TEACHING POETRY TO THE CHICKENS / ENSEIGNER LA POESIE AUX POULETS

two chicken inside cage

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TEACHING POETRY TO THE CHICKENS
At midlife I am still trying to figure
What my ideal profession should be
Sometimes when I look at other people’s bios my heart beats faster
I take it as a sign that it is The job for me
It happened this morning when checking the day’s poem online
I liked the poem well enough –
I can do that, is what I thought, trying to compare in my mind
Still debating
–surely, some of my poems… the one of the fridge, for instance.

And then the typical bio followed:
“So or so teaches poetry at the University of such or such
And its MFA program.”
Not only does my heart beat faster, but I turn green with envy
I see them climbing into their cars, career on track
Bringing their soul to the job
A few days a week
What could be better?

And then I remember my teaching experience
Student’s rebelling at being held captive, taught against their will
Hurling their caged hormones against the fragile eggshell of my self

This is when it came to mind, the perfect job:
Teaching poetry to chickens
Quite forgiving, not too demanding
Their little brown heads nodding
Acquiescing gently
To whatever I say
Me imparting my knowledge
To this obedient crowd
Of perfect students
Who could also teach me a thing or two
About the poetry of worms, sunsets, the right time to go to bed
I’d be preaching to the converts, believers
All sweet nothings, soft gurgles and purrs
Low moans, cluck clucks, and tuneful grunts

Maybe a louder buk-buk-buk-cackle!
If I had a worthwhile insight
Or made a popular comment

 

I was showing Allan how most published poets had a job teaching poetry or creative writing at a university, and with this I made a kind of noise, or moan of envy that prompted him to say “you sounded like a chicken.” And then “you could teach poetry to chicken.” To which I was only mildly offended, because chicken noises are my favorites, as I find them very therapeutic, and can imitate them quite well too.

* * *

ENSEIGNER LA POÉSIE AUX POULETS
Passé la quarantaine, j’en suis toujours à me demander
Quelle serait la profession idéale
Parfois, lorsque je vois les biographies des autres, mon cœur bat plus vite
Je vois ça comme un signe que ce serait l’Emploi pour moi
C’est arrivé ce matin en consultant le poème de la journée en ligne
J’ai bien aimé ce poème – je peux faire aussi bien,
ai-je pensé, en essayant de comparer
Sans être absolument certaine
–Sûrement, certains de mes poèmes… celui du frigo, par exemple.

Et puis la bio typique suivait:
« Untel enseigne la poésie à telle ou telle université
Et son programme de création littéraire. »
Non seulement mon cœur bat plus vite, mais je tourne au vert d’envie
Je les vois monter dans leurs voitures, dans la bonne direction
Celle de leur carrière, apportant leur âme au travail
Quelques jours par semaine
Que peut-on demander de mieux?

Et puis je me rappelle mon expérience de l’enseignement
Etudiants rebelles en captivité, enseignés contre leur gré
Attaquant de leurs hormones en cage la coquille d’œuf fragile de ma personne

C’est là que m’est venue l’idée du poste idéal:
Enseigner la poésie aux poulets
Assez indulgents, pas trop exigeants
Hochant leurs petites têtes brunes
Acquiesçant gentiment
À tout ce que je dirais
Moi, transmettant mes connaissances
À cette foule obéissante
D’étudiants parfaits
Qui pourraient aussi m’apprendre une chose ou deux
À propos de la poésie des vers, des couchers de soleil, de l’heure pour aller dormir
Je prêcherais aux convertis, aux croyants
Au son de leurs gloussements, mélodieux grognements
Et leurs doux ronrons glougloutés

Et peut-être un cot-cot-cot-codet ! plus poussé
Si j’avais fait un point particulièrement valable
Ou un commentaire populaire.

 

Je montrais à Allan comme la plupart des poètes publiés enseignaient la poésie ou la création littéraire dans une université. J’émis alors un grognement qui le poussa à dire: « On dirait un poulet. » «Tu pourrais peut-être enseigner la poésie aux poulet.» Ce à quoi je n’ai été que moyennement vexée, car j’adore les bruits que font les poulets, sons que je trouve thérapeutiques et que je peux d’ailleurs très bien imiter.

