Objets trouvés

Collage surrealiste

 

 

 

 

 

 

Une boite de méli-mélo a été retrouvée
Ce matin à la cafeteria (quel fatras !)
Nous saurions gré au propriétaire de bien venir la chercher
Certains objets bizarres ont été identifiés
Vous n’êtes pas sans savoir que la direction
S’oppose au désordre : nous cherchons l’ordre avant toute chose.

Nous avons des suspicions quant à qui a laissé ces trucs
Nous ne voulons pas pointer du doigt
Il serait bien qu’il se désignasse lui-même
Nous croyons reconnaitre son melon et sa pipe
Mais au fait, s’agit-il bien d’une pipe ?

Nous aurions bien commenté sur le sens de cette débauche
Mais ce n’est pas la place dans ce mémo.
Disons seulement que c’est un beau désordre
On pourrait même dire que les choses ont été placées artistiquement
Le couvre-chef au milieu… La perspective…

Nous n’avons pu nous empêcher, entre nous,
D’analyser le contenu, de pencher la tête sur ce tas
De nous gratter la gourde, et le genou
Et d’en tirer des conclusions : d’abord cette nymphe à poil ?
Et la pipe qui flotte ?

Nous avons pensé ceci :
Pipe : symbole de l’intellectuel de gauche
Pomme : symbole de Maurice Chevalier
Et puis nous avons séché.

Finalement nous avons fait appel à un critique d’art
(Certes certifié dans l’art de la Renaissance)
qui nous a bien confirmé qu’il s’agirait
De La boite dont sortiraient Tous les maux de l’humanité
Sous forme de ces symbolibelots en forme d’allégorie.
Il faudrait y voir :
La fainéantise – sur son canapé (prétendant ne pas avoir de pieds pour ne pas avoir à marcher)
La peur – que le ciel vous tombe sur la poire (le melon)
L’addiction (la pipe)
Les lumières atténuées de la raison et de la vérité (Le lampadaire, tout petit petit, au loin)
Le manque de maturité (la pomme : même pour une Granny Smith, elle est verte)
L’indécision, (le pépin qui ne sait pas s’il est dedans ou dehors)
Et l’anarchisme (les bottes prêtes à écraser le feu rouge).

En partant, au pas de la porte, il (le critique) nous a balancé cette phrase sibylline :
« Nom d’une pipe en boite, il ne faut plus prendre les parapluies pour des sirènes !»
Il avait l’air bien énervé.

Alors, nous avons tout remballé,
La pomme, les pompes, la pipe, les ombres. Le luminaire.
Le parapluie, le galure et la feignasse.
Prière au coupable que ce message concerne
De venir récupérer la boite sans délais.

Signé : La direction

C’était dur mais je l’ai fait : ma réponse au concours de l’Agenda Ironique de ce mois-ci.

 

D – CELINE DION

Tim Hortons Monreal

Nous avions sauté la lettre D ? Pas si vite.

Considérations variées sur le thème de Céline Dion.

Visite de la basilique Notre Dame à Montréal
En cherchant en ligne un hôtel à Montréal, j’avais remarqué qu’ils affichaient tous une photo de la Basilique Notre Dame de Montréal à la fin des photos des chambres.
Je n’avais jamais pensé auparavant à visiter la cathédrale. La religion Catholique, je ne suis ni pour, ni contre, bien au contraire. J’ai grandi dedans. Mais je me suis retrouvée adulte sans dénomination précise.
Les images m’ont donné envie de visiter cette basilique.
Je me suis donc rendue à Place d’Armes. Dehors une magnifique façade sur un espace imposant.
Dedans, une magnifique nef, lumière atténuée filtrant à travers de beaux vitraux compliqués ; sur les murs, des scènes bibliques; la voûte un ciel bleu-nuit couvert d’étoiles d’or (chacune une feuille d’or pur). Et surtout devant, admirable point focal : une lumineuse source de bleu céleste sur laquelle se profilent des dentelles de bois, comme un palais à étages composé de niches encadrant des statues représentant des scènes telles que le couronnement de la vierge.

Et c’est à ce moment que la guide qui s’adresse au groupe remarque que « c’est dans cette basilique que Céline Dion a célébré son mariage en 1994. »
Reconfiguration des données comme le ferait mon GPS. Les références changent soudain de registre.
Céline Dion ? Tiens ? Ah, mais oui. Rêve de petite fille. Conte de fées. Bien sûr.
Soudain, les lumières savamment installées derrière les statues, tous les fastes et les dorures et les étoiles au ciel, me donnent l’impression étrange que je me trouve à Las Vegas. Je m’attends à voir les trapézistes du Cirque du Soleil débouler dans le ciel étoilé.

