
Elle est si proche du but ! Elle se voyait comme sur les pubs qui décrivent la retraite en France. Ah, la France ! ses marchés, ses paysages, ses quartiers médiévaux, sa lavande en Provence.
Elle doit se coltiner la bureaucratie. Mais finalement, elle a gagné le combat et s’en va.

Je suis seule devant le comptoir vitré.
Vous avez tous vos documents ?
Oui, tout à fait. Sûre de moi, j’ai vérifié que j’avais bien suivi la liste.

Elle date de quand, la photo ?
D’hier.
Ah, ça c’est bien. Parfait.


Il ne m’a pas dévisagée pour voir si c’était vraiment moi. Sur la photo de l’ancien passeport, qu’il regarde, j’avais vingt ans de moins, les cheveux courts qui, ce jour-là, tombaient délicatement en boucles sombres autour de mes traits bien plus lisses.
Mais comme j’aime répéter à qui veut l’entendre ces temps-ci, vieillir n’est pas un privilège donné à tout le monde. Il faut apprécier.

Vous avez votre livret de famille ? ou un acte de mariage ? où figure votre nom de femme mariée, parce que là, j’ai seulement votre nom de jeune-fille.

C’est seulement à ce point que j’ai réalisé avec horreur que si j’avais pensé au fait que non, je ne souhaitais pas mon nom de mariée sur mon passeport français, pour la bonne raison que j’étais maintenant divorcée, j’avais oublié que je portais encore ce nom, et que toute ma vie américaine portait encore ce nom, qui était le mien depuis trente-et-un ans.

Là, devant le comptoir, il fallait que je décide, très rapidement, ce que je voulais faire : revenir avec mes preuves de mariage, ou compléter le processus d’obtention d’un passeport à mon nom de jeune-fille.

Toutes les considérations se mélangeaient à toute vitesse : est-ce que je ne ferais pas mieux de garder mon nom de mariée ? mon identité américaine était solidement ancrée avec ce nom. Toute ma vie d’après divorce. Le changer maintenant serait symbolique, un vrai coupage des liens avec l’homme qui avait été mon mari et restait lie à moi comme le père de mes filles.
Mais alors il fallait que je régularise ma situation des deux côtés de l’atlantique. Le même nom dans les deux pays.
J’allais devoir revenir avec les documents de mariage. La poisse.

De l’autre côté, il faudrait que je fasse une demande de changement de nom dans ma vie américaine. Est-ce que les femmes ne faisaient pas déjà cette démarche quand elles se mariaient ? C’était courant. Mais je pensais aussi aux possibilités d’erreur et de confusion dans les différentes organisations et administrations où figurait maintenant mon nom de mariée. J’avais maintenant plus de responsabilités et de possessions qu’une jeune mariée. La liste des organisations que j’allais devoir contacter me semblait interminable. En commençant par le fait que le contrat de divorce ne contenait pas de clause qui mettait noir sur blanc l’éventualité de ce changement de nom.
Je me suis entendu dire : Non, seulement mon nom de jeune-fille sur ce passeport.

L’homme a continué avec ses agrafes, ses dossiers, ses signatures et ses tampons, et ma prise d’empreintes digitales comme si de rien n’était. Je me suis imaginée espionne, avec deux passeports différents pour mieux brouiller les pistes de mes affaires criminelles internationales. Apparemment, s’il avait des doutes sur mes intentions, l’homme derrière le comptoir n’en laissait rien voir.
Prenez rendez-vous en ligne pour la remise du passeport avant qu’il soit prêt, ça vous évitera d’attendre.

Sur le chemin du retour, je mesurais l’étendue du problème. Peut-être que je l’avais voulu inconsciemment, ce pas en avant, ou plutôt cette émancipation à rebours et ce retour à mon identité de naissance.
Peut-être que le vent qui m’avait poussé jusqu’aux Etats Unis changeait de direction. Porter le nom de mon mari ne m’avait pas spécialement porté chance sur le plan de la réalisation personnelle, le développement de mes talents. J’avais été bien plus authentiquement portée par le succès dans ma jeunesse. Etudes, rencontres, quête spirituelle, je me sentais véritablement portée. Qu’est-ce qui m’empêchait de retrouver mes racines ? de replonger dans l’histoire de mes ancêtres et d’y puiser à nouveau la sève qui ne coulait plus aussi bien (me semblait-il) depuis que j’avais coopté une autre branche ?