Hirondelles / Swallows

Hirondelles

Regarde les hirondelles! Tu les vois, là ?

Je regarde. Bon, je n’ai pas de très bons yeux mais je vois en effet des traces noires qui volent, deux, qui se chassent dans le ciel bleu.

Nous sommes assis sur le deck de notre maison au nord de Boston. C’est l’été. Je sirote mon café du matin avec Allan avant de partir au boulot.

Des hirondelles ? sûrement, il doit se tromper.

Ma référence, pour les hirondelles, c’est sur le mur de la classe, un grand poster que la maitresse a déroulé et qui couvre maintenant le tableau noir. Ca sent la poussière de craie. Quelle excitation, ce tableau sur le mur. C’est l’illustration qui vient du livre, mais agrandie à la taille du tableau, pour que la maitresse puisse nous pointer des détails de sa longue baguette de bois. Dans des tons bruns, une scène dont nous tirerons des leçons, des histoires à lires, des phrases de grammaires à disséquer, des leçons de chose. En attendant, je me perds dans l’image.

Un petit garçon et un adulte marchent dans la rue, et le vent fait voler un manteau. Il y a peut-être un parapluie, un chapeau. Des nuages dans le ciel. Et un grand mur, il me semble me souvenir, au-dessus duquel on voit des hirondelles alignées sur un fil. La leçon c’est l’Automne : on apprend que les hirondelles s’en vont. Pour une raison ou pour une autre elles s’alignent sur les lignes téléphoniques. Je n’en ai jamais vu en réalité des hirondelles. D’abord, chez moi il n’y a pas de mur comme ça. Et puis j’habite à Paris. Il y a une blague qui dit que les petits parigos, si on leur demandait de dessiner un poulet, ils dessineraient un poulet sous-vide du supermarché. Hahaha. Mais bon, quand même, des hirondelles, je n’en ai jamais vu.

On apprend que les hirondelles arrivent au printemps et repartent en automne, si j’ai bien retenu la leçon. Donc comme elles ne font que passer, en voir une serait comme gagner à la loterie. Alors je me résigne à ne les voir que sur ce joli tableau qui fait rêver. Comme si j’avais besoin de rêver. Je me perds dans un flou artistique, regardant la poussière de la classe danser dans les rayons de lumière. Je m’envole comme les hirondelles.

Mais ça fait longtemps, je suis en train de plonger dans une leçon d’il y a quarante-cinq ans à peu près. De ma vie, je n’en ai jamais vu, des hirondelles, à part sur ces illustrations, leur silhouette fabuleuse, noire, reconnaissable à la queue en fourche.

Donc quand Allan me signale les hirondelles dans le ciel, je me réveille. Hein ? quoi ? des hirondelles ?

Je sais que j’ai besoin de lunettes, mais je ne vois pas les jolies silhouettes de l’illustration de ma classe de CP. Peut-être qu’elles sont trop loin. On dit swallows ici, peut-être que c’est une autre espèce d’hirondelles, sans queue de pie. Des hirondelles qui ne font pas le printemps, qui ne font pas l’automne non plus. Des hirondelles de l’été, et de mon présent. Comme tout change.

* * *

Look, swallows! Do you see them?
I look. Without my glasses I do see two birds chasing each other in the blue sky.
We are sitting on the deck of our home north of Boston. It’s summer. I sip my morning coffee with Allan before going to work.
Swallows? surely he must be wrong.
My reference, for swallows, is on the classroom wall, a large poster that the teacher has rolled down and which now covers the blackboard. The air smells like chalk dust. What excitement, this picture on the wall. It comes from our textbook, enlarged to the size of the board, so that the teacher can point to details with a long wooden stick. In brown tones, it shows a scene from which she will draw lessons, stories, grammar sentences to dissect, science topics. In the meantime, I lose myself in the image.
A little boy and an adult walk down the street. The wind blows up coats. There may be an umbrella, a hat. Clouds in the sky. And a large wall, I seem to remember, above which swallows line up on a wire. The lesson is Fall: we learn that swallows migrate away for winter. For one reason or another they line up on the phone lines. I have never actually seen swallows. For one, at home there is no wall like this one. And then I live in Paris. A joke says that if Paris children were asked to draw a chicken, they would draw a packaged chicken from the supermarket. Hahaha. But still, I’ve never seen a swallow.
We learn that swallows arrive in the spring and leave in the fall, if I remember the lesson well. So as they are only passing, seeing one would be like winning the lottery. I resign myself to seeing them only on this pretty picture that makes me dream. As if I needed to dream. I am lost in a soft focus, watching the dust dance in rays of light. I fly away like swallows.
But it has been a long time, I’m tapping into a lesson that is forty-five year old. In my life, I’ve never seen swallows, their fabulous black silhouette recognizable by the forked tail, except on these illustrations.
So when Allan points out the birds making loops above us, I wake up. Huh? what? swallows?
I know I need glasses, but I do not see the pretty silhouettes of the illustration of my first grade class at all. Maybe they are too far away. We say swallows here, maybe it’s another kind of hirondelle, without the telltale tail. Swallows that do not make spring, and do not make fall either. Swallows of summer, and of my present. How does everything change!