Céline Dion en voiture
Je n’écoute pas beaucoup les chansons de Céline Dion mais j’en connais car il y a eu des moments où il était difficile de l’éviter. Un peu avant Titanic. Des chansons qui passaient à la radio à Boston. Je ne sais pas exactement où je les entendais, peut-être dans les magasins que je traversais sur le chemin de mon travail d’intérimaire, à pieds dans les vieilles rues de Boston.

Plus tard, au volant d’une voiture, j’ai acquis un CD de ses chansons hyper-produites, aux arrangements somptueux comme on dit. Pourquoi ? Parce que j’avais envie de confort. Parce qu’écouter un CD de Céline Dion, c’est une ballade dans un autre monde (que le mien) – le temps d’une chanson, on a trois piscines dehors, un palace de trente pièces et des studios d’enregistrement calfeutrés à l’intérieur. On se sent un peu seul, mais sans plus aucun soucis matériel. On baigne dans des canapés profonds et moelleux, et dans la piscine.
Mais il fait bon en sortir, parce que je changerais la décoration assez rapidement. Tous ces murs sombres repeints en tons clairs par exemple. Enfin tout à revoir.
Je la vendrais même, la demeure, je rachèterais autre-chose. A Paris.
Ca fait du bien de changer d’univers, de sentir la sécurité, la chaleur du luxe. C’est bon de sentir l’opulence. La richesse donne un sentiment d’expansion. C’est difficile à rendre avec une guitare acoustique, ou un seul piano.
C’est juste qu’au bout d’un moment, je trouve ça kitsch, ces paroles qui manquent un peu de profondeur, et puis tout le reste.
C’est bien aussi de ne pas avoir trop d’attaches matérielles.

Ziggy
A chaque fois que je traînais dans les rues de Montréal à la tombée du jour, en passant devant les magasins un peu louches de vêtements de soirée (jupes trop courtes, velours vermillon, cuir, grosses fermetures éclair, talons hauts, cuissardes imitation cuir) je pensais à Ziggy. Celui de la chanson.

A chaque-fois, je me posais des questions :
Pourquoi la fille se jetait sur lui dans la rue ?
D’abord, qu’est-ce qu’elle faisait, seule, dans la rue à quatre heures du matin ?
Une des danseuses exotiques de la rue Sainte-Catherine ? Mais ces filles-là ne se jettent pas sur les gens dans la rue, que je sache.
Et lui, Ziggy, ça ne le dérangeait pas que cette inconnue désaxée (que j’imaginais échevelée et vêtue des vêtements achetés dans les magasins locaux comme ces cuissardes en skaï lacées,) l’attaque de cette façon ? Il trouvait ça normal. Peut-être qu’il avait l’habitude. Blasé. Une de plus, une de moins… Ou bien il était très, très patient. Il venait de passer une excellente soirée à méditer dans un centre Zen, et il était plein de compassion et de sagesse qu’il pouvait déverser sur cette pauvre âme perdue.
Il l’invitait à prendre un café. Pas du tout recommandé au milieu de la nuit, et surtout pas pour les troubles de l’humeur. Mais passons outre.
« On s’est raconté nos vies. On a ri, on a pleuré. » Là, je ne vois rien de mal : session de thérapie improvisée. C’est cathartique. Il très possible que la paix se rétablisse d’elle-même par la suite. Mais après… il l’emmène danser ? j’espère que ce n’est pas la même nuit ! C’est l’effet de la caféine. Enfin, là on n’est pas sûr. Il y a un peu d’ambiguïté.
Lui avait l’air d’avoir une vie assez rangée, dans sa boutique de disque. Pas trop survolté, tout au moins pendant la journée. Son influence allait peut-être la calmer. Sauf qu’elle s’était maintenant trouvé un autre problème que la solitude : elle était amoureuse d’un homosexuel qui ne l’aimerait jamais. Le genre de fille qui a toujours un problème. Et puis il aurait fallu qu’elle prenne ses responsabilités. Dire « ce n’est pas de ma faute » c’est trop facile.

Enfin, je ne suis ni thérapeute ni mamie rabat-joie. Je regarde ça d’un peu loin d’un regard magnanime.
Voilà. Donc quand je traîne dans les rues de Montréal et que je me demande si je vais tomber sur Ziggy dans un Tim Hortons, je regarde aussi si je vais voir Céline Dion un peu décoiffée en face de lui, remuant son café avec sa petite cuillère. Peut-être que je suis un peu jalouse, parce que moi qui dors si bien, je manquerais sûrement quelque-chose.

Billet d’humeur : La Faute de l’abbé Mouret et Jeanne Moreau

 

Jeanne Moreau nous a quittés le 31 Juillet 2017 à l’âge de 89 ans.
Sa femme de ménage l’a trouvée morte au petit matin dans un fauteuil, chez elle, seule.