A suivre…

DU POINT DE VUE DE ROMEO

J’m’appelle Romy. Enfin, c’est Romeo, mais on dit Romy pour faire court. Mes humains ont une chouette de baraque. Parce que là d’où je viens… brrr. J’préfère pas en parler.  Vous n’avez qu’à voir ma queue pour comprendre, enfin ce qu’il en reste. Et ouais, raccourcie, comme mon nom.  Le jour où elle est restée coincée dans le hayon arrière du camion de la poissonnerie du supermarché… j’préfère pas y penser. Taillée en carré. Avec une phalange articulée. Fallait le faire.  Tout ça pour des restes de poissons pourri dans le coin… Bref j’aime mieux rester chez mes humains.  

C’est-à-dire en attendant. J’ai plusieurs points de vue dans la bicoque. En général je me pointe avec ma longue vue pendant des heures. Dans la chambre par exemple, j’ai un bon angle sur le chemin de Crime-cat. Crime-cat c’est le crétin qui habite à côté. Il faut le surveiller celui-là. J’vous raconte : un jour y déboule devant la porte. Devant la porte c’est à dire devant le grillage anti-moustique. Y pouvait pas rentrer. Pas besoin de jumelles pour le voir. Je le sentais à plein nez. Et voilà qu’il se met dans l’idée de rentrer dans MA baraque ! Enfin la baraque de mes humains. On s’était déjà mis une bonne fligornée à distance,

mais il insistait !

Alors voilà qu’il s’attaque à la fenêtre de la salle de bain ! J’ai pas eu le temps de comprendre ce qui se passait et où il était passé qu’il avait crevé le grillage, avait sauté sur les toilettes, puis – alors là je ne sais pas comment – s’était fourré dans le séchoir à linge ! Moi je sifflais comme je pouvais ! Mais il restait là l’idiot. Comme s’il avait trouvé une cachette. Alors je suis allée alerter mes humains. Il n’y avait que la fille mais elle s’est rendu compte de la situation et elle a pris les choses en main. Pas bête. Elle a appelé les pompiers.

Lui, il gésissait là, tranquilos. Enfin je suis pas sûr qu’on dise comme ça. C’était entre gésier, dormir, et gémir. Et puis les pompiers sont arrivés avec leurs grosse bottes. Trois qu’ils étaient ! Moi j’faisais gaffe à ma queue, du coup. Ce qu’il en reste.

Et donc ils l’ont trouvé qui gésissait dans le séchoir au-dessus de la machine à laver. Pas exactement chafouin. Ils l’ont extrudé vite-fait bien fait. Puis ils l’ont remis dehors et il est reparti chez lui.

Mes humains ont réparé l’écran de la fenêtre. Enfin, tout ça me divertit.

Maintenant je l’observe du coin de l’œil. Mais sinon, moi, je m’installe à la fenêtre du salon. Je sais, je suis gâté  – des fenêtre dans chaque pièce, sans compter la porte…. neuf points de vue en tout.  

Donc je disais, je m’installe à la fenêtre du salon avec ma longue vue. Figurativement, la longue vue. Bioniques, mes yeux. Et j’attends là, Pourquoi ? parce que j’ai entendu dire que quand on est perdu le mieux à faire c’est de rester où on est et d’attendre qu’on vienne vous chercher, mais personne ne pensera à venir me chercher ici. 

Un jour j’ai cru voir de loin Kiki le Rouquin, mais c’était pas lui. Des fois j’y pense. J’y rêve. J’me réveille en sursaut. J’me rappelle des bons coups dans le camion du poissonnier avec Mario le Tatoué, Léo le Borgne, Toto l’Pompon. Le bon vieux temps. J’dis pas qu’c’était toujours idéal. Des fois on crevait de faim. Surtout en hiver.

ZZZZZ…

Puis j’me rappelle que j’suis bien planqué. C’est pépère. On m’donne mes croquettes. Y’a d’quoi se ramollir, et c’est pas plus mal. Puis je retourne à mes points de vue.
Mes humains, ils ne savent pas ce que je fais, ce que je guette. Oh, c’est pas Juliette. Non, Depuis mon « opération », j’suis plus l’même de toute façon. Et puis moi c’était plutôt Ginette. Juliette, elle préférait le Frisé, ou Bouboule.
J’pense à tout ça et puis je m’endors à moitié à chaque fois.
Des fois ça pétarade dans le brouillard et je me réveille.