HER SISTER WAS A FLUTIST/ SA SOEUR ETAIT FLUTISTE

people woman art hand

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HER SISTER WAS A FLUTIST

He invites me to memories where young
long-haired flutists, lips pressed to cool silver
Run out of auditorium doors
To meet a cool violinist’s brother
In the dappled shade of North Carolina
In a park adjacent to the music school

I try to keep up with him
But he goes out on a limb
I listen to him
As images go by in the rustle of leaves
Secret trysts in tour hotels
A magic flute behind a door
The flash of gold of a viola

They all meet and greet in hallways
before or after auditions
At the Philharmonic orchestra
They tune their instruments
Whisper secrets

The secret was that he was having an affair
He says
Her father was friends with my friend
Bob. We played together in Chicago
I follow him from rehearsal to concert
At the stage door of the symphony hall
Where oboes and bassoonists discuss concertos
And tell each other jokes
What is a concert?
What comes before the party!

My life is nothing like that, I think
(Where did you go? Nowhere
What did you do? Nothing)
Where do you come from? he sometimes asks
Remulac. I say, I come from Remulac.

 

* * *

SA SOEUR ÉTAIT FLUTISTE

Il m’invite à des souvenirs dans lesquels
De jeune flûtistes aux longs cheveux,
lèvres pressées sur métal argenté
se sauvent par les portes de l’auditorium
pour rencontrer le frère d’un violoniste
À l’ombre des feuillages de la Caroline du Nord
Dans un parc adjacent à l’école de musique

J’essaie de le suivre
Mais il fait une échappée
Au fil des images dans le bruissement des feuilles
Je l’écoute me parler
De rendez-vous secrets dans les hôtels
Une flûte magique derrière une porte
L’éclair d’or d’un alto

Ils se rencontrent et se saluent
dans les couloirs et les coulisses
avant ou après les auditions
À l’orchestre philharmonique
Ils accordent leurs instruments
Chuchotent des secrets dans l’ombre

Le secret était qu’il avait une liaison
Il dit
Son père était ami avec mon ami
Bob. Nous avons joué ensemble à Chicago
Je le suis de répétition en concert
À la porte du Symphony Hall
Où hautbois et bassonistes discutent de concertos
Et se racontent des blagues :
Qu’est-ce qu’un concert?
Ce qui vient avant la fête!

Ma vie est si différente – je pense
Où es-tu allé? Nulle part
Qu’a tu as fait? Rien
D’où viens-tu? Me demande-il de temps en temps
Remulac. Je dis, je viens de Remulac.

Remulac fait référence à une émission de télé américaine du Saturday Night Life où les Coneheads (extra-terrestres aux crânes en forme de cônes) disent venir de France pour échapper aux questions et aux ennuis.

BUNK BEDS/LITS SUPERPOSES

BUNK BEDS
Each time I see bunk beds
I am transported to a time when
My brother got the top bunk
Because he’s the boy and the oldest,
And me the lower one,
Because I am the girl
sandwiched between the two wooden frames
In my pyjamas
in the slippery striped nylon sheets
sandwiched between what’s above
and what’s below
and thinking, thinking in the darkness
while a tiny trail of TV sound
streams through the door with a faint ray of light
that if ever the top bunk collapsed
and the upper floor collapsed
and the below floor collapsed
one after the other down to the ground
of the apartment building
then I would be crushed, sandwiched in the middle
of the pile of rubble, and you would have to look for me
and that’s not something fun to think about
before you fall asleep and you are five years old
Now I know that there are not so many earthquakes
In the streets of Paris near the Château de Vincennes.