Commentaires sur YouTube : « Une telle star du cinéma, mourir seule, abandonnée de tous, sans famille, si c’est pas triste, quand même ! »

Deux ou trois choses que je sais d’elle :

Titres ou paroles de ses chansons :
On dit que je ne suis pas sage
Pas la bague au doigt
Et je fais l’amour, la nuit comme le jour

Ses films :
Les liaisons dangereuses
Jules et Jim

Son livre préféré :
La faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola
Qu’elle a lu à l’âge de sept ans.

Ce que j’en comprends ? C’est simple. Jeanne Moreau ne voulait pas être Albine. Albine qui meurt étouffée par les fleurs du jardin du Paradis terrestre.
Alors que Serge Mouret, lui, a continué à vivre, avec la mort d’Albine sur la conscience, même s’il avait l’approbation du clergé. Et probablement un contrat sacré avec son Dieu.

Mais seulement après avoir cédé à Albine et au jardin, comme s’il était tout à fait innocent, oubliant de façon très commode sa relation spéciale avec la sainte Vierge, ou simplement dans l’ignorance totale du genre humain et de la loi de la dualité en ce qui concerne les sexes. Une oie blanche, l’abbé Mouret. Et puis soudainement, on lui apprend que non, le jardin terrestre, c’est un péché !
Alors, grande découverte ! Et il parait se repentir de quelque-chose. On ne sait pas quoi, puisqu’il n’avait pas prémédité sa faute, puisqu’il était ignorant !

La pauvre Albine, elle, ne comprend pas non plus. Elle reste là, seule, dans le froid.

Tous les deux, donc, vivent un calvaire séparés l’un de l’autre, au nom d’un Dieu bizarre et pervers. Pervers et cruel.

Et comme elle avait mis toute sa vie dans son amour pour Serge Mouret, elle en meurt. Dans une savoureuse scène où Zola la montre empilant dans une chapelle les herbes odorantes cueillies dans son jardin pour en faire un somptueux lit mortuaire. Elle meurt asphyxiée par leurs parfums.

Entendu ailleurs : Jeanne Moreau dit « J’ai aimé, j’ai été aimée, maintenant je me repose. »

Parce que Jeanne Moreau a vécu, elle, au contraire d’Albine. Elle a vécu dans son jardin, à écosser les petits pois, parfois même.

Sans avoir à être dépendante d’un seul homme pour son bonheur, au cas où Serge Mouret se serait réincarné pour son bénéfice.
La leçon était apprise.

Si Jeanne Moreau est morte seule, c’est la faute de l’Abbé Mouret.

*

Ce billet d’humeur répond à une proposition d’écriture offerte par le blog Agenda ironique.
Je venais justement de relire La faute de l’abbé Mouret pour comprendre un peu Jeanne Moreau, qui avait raconté dans une interview que ce livre l’avait libérée.
A la vue du sujet, mon sang n’a fait qu’un tour et ce billet s’est écrit de lui-même.

E – EXPO 67

 

 

EXPO 67
Je voulais écrire un poème sur l’Expo 67 à Montréal
Poème qui aurait donné une idée de la foule ces jours-là
De la portée de l’effort : 62 nations représentées
Un portrait animé
De prouesses architecturales futuristes et colorées
A l’instar de la tour Eiffel, ou de l’aiguille spatiale de Seattle.

Escortée d’une hôtesse britannique
Vêtue d’une minijupe Mary Quant épurée
Sous un ciel bleu pastel parfait
J’aurais offert une visite guidée de la biosphère,
Ainsi qu’un aperçu des 90 pavillons
Et de leurs thèmes respectifs.

Mais sous un bourdonnement lancinant de haut-parleurs et de fanfare
Menant à une surcharge sensorielle
Qui m’aurait donné envie de rentrer chez moi et de me cacher
De l’avancement du monde tel qu’il était en 1967
J’aurais dû faire mon chemin à travers les foules,
A la recherche d’informations pertinentes pour ce poème –
Qui aurait fait allusion au thème principal
“L’homme et son monde” en petites touches et suggestions,

J’aurais aimé entre-autre offrir un aperçu
De Jackie Kennedy de dos
Et faire mention de la gaffe de Charles de Gaulle
A propos du Québec libre
Pour donner au lecteur une idée de l’énergie folle,
De l’excitation, optimisme en ébullition
Des découvertes scientifiques
Nouvelles vrilles de technologie tendues vers le ciel
Comme le germe impérieux d’une gousse d’ail dans mon frigo

Et Montréal dévoilant timidement sa grandeur au monde –

Mais j’ai été submergée par la quantité de travail qu’il aurait fallu abattre,
Les connaissances techniques et scientifiques et le vocabulaire à acquérir
Et un seul poème n’aurait pas été suffisant.

