JE NE SAVAIS PAS


Ambroisine, je l’ai découverte sur l’arbre généalogique de Papa.

1898. Guingamp.

Je ne savais rien d’elle.  Son frère Louis, oui, né en 1901,
et très vaguement leur jeune frère, Gabriel, mon grand-père.
Je ne savais pas.

Sur la branche, ces oisillons nés à la charnière de deux siècles.
Dix sur la même branche, en Bretagne.
J’ai posé des questions à Papa.

Je l’avais mise dans un berceau, près du feu. Ma Bretagne de carte postale.
Les sabots, les coiffes, les costumes.
Mais pas du tout, disait Papa.

Papa m’a parlé des chantiers.
Le père était maçon. La famille allait de ville en ville, au gré du travail.
Chez eux on parlait français, pas Breton.

J’avais tout posé autour d’elle, tout de travers.
Il fallait retirer le décor pour commencer à la voir.
Je ne savais pas.

« Elle se faisait appeler Françoise, tout de même » dit papa.
Je ne sais pas qui a changé son nom de baptême.
Qui avait choisi Françoise ?
Je n’ai pas la réponse.

A l’école, elle réussissait. En 1920 elle avait vingt-deux ans.

Encore ce costume breton que je lui prêtais.
Et sur la photo, robe droite, taille basse, une autre silhouette.

Je n’aurais jamais pensé qu’elle partirait pour Paris.
Je ne savais pas.

Paris.
Lectrice chez Gallimard.
Je reprends ces mots.
Cette femme de ma famille avait quitté la Bretagne,
trouvé sa place dans une maison d’édition.

Sa photo.
Librairie Gallimard 1925 : André Gide, Jean Giono, Marcel Proust, Paul Valery, Joseph Kessel, André Breton.

Qu’est-ce que tu lisais ?
Qu’est-ce qui te faisait lever les yeux du manuscrit ?
Comment se passait ta journée ?
Comme j’aurais aimé lui poser ces questions.
Je ne savais pas

——-

Rue Bréa, pendant la guerre. Gabriel s’était réfugié chez elle.
Prisonnier, puis évadé, son petit frère, mon grand-père.
Je connais le nom de la rue. Pas les mots de leur rencontre.
J’aurais aimé être devant chez elle.
Lever les yeux.

Puis quelle histoire !

Rue Vavin, elle était cliente d’une repasseuse,
Il y avait Henriette, qui travaillait avec sa mère.
Françoise avait provoqué la rencontre entre elle et Gabriel.

Henriette et Gabriel. Ces noms-là, je les connaissais.

Mais ce n’est pas ici que je veux perdre Ambroisine,
la laisser derrière eux, parce que leur histoire m’est plus proche.

Je ne savais pas.

Elle avait continué sa vie. Sans mari.
Je me suis demandé pourquoi, si sa santé était fragile ?
ou si cette vie lui convenait ?
Mes questions restent sans réponse.

Il y a une récompense de l’Exposition de 1937. Elle l’avait conservée.
Je voudrais savoir ce qu’elle représentait pour elle.
Je sais seulement qu’elle l’avait gardée.
Je ne savais pas.

1948.
Cinquante ans. Elle s’éteint.
Il me reste deux photos, une adresse, un métier, ce que Papa m’a raconté.

Ambroisine,
Françoise.
Je ne savais pas
Que j’aurais tant aimé
te connaitre.


I DIDN’T KNOW

I discovered Ambroisine on my father’s family tree.

1898. Guingamp.

I knew nothing about her. Her brother Louis, yes—born in 1901—
and, very vaguely, their younger brother, Gabriel—my grandfather.

I didn’t know.

On that branch, these little fledglings, born at the turn of two centuries.
Ten of them on the same branch, in Brittany.

I asked my father questions.

I had placed her in a cradle, by the fireside—my postcard version of Brittany.
Wooden clogs, traditional lace caps, folk costumes.

“Not at all,” my father said.

He told me about construction sites.
Her father was a stonemason.
The family moved from town to town, wherever the work took them.
At home, they spoke French, not Breton.

I had arranged everything around her—all wrong.
I had to strip away the scenery to begin to see her.

I didn’t know.

“She went by the name Françoise, though,” my father said.
I don’t know who changed her baptismal name.
Who chose “Françoise”?
I don’t have the answer.

She did well in school. In 1920, she was twenty-two.

Again, that Breton costume I had imagined her in—
but in the photograph, she wears a straight-cut dress with a dropped waist;
a different silhouette entirely.

I never would have guessed she would leave for Paris.

I didn’t know.

Paris.
A reader at Gallimard.
I turn these words over in my mind.

This woman from my family had left Brittany,
and found her place in a publishing house.

Her photograph. Gallimard Bookstore, 1925:
André Gide, Jean Giono, Marcel Proust, Paul Valéry, Joseph Kessel, André Breton.

What were you reading?
What made you look up from your manuscript?
What was your day like?

How I wish I could have asked her these questions.

I didn’t know.

——-

Rue Bréa, during the war. Gabriel had taken refuge at her place.
A prisoner who had escaped—my grandfather, her younger brother.
I know the name of the street, but not the words spoken when they met.
I wish I could have stood outside her home,
and looked up.

And what a story it is!

On Rue Vavin, she was a customer of a woman who did ironinng
Henriette, worked there with her mother.

It was Françoise who brought her and Gabriel together.
Henriette and Gabriel—those names, I knew them.

But I don’t want to lose Ambroisine here,
to leave her behind in their shadow, just because their story feels closer to me.

I didn’t know.

She went on with her life. Without a husband.
I’ve wondered why—was her health too fragile?
Or did this life simply suit her?
My questions remain unanswered.

There is an award from the 1937 Exposition; she had kept it.
I wonder what it meant to her.
I only know that she held onto it.

I didn’t know.

1948.

Fifty years old. She passed away.

All I have left are two photographs, an address, a profession, and what my father told me.

Ambroisine,
Françoise.

I didn’t know

how much I would have loved
to have known you.

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