Ah, on en faisait des vertes et des pas mûres avec l’Albinos et la Bigleuse, dans les ruelles avec les poubelles des restaurants, toutes alignées. Qu’est-ce qu’on se gavait ! Puis on se garait du panier à salade, i.e. la fourgonnette des borogoves. Y’avait Max l’échaudé, Pépé la Combine, Jenny Linsky même.

Et puis un beau soir d’automne… oh c’était beau !  tout flivoreux vaguaient les borogoves, les verchons fourgus bourniflaient, et la ruelle sentait bon le déchet de luxe.

Ouais, et ben on y est tous passés. Coup de filet. La raffle, quoi. On s’est retrouvés dans des cages à la SPA. Je revois encore Zoe la Rusée qui faisait moins la fière, et le Beau Momo tout flivoreux lui aussi. Moi, après quelques jours je me suis fait adopter. Je sais pas pour eux. Maintenant, je suis dans une cage dorée. J’peux pas me plaindre. Bouffe à heures fixes. Les humains ont besoin de moi, je vois ça. Pathétiques. Alors je fais c’que j’peux. Je ronronne. Et puis on s’attache.

Mais j’me pose à toutes les fenêtres, on sait jamais si …si Felix la Balafre ou le Voltigeur passaient par là … Les copains, j’vous oublie pas.

Bon, j’chais pas, vous, mais moi j’vais faire un p’tit somme.

* * *

Et voila ma contribution pour l’Agenda Ironique de Septembre se passe ici : https://poesie-de-nature.com/2020/09/02/agenda-ironique-septembre-2020/

DANSER SUR LA PLAGE EN TEMPS DE PANDEMIE : Méditation guidée

DANSER SUR LA PLAGE EN TEMPS DE PANDEMIE

(Méditation enregistrée…)
… Vous prenez une inspiration profonde …
vous expirez profondément… pffffffff
Vous vous sentez détendue… très détendue…

Maintenant, imaginez-vous à la plage … laissez aller le stress…
Pas de panneau pour un parking à 20 dollars de l’heure
Ou un autre “Uniquement pour les résidents, en raison de COVID19”
Il ne fait pas 40 degrés, donc pas besoin de parasol…
Vous ne risquez ni insolation… ni déshydratation… ni coup de soleil…
Cette plage n’est pas peuplée de pêcheurs avec leurs fines cannes à pêche,
Et leurs lignes de nylon invisibles dans lesquelles vous pourriez vous emmêler
Aucun moustique…

Vous êtes seule…

Sur votre peau, une légère senteur de Monoï
Le sable, la mer et le ciel se fondent en couches d’or
Comme dans un tableau de Vettriano
De fait vous êtes cette femme en robe blanche
Oh, et puis, vous laissez tomber la robe !
Dessous vous portez un bikini de déesse!
Assorti à votre corps de déesse comme sculpté dans l’argile,
Vous êtes légère, vous dansez, vous faites la roue,
vous riez, vous courez,
Dans le sable doré, vers l’horizon doré…
Vers le feu du soir
(Vous courez assez loin parce que c’est marée basse)

Vos doigts de pieds touchent l’eau tiède
Vous éclaboussez partout comme un chien fou !
Vous avancez plus avant dans l’eau tiède mais fraîche
et maintenant vous brassez cet or liquide
où vos bras font des paillettes
Rien ne peut vous arrêter!
Vous nagez dans le bonheur!

Vous nagez longtemps!

Maintenant, vous regagnez le rivage, vous ramassez votre robe
Et marchez légèrement vers l’Hôtel des Flots bleus
Perché en haut des dunes

Maintenant, je compte 1..2..3… (claquement de doigts)…
vous vous réveillez
Faites bouger votre doigt, vos orteils… Réintégrez votre corps…
Souvenez-vous en ouvrant les yeux
Que c’est toujours la pandémie, que vous êtes enfermée chez vous
Et que vous n’avez pas besoin de porter votre masque !
Et rappelez-vous que vous pouvez revenir à cette plage
Quand vous le voulez…
Plus tard, à chaque fois que vous sentirez le Monoï,
Vous vous sentirez
Comme vous vous sentez maintenant.

***

Voici ma participation à l’Agenda Ironique d’Août organisé ce mois-ci par Max-Louis Iotop
https://ledessousdesmots.wordpress.com/2020/08/01/agenda-ironique-daout-de-lan-2020/

Il fallait parler de « plage » et placer les mots suivant : flot, argile, perche et Monoi

Photo by Travis Rupert from Pexels