Alors je me suis juste mise là, comme Waldo dans la foule
Visiteuse parmi les 50306648 visiteurs
Là, sur le monorail rouge de La Ronde
Voyez, je vous fais signe de loin.

*

 E-EXPO 67

I wanted to write a poem about “Expo 67” in Montreal
Poem that would have given an idea of the crowd,
The scope of the efforts of 62 nations represented
A lively and exciting poem
With colorful futuristic architectural feats
Matching the Eiffel Tower, or the Seattle Space Needle.

Escorted by a British hostess
Wearing a clean-cut Mary Quant miniskirt
Under a perfect pastel blue sky
I would have offered a guided tour of the biosphere
As well as an overview of the 90 pavilions
And their respective themes

The throbbing buzz of loudspeakers and fanfare
Leading to a sensory overload
Would have made me want to go home and hide
From the advancement of the world then in 1967
While I made my way through the crowds
In search of relevant information for this poem –
Which would have referred to the main theme of
“Man and His World” in small touches and suggestions

I wanted among other things to provide a glimpse
Of Jackie Kennedy from the back
And mention Charles de Gaulle’s blunder
About free Quebec!
To give the reader an idea of the crazy new energy
the excitement, optimism, effervescence
Scientific discoveries and new shoots full of hope
New technology tendrils stretched to the sky
Like the imperious germ of a clove of garlic in my fridge

And Montreal shyly revealing its greatness to the world

But I was overwhelmed by the amount of work involved,
what with the acute technical and scientific knowledge and vocabulary
And one poem would not have been enough

So I just put myself there, like Waldo in the crowd
One of the 50306648 visitors
Riding the red monorail of La Ronde
Waving to you from a distance.

*

I discovered there had been a Montreal 1967 International and Universal Exposition while visiting the Montreal History Center a few years ago, the same way I accidentally learned about the 1962 Seattle World Fair (Exposition Universelle) while visiting the Seattle Space Needle last year. Similarly, and strangely enough, I (ahem) only found out that the Eiffel Tower was a byproduct of the Exposition Universelle of 1889 in Paris, while I worked for a translation company in Boston. I missed all the other World Fairs since.
What planet do I come from? I don’t even know.

Here is a fun video I found on YouTube: https://youtu.be/DEly-bm5eU0

Reconnaissance à Carnets Paresseux pour son idée. Plagia de ma part ? j’espère que non. Emprunt admiratif, hommage respectueux plutôt. Peut-être qu’il existe déjà un genre anti-pièce, où l’auteur met son léger blocage à jour pour en tirer profit.

C – pour Charlebois

Alphabet personnel du Canada: C – pour Charlebois

France 1982 – Deux salles de classe supplémentaires matérialisées dans une structure en préfabriqué qui ressemble à une cabane d’ouvriers flanquée entre le bâtiment de l’école (un ancien couvent imposant au centre-ville,) et la maison adjacente.
Entre les deux salles, un couloir aux parois en contreplaqué qui sentait fort la peinture, la colle et les relents d’un poêle à mazout. La peinture jaune pâle avait vite été décorée de graffitis : «Je suis un génie incompris, » des fleurs, des cœurs, des initiales, qu’on avait le temps de contempler et d’étudier parce qu’il faut toujours attendre entre la fin et le début des classes. Toute la classe piétinait en entrant le plancher poussiéreux qui grinçait et tanguait, ce qui renforçait le vertige provoqué par l’odeur.

L’histoire de ce génie incompris m’intriguait. Je me disais quel culot quand même ! Si c’était vrai, j’aurais bien connu la connaitre. Et moi au fait, peut-être que j’étais un génie incompris aussi. En fait je n’essayais même pas de me faire comprendre.

Dans ce monument précaire, provisoire, on nous envoyait pour les cours de dessin d’un côté ou de musique, de l’autre. Dans la classe de musique, l’odeur, puis le bruit. Le bruit des trente filles (c’était une école de fille) qui accordent, si l’on peut dire, leurs flûtes à bec, qui soufflent fort, qui remettent les trous en face des doigts.
La prof, une petite jeune femme un peu ronde aux cheveux courts nous faisait répéter ensemble la mélodie de « Je reviendrai à Montréal. »
Trente flûtes à bec dans la bouche d’adolescentes qui n’arrivent pas, le font exprès ou pas, qui postillonnent, ne contrôlent pas leurs flux d’air, produisant des souffleries stériles ou des cris stridents à casser les vitres.