*

LITS SUPERPOSÉS
Chaque fois que je vois des lits superposés
Je suis transportée à l’époque où
Mon frère a le lit du haut
Parce qu’il est le garçon, l’aîné,
Et moi le lit du bas,
Parce que je suis la fille
prise en sandwich entre les deux cadres en bois
En pyjama
dans les draps en nylon rayés qui glissent
prise en sandwich entre ce qui au-dessus
et ce qui est en-dessous
et pensant, pensant dans la chambre sombre,
tandis qu’une petit volute de son de télévision
passe de dessous la porte avec un faible rayon de lumière
que si jamais la couchette du haut s’effondrait
et que l’étage supérieur s’effondrait
et les étages inférieurs s’effondraient
l’un après l’autre sur le sol
de l’immeuble
alors je serais écrasée, prise en sandwich au milieu
du tas de gravats, et qu’il faudrait me chercher là
et ce n’est pas quelque chose de drôle à penser
avant de s’endormir quand on a cinq ans.
Maintenant je sais qu’il n’y a pas tellement de tremblements de terre
Dans les rues de Paris près du château de Vincennes.

 

 

LE SALON DOUBLE

LE SALON DOUBLE
Quand je suis revenue chez moi
Le sofa était toujours au même endroit – le fauteuil là, dans l’angle
Devant, le repose pied. Le tapis délimitant la scène
La lumière du lampadaire baignait comme d’habitude l’ensemble
Mais quelque chose était différent

La différence était ailleurs que dans les choses matérielles
Il y avait dans l’air un air que je ne lui connaissais pas
Comme quand on est invité chez des voisins accueillants
Sauf que j’étais chez moi et que j’avais moi-même créé le décor
Que je voyais tous les jours depuis des années.

J’ai déjà fait cette expérience dans le passé
Rentrant chez moi dans un endroit ou un autre a passé quelque temps
Leur vision a modifié le terrain
Par une étrange osmose de leur être et des lieux

Dans d’autres cas, la transformation est réelle
La maison dans laquelle je vivais avant le divorce
Et que j’ai revisitée un jour, sans préméditation –
Plus une seule molécule de moi ne restait prise entre les murs

Je ne reconnaissais plus cet espace –
La lumière avait disparu
Une mer de chaises en bois échevelées
Attendait des invités invisibles et absents

Et sur les chaises, les dossiers et sur les sièges tressés
Des vêtements posés là, enroulés,
Des vêtements étrangers
Un chat faisait le mort sur une chaise en paille

Et près de la fenêtre, dans cette pièce sans rime ni raison,
Une table chargée de cailloux, pas de cristaux ni de galets vernis
Juste des pierres de taille moyenne, arrangées-là et qui couvraient la surface
Des portes-bonheur.

Un de mes poèmes préférés est La chambre double de Baudelaire – la façon dont les décors familiers ont l’air de se modifier selon la couleur de notre perception. Et puis la façon qu’on les personnes de teinter un décor, une ambiance de leur personnalité, très subtilement, ou moins subtilement. Et puis je voulais faire un peu dans la sentimentalité post-divorce juste pour voir, maintenant que les années ont bien amorti le coup, revisiter des lieux, voir comment les choses ont changé pour le meilleur ou pour le pire. Pas toujours facile, la vie.


THE DOUBLE LIVING ROOM
When I came home
The sofa was in the same place – the armchair there, in the corner
Facing it, the footrest. The carpet delimiting the scene
The light of the floor lamp bathed the scene as usual
But something was different

The difference could not be found in material things
Something was in the air that was unknown to it
Like when you are invited to a welcoming neighbors’ home
Except that I was home and had myself created the decor
Which I had been seeing every day for years.