Mi ..mi… fa.. sol… mi… sol… pfffff… do
Scriiiitch… pfffff … mi… couac… ré… do… la… sol

Je… re… vien… drai …à …Mont …réal
Dans …un… grand… Boeing… bleu… de… mer…

Pour ajouter au professionnalisme, Mme B. s’asseyait au piano droit déglingué pour accompagner la cacophonie. Tout ça sifflait comme un laborieux convoi traversant un ouragan sur l’arctique.

Cette chanson était bien connue. L’original par Charlebois passait souvent à la radio, une chanson rêveuse et nostalgique. Pour ma part, avant la reprise symphonique à la flûte à bec, elle me donnait envie de retourner à Montréal, moi qui n’y était jamais allée. L’émotion était tangible et transparente comme de la glace. Je sentais l’air pur, je voyais la réflexion du soleil dans les cristaux neigeux, les lacs étranges, les aurores boréales et la lumière du Labrador.
Mais quand on abuse des bonnes choses, on s’en dégoûterait presque.

Une décennie plus tard, j’avais l’occasion d’arpenter le long désert des rues qui n’en finissent pas, Qui vont jusqu’au bout de l’hiver, Sans qu’il y ait trace de pas.

Des trente flûtes mal embouchées ne restait qu’un petit souvenir anecdotique, mais je m’en souvenais quand-même, et je prenais ma revanche bien loin du petit cabanon qui empestait.

J’étais Charlebois. Je me mettais tout à fait à sa place. Nous étions interchangeables. La sensation du retour à Montréal était pure, sans même le nom d’une personne pour la ressentir.
Je vivais « le retour à Montréal. »

Depuis, je suis revenue de nombreuses fois, avec la même émotion que la première fois, et même de plus en plus forte tant il y avait de choses que Charlebois n’avait pas mentionnées dans sa chanson.

Imaginez une ville à taille humaine où le meilleur de la culture française, américaine et canadienne se mélangent. De la France on trouve les cafés, les librairies, la musique, la mode ; des Etats-Unis on a la familiarité, l’optimisme, le commerce; et du Québec on découvre l’accent, les expressions, la littérature, le sens de l’accueil et du décor, la politesse, l’humilité, la simplicité, le goût du rire et de la musique. Au risque d’avoir l’air d’une brochure de tourisme, je m’entête : une capitale cosmopolite avec des musées, concerts, théâtre, musique et danse de première classe, tout ça réuni dans une ville ou chaque petit quartier unique est accessible par métro, ou en vélo. Et je n’ai même pas parlé de la poutine.
Je devrais peut-être garder le secret avant qu’il s’évente.

 

B – Blé du Canada

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BLÉ DU CANADA

Nantes – du bureau de ma chambre
Vue imprenable sur
La page du bouquin à étudier
Le Bac à l’horizon.

Encore plus loin, terra-incognita
A laquelle on ne pense pas.
Le Bac ou la mort

Mais sur la table du petit déjeuner à la maison
Juste avant les jours d’examen
Soleil de Juin sur arbres en fleur
Il y a du Miel Crémeux du Canada

Ni miel mille-fleurs passe-partout
Ni miel de pin granuleux et amer
Mais un miel doux comme du beurre doux,
Avec un léger goût de vanille

J’imagine ces abeilles du Canada
Grosses et grasses commères
Potinant comme des concierges
Sur de douces fleurs aux tons pastel

On a vu aussi au supermarché
L’arrivée du pain en tranches blanches
Blé du Canada !
Dans lesquelles on entrevoyait
De vastes étendues moelleuses et pâles
Des hectares d’un grain plus tendre
Et plus généreux que le nôtre

Programme du Bac :
La Chine, l’URSS
Le Canada : grand producteur de blé
Après ? On parlait d’horizon bouché.
Certains sont très sérieux quand ils ont dix-huit ans.

Mais… un jour, on est libéré.
On croit à peine qu’on est sorti de cet entonnoir
Epiant une lumière au loin
De vastes étendues blondes
Sur le poster du Canada dans la cuisine de notre studio.

Droit devant, les grandes plaines libres !

Et puis un jour on y est, au Canada
Et c’est drôle, mais plus on s’approche
De l’horizon des espaces vides
Plus il s’éloigne
Devant, devant…

*

Dans l’alphabet de mon Canada: B pour Blé

Ma première année d’université, pour décorer mon studio, j’avais demandé des posters dans une agence de voyages. Tout à fait par hasard, j’avais hérité d’une image du Canada. Un paysage de champ de blé uniformément jaune sous un ciel uniformément bleu.
Le poster trônait dans ma cuisine. Ce n’est pas comme si je rêvais d’y aller. Qu’est-ce que j’aurais fait dans un grand champ de blé ? Je n’étais pas un corbeau!
Mais je voyageais malgré moi.
Je n’ai pas retrouvé l’image du poster, mais ça ressemblait à ça.

A – ALICE MUNRO

Alphabet personnel du Canada – A pour Alice Munro

Première rencontre à Portsmouth, dans le New Hampshire, dans une toute petite librairie locale. Quelque-chose m’avait attiré, le titre ? la couverture ?
Dear Life. La traduction du titre en français m’aurait peut-être moins attirée : Rien que la vie.

Dear life, comme le début d’une lettre, écrite à « la vie, » peut-être une lettre de rupture ? C’était prometteur. Moi aussi, j’aurais pas mal de choses à lui dire, à la vie ; quelques questions à lui poser, quelques points à mettre sur les i.
Mais ce n’était pas du tout ça.

En passant, dès qu’il y a « la vie » dans le titre, je sais que c’est pour bibi. On n’est pas introverti pour rien.

Dedans, c’était une collection de nouvelles, avec des personnages ayant une vie intérieure, tout au moins au moment précis de l’histoire ; des situations inhabituelles, beaucoup de voyages en train, en bus en voiture. Et justement, j’adore prendre le train ! Plein de mouvement intérieurs et extérieurs, tout ça avec des descriptions de paysages souvent enneigés et un peu tristounets, mais exactement comme je me représente le reste du Canada, puisque que je ne connais jusqu’à présent que le Québec, à part le saut en avion à Toronto qui ne m’a pas permis de voir beaucoup de paysage.
Donc le Canada, dans toute la splendeur de ses étendues plates et enneigées où il fait bon respirer et faire quelques pas dans la neige pour rentrer à l’intérieur vite.

Il y avait beaucoup de personnages femmes, avec des problèmes et des considérations de femmes. Je me suis retrouvée là. Par exemple : une jeune prof qui commence un emploi dans une école un peu retirée du monde, ses relations avec les autres enseignants, les élèves.
Ses histoires me semblaient intemporelles, plantées dans un paysage géographique et social, mais pas spécifiquement historique, bien qu’on en ait une vague idée. Elle ne se souciait pas de politique, ce qui me plaisait tout particulièrement : l’accent était mis sur la vie intérieure de ces femmes, leurs drames. Je n’avais jamais entendu le nom d’Alice Munro auparavant, mais je me demandais bien pourquoi. Je sentais bien que j’avais mis la main sur une valeur sûre. (ma copie n’avait pas d’autocollant Prix Nobel !)

La deuxième rencontre, c’était par le truchement de Cheryl Strayed, oui, l’auteure de Wild, lors d’un atelier d’écriture auquel je participais et qu’elle conduisait. Cheryl Strayed avant lancé à ronde « connaissez-vous Alice Munro ? une nouvelliste de haut niveau que tout le monde ne connait pas ! » Elle faisait bien-sûr appel à mon ego et mon sens de supériorité littéraire quand j’ai pu lever la main et dire « oui oui, M’dame ! moi je la connais ! »
Cette validation personnelle et accolade de lecture par une auteure que je respecte me l’a rendue encore plus chère. (Si j’ai rédigé des histoires ? moi, depuis ? c’est une tout autre question.)

Depuis, je me suis procuré Runaway (Fugitives en Français,) le recueil dont il était question. Et là, c’était encore mieux parce qu’il y avait un fil conducteur entre toutes les nouvelles : des femmes qui se font la malle.
L’idée me rappelait un roman que j’aimais bien déjà (c’est sûrement une catégorie littéraire,) par Ann Tyler, ou le personnage principal décide de tout plaquer : The Ladder of Years ou Une autre femme pour la traduction française.
Peut-être que c’est ce qu’on a envie de faire de temps en temps, nous les mères, surtout quand les enfants ou les maris ne sont pas de tout repos
Donc j’ai lu ce livre en cherchant des idées, des inspirations (50 façons de tout quitter), en cherchant un miroir de mes désirs de fuite à moi, surtout dans le passé parce que finalement je l’ai fait à un moment, divorcé, et que mon aînée est partie faire des études. Mais peut-être qu’on a toujours envie de partir.

Troisième rencontre : comme ma mère est une grande lectrice, je lui ai parlé d’Alice Munro. Peu de temps après, on discutait au téléphone quand maman m’a proposé de m’envoyer Fugitives en traduction Française. Je dois dire que l’idée me plaisait bien. J’ai beau adorer lire en anglais, ma deuxième langue après tout, je calais un peu sur ces histoires. « Attention, c’est assez soutenu comme lecture ! » me disait maman, comme si elle doutait de mes facultés intellectuelles ou même de mes intérêts littéraires et voulait me prévenir.

Trêve de plaisanteries.