I already had this experience in the past
Going back to a home where someone else has spent some time
Their vision had changed the terrain
By a strange osmosis of their being and space

In other cases, the transformation is real
The house where I lived before the divorce
And that I revisited one day, without premeditation –
Not a single molecule of me remained caught between the walls

The light was gone
A sea of disheveled wooden chairs
Waiting for invisible and absent guests

On the chairs, their backs and on the braided seats
Pieces of clothing were wrapped
Foreign objects
And a cat on a straw chair played dead

Near the window, in this room without rhyme or reason,
A table loaded with rocks – no crystals or varnished pebbles –
Just medium-sized stones, arranged and covering the surface
Good luck charms.

One of my favorite poems is Baudelaire’s La chambre double – the way familiar decors seem to change according to the color of our perception. And then the way people can tint a interior, an atmosphere with their personality, very subtly, or less subtly. And then I wanted to inject a little post-divorce sentimentality just to see, now that the years have amortized the blow, revisit places, see how things have changed for better or for worse. Not always easy, life.

LETTRE A MON GYNECOLOGUE

Cher docteur :
Hier, dans la petite salle d’examen je suis restée silencieuse, et je pouvais lire dans votre expression que vous attendiez quelque chose de plus de ma part : une réaction, des peurs, des questions. Mais je n’ai rien dit. Toute cette intimité, malgré la feuille de papier qui recouvrait mes genoux, m’en empêchait.
De plus, j’avais une bonne idée de la raison de ma présence ici, à cause des recherche Internet que j’ai effectuées ces dernières semaines. Je suis très consciente du risque de CANCER, mot qui n’a été prononcé ni par vous ni par moi. J’aurais pu vous dire que j’avais fait des recherches sur Internet, mais vous auriez répondu que ce n’est pas fiable et que vous devriez toujours parler à votre médecin. En fin de compte, je ne pense pas vraiment avoir un cancer de l’utérus et je n’ai même pas envie d’en discuter.

J’ai vu sur votre visage que vous étiez un peu déçu par mon manque d’intérêt. Peut-être que vous m’avez trouvée un peu terne ou mal informée. Mais parfois, le silence est la meilleure option si l’on veut éviter des explications et des justifications inutiles.
Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que vous aviez l’air beaucoup plus reposé et détendu que je ne vous ai vu depuis des années. Je me demandais si c’était à cause du changement de bureau (je vous ai vu dans tant de bureaux différents au cours des vingt-et-unes dernières années), ou d’autre chose. Eh bien ! cela fait une relation à long terme – mais toujours dans cette situation inconfortable où mes pieds sont dans les étriers et vous face à moi, et seulement pendant quelques minutes. Nous avons ensuite une brève conversation dans votre bureau.
Ce que je ne vous ai pas dit est que vous vous vous montriez beaucoup plus chaleureux et concerné que dans le passé et je me demandais si vous étiez réellement préoccupé par mon cas, ou si vous étiez à un tournant de votre carrière (j’ai entendu dites que vous preniez votre retraite et étais surpris de vous revoir). J’ai été surprise de constater que vous effectueriez la procédure vous-même aujourd’hui.
Mais j’ai gardé cela pour moi pendant que je rangeais les papiers usagés à la poubelle et que je me rhabillais
Plusieurs fois, vous m’avez demandé si ça allait. Il est vrai que je me suis presque évanouie de douleur lorsque vous avez retiré une pincée de chair de mon utérus. Comment avez-vous pu me faire ça !
Mais j’ai vite récupéré. Et maintenant, vous montriez presque trop d’inquiétude. Je me disais que cette douleur, je l’avais peut-être méritée car je n’en avais pas eu à l’accouchement puisque que j’ai eu deux césarienne, une pour chacun de mes enfants. Vous devriez le savoir parce que vous avez pratiqué l’accouchement de mon deuxième enfant.
Alors oui, j’ai pensé que c’était une juste rétribution pour mes tentatives réussies de contourner les lois de la nature et ma lâcheté pour le deuxième bébé. Mon premier-né se présentait par le siège et nécessitait l’opération.
Mais je n’ai rien dit. Quel genre de bavardage, de papotage et d’excès de paroles cela aurait-il fait dans cette petite pièce ?
En sortant, je n’ai pas vu sur le bureau de petite bouteille avec un échantillon rose de mes tissus flottant dans un liquide médical. J’ai juste vu un morceau de papier que je n’ai pas lu.