Ce que j’aime justement dans ces recueils, c’est le défi de s’attaquer à quelque-chose de dense et de consistant, avec l’assurance qu’elle ne nous décevra pas et qu’on en aura pour nos efforts.

J’ai donc reçu la traduction en Français. Un livre de poche. Ecrit tout petit, ce qui n’arrange pas la santé oculaire, mais qui vaut quand même bien la peine de s’abimer un peu les yeux.
Et donc j’ai vérifié pour vous : c’est aussi bien en Français.

Au final, ce qui me plait surtout dans toutes ces histoires, c’est que la plupart ont la solidité de mythes resitués à nos jours, ce sont des fables contemporaines avec des personnages archétypaux en chair et en os. Par exemple cette presque vieille fille qui tombe amoureuse d’un homme rencontré un soir, puis qui se rend au rendez-vous qu’il lui avait proposé un an plus tard.
Ou l’histoire de cette adolescente qui croit comprendre qu’elle a été adoptée mais qui ne sait plus trop à qui se vouer jusqu’à ce qu’on sache à la fin de l’histoire. Presque un thriller !

Cette histoire-là est la dernière que j’ai lue, le temps d’un voyage en train, justement. C’était parfait. Je rentrais chez-moi au lieu de fuir, mais l’évasion qu’elle m’a donnée, elle, l’auteure, c’est justement ça qu’il me fallait. Un voyage au Canada.

*

Mon Alphabet personnel du Canada – voilà ce à quoi je m’attelle ces jours-ci.
Les vingt-cinq billets à venir devraient suivre l’ordre, si tout va bien, de notre alphabet familier.
Tout ce que vous apprendrez sur le Canada sera vu exclusivement à travers mes lunettes personnelles, donc un matériel en majeure partie subjectif !
J’invite vos commentaires.

VERLAINE SIGHTING

Cafe Verlaine, Coupiac

VERLAINE SIGHTING

Dans un sale troquet aux volets clos
« Pauvre Lélian » on t’a retrouvé
Vent sauvage épris de liberté
Vieux compagnon de vers et de mots

Dans un coin sombre derrière ces murs gris
Où ton nom apparait en cursive
Ton ombre et ton âme furtives
Font rimer absinthe et infini

Aujourd’hui aux enfants des écoles
Tu redis tes idées de voyages
Aventures aux parfums de grand large
Hors des murs leurs cœurs et âmes volent

Des fleurs aux couleurs rieuses et fraiches
Des volets qui soudain claquent au vent
Tout bascule en amours enivrants
Au-dessus de terres arides et sèches

Mais ton mal de vivre, toi le maudit
Gardes-le nous n’en voulons pas plus
Que tu n’en voulais, alors Salut
L’ami ! Reste en paix au paradis.

*

Cette note répond à une proposition d’écriture (sous forme de la photo ci-dessus) offerte par le blog Agenda ironique. Pour ce poème, j’ai dû renouer un peu avec Paul Verlaine et rafraichir ma mémoire, puis j’ai utilisé quelques détails intéressants, que vous ne manquerez pas de noter :
– l’emploi des vers impairs – il est vrai que c’est difficile, mais que ça chante plus. Je cite Monsieur Verlaine lui-même   : « De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l’Impair, Plus vague et plus soluble dans l’air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. »
– et le nom de «pauvre Lélian» anagramme de Paul Verlaine, qu’il se donnait lui-même.

Quelle joie cette création m’a causée ! J’aurais fêté ça avec de l’absinthe si j’avais su où en trouver.

The Company of Mozart

Flower wreath

THE COMPANY OF MOZART
I have a Mozart phrase to keep me company
To adorn this minor storm
With a garland of flowers
On this lovely day
The opposite to the crown of thorns
Of my own suffering

Concerto for piano No 23 in A
This phrase
The summer wreath on the open door
Through which the hydrangea appear
In the drizzle, the window panes of the house across the yard
Isn’t it lovely?
Isn’t it a beautiful movie,
Me writing on the notebook
Propped up at the cat tower
Because I couldn’t bear to
Wait a minute to write?

Mozart’s pain rises
The sum of his guilt and torments
Who is watching me now?
Why this sudden peace?
This sudden release
Of the clamp on my mind.
Mozart, my companion in suffering!

*

Here is my post for the week, a little break in the promised list. I wrote this one a while ago, but I still like it.

 

#11 – FAIRY TALE

 

The office ceiling lights shone very bright on her desk. It was almost ten o’clock in the morning and she pulled a bag of almonds out of her side drawer. Her desk area was stuffed with small stashes of foodstuffs: the cabinet behind her for instance opened onto a row of reference files and books, and a bag of apples which she had brought back from the supermarket; and occasionally a small bag of crackers as well. The factory where she worked as the main secretary was located at the end of a lonely road in a flat rural area, far from any lunch venue. Like every other employee, she brought her own sustenance for the long eight-hour work day.

She counted ten almonds.
Everyday at the time when hunger was the most unbearable she counted ten almonds in the palm of her left hand. Sometimes they were quite small and she allowed herself one or two more.

She then returned to her computer, munching on the dry nuts which gave her work of the moment a different flavor of elevated satisfaction and fullness. Poor little thing! Her dark hair curled around her pretty ears and her graceful little hands clicked on the keyboard but did she think about her lovely curls? Lunch time was two hours away and she remembered bitterly the day when some women in the office had pointed at her behind and said “secretary butt.” That’s what she was thinking about.

She knew she didn’t have a big butt, yet. She made herself a large cup of tea in a tall insulated cup. The hot sugar-free and milk-free liquid made her feel full for a while longer. At the age of fifty-one, she dreaded the natural displacement of body fats towards her mid-section, which all the magazines, books and media she was bombarded with had well-documented. And she could see that theory verified in many co-worker, friends and acquaintances, although not all of them. She didn’t want to be one more stat. She had read that with their healthy fats, fiber, protein, magnesium and vitamin E, the health benefits of almonds included lower blood sugar levels, reduced blood pressure and lowered cholesterol levels. They could also reduce hunger and promote weight loss.

She pulled a series of receipts out of a manila folder, opened the Expense management program on the computer and started matching the receipts with the American Express amounts. Her boss was a good man who managed the company between its headquarters in France and the United States branch, staying three weeks in each country alternately. Among her duties was the processing of his expense reports.
The first receipt was for a meal in a Parisian restaurant which she didn’t know, and that she looked up on the internet to make sure that she had the right name as it was barely legible. And also out of curiosity.
On the screen appeared a cozy restaurant room with white tablecloths, all set-up with wine glasses and a bread basket. It seemed to her that she was invited to sit down to look at the menu and choose between the raw oysters, the escargots or the foie gras as an appetizer. She was back in Paris at a restaurant she had visited with her parents in her youth, and the ambiance was so warm, so festive! The conversation turned around the cello she would one day learn to play. But what happens! She was reaching out to her glass of Bordeaux to clink with her father when the screen saver turned black.
The candle-lights disappeared. She was sitting there, with the piece of paper in her hand.

She took a second receipt which was for another restaurant in Paris, a bigger meal this time. The room that came up on screen was one she had once visited with her young husband of years before when he was first discovering France with her. She could see the table by the window, loaded with a dish of choucroute topped with potatoes and various sausages and meats. Even though she wasn’t crazy about sauerkraut, she could smell the delicious flavors of warm, briny smoked sausage and taste the sweet boiled potatoes. Oh surprise, how joy! The waiter brought up a bottle of Gewürtstraminer and started filling their wine glasses. She took the thick white napkin to her lips to wipe them before taking a sip.
The screen shut down: she was sitting in front of the naked black screen and the beige walls of the office.

There went another receipt. Right away she was sitting in a magnificent brasserie which seemed to sum up all of the most beautiful decors she had seen in Parisian restaurants, with historic mirrors which had seen crowds of diners through centuries, and might have witnessed the Exposition Universelle of 1889. The restaurant was bustling with the evening crowd and a candle was illuminating the splendid glassware on the tables. Her fork was halfway down the melting heart of a chocolate profiterole glistening with a layer of warm dark chocolate sauce. And there were two more of those after that first one! She lifted the loaded fork to her salivating mouth: the screen went blank.

Her stomach made itself known with a slightly painful pang and she looked at her watch. Ten past noon and her lunch time was at twelve-thirty.

She picked up another receipt. This time she knew that the visit would not last and that when the screen-saver came up, all would disappear and she would be back to her clean desk at the factory.

This one took her back to an unknown Italian restaurant where she shared a feast of tournedos with pommes dauphines, sole meunière, and pasta dishes of all kinds, followed with cheeses and a sampling of rich desserts including crème caramel, chocolate mousse and even a Mont Blanc when it came up, with friends she didn’t even know she had yet. And she was by then so full that she couldn’t swallow another macaroon.

That’s when the factory lunch buzzer rang up to announce twelve thirty. She got up from her desk chair, picked today’s apple in the closet behind her and pushed the cafeteria door. Inside, some of her coworkers were already sharing a table and chatting over home-made boloney sandwiches on Wonder-bread. She pulled one of her frozen lunches out of the company freezer: 240 calories worth of glazed chicken and rice. With a couple cut up green-beans. She washed the apple in the sink while the black plastic tray turned around and around under the microwave light.
Nobody knew the marvels that she had seen and in the middle of what splendor she had been working that morning.