Je vous ai trouvé assis à votre bureau, à côté, regardant votre écran et vos documents. J’ai senti que vous étiez prêt à entamer une conversation. Je l’ai vu au sérieux de votre regard. J’aurais pu vous demander si vous aviez passé de bonnes vacances. Vous aviez l’air un peu bronzé. Et encore une fois, je ne vous avais jamais vu aussi détendu et j’irais même jusqu’à dire épanoui et heureux.
Vous n’étiez pas aussi gai le jour où vous m’avez annoncé que vous étiez devenu grand-père, quelques années auparavant. Je pensais que vous l’aviez pris plutot comme un signe de votre vieillissement, peut-être même comme une source de stress. Je ne me souviens pas si je vous ai demandé si vous aviez accouché vous-même le bébé, si la photo du bébé était accrochée au mur, parmi les nombreuses photos qui décoraient le mur de chaque bureau où je vous avais vu.
Je me demandais si ma propre photo avec bébé était accrochée au mur parmi les autres, même si je ne vous l’avais jamais envoyée pour commencer. Je suis réservée comme ça. Vous ne me l’aviez jamais demandée de toute façon.
Ce que je pensais aussi, quand je suis entré dans votre bureau et que j’ai regardé le mur de photos, c’est que je devrais vous parler de ma fille, maintenant âgée de quatorze ans, et de ce qu’elle était devenue. Mais comment pouvais-je aborder le sujet ?
Vous souvenez-vous du bébé que vous avez mis au monde il y a quatorze ans ? Elle s’appelle Gabrielle. C’est une enfant très difficile, avec une enfance difficile, et il n’y a pas eu un jour au cours des dix dernières années où je n’ai pas eu de sensation d’angoisse, de colère ou de serrement l’estomac lorsque je pensais à elle.
Un médecin comme vous accouche, mais n’effectue pas de suivi.
J’ai toujours voulu vous demander… était-ce vraiment vous dans la salle d’opération froide le jour le plus sombre et le plus froid du mois de décembre il y a quatorze ans, qui m’a ouvert le ventre et sorti le petit boudin bleu qui a été tapoté, puis placé dans un plat cela ressemblait à une rôtissoire, puis placé sous des lampes de chauffage, comme celles qui gardent des assiettes au chaud au restaurant ?
Je me souviens de la scène parce que je l’ai répétée et visualisée dans chacun des entretiens que j’ai eus avec les psychologues, les neuropsychologues et les psychiatres. Ils m’ont toujours demandé s’il y avait eu un problème pendant la grossesse ou lors de l’accouchement ou si son développement avait été normal. Je ne pensais pas qu’il y avait eu de problème.
Cela aurait pris beaucoup de temps, de parler de ces souvenirs, cela aurait nécessité d’être assis à une table avec un café ou un verre de vin, ou même une bouteille (bien que non, je ne bois pas). Peut-être que vous vous souviendriez de quelque chose – peut-être le moment où j’étais venue vous voir avec une grippe intestinale et que j’avais peur que le virus ne nuise au fœtus. Vous avez dit que non. Puis il y a eu le jour où j’ai trébuché sur la marche de ma maison et que je suis tombée par terre – à ce moment-là, mon ventre était déjà très rond. Je pense que dans le pire des cas, le bébé a fait un petit bond, mais il était bien protégé dans sa coquille d’œuf.
Mais je n’ai rien dit. Je ne voulais pas que vous vous sentiez sur la défensive, ni vous faire perdre votre temps, ni vous attrister avec un suivi attristant de l’une de ces naissances heureuses. Ce n’est pas votre travail après tout, surtout à notre époque de taylorisation de la médecine en général. Je devrais me considérer chanceuse d’avoir gardé le même gynécologue pendant toutes ces années.
Hier, je me suis assise sur la chaise en face de vous et vous me considériez avec votre visage inquiet, reposé et légèrement bronzé. Certaines personnes vieillissent bien.

Je me suis souvenu du jour où je suis arrivé à votre bureau avec mon mari, car j’avais lu quelque part qu’il était bon d’amener le père du bébé à l’une de ces visites prénatales. Mais votre visage décidément expressif avait montré quelque chose comme une légère contrariété devant le fait de cette présence. C’était à votre tour de ne rien dire alors.
Je me suis souvenue du jour où vous m’avez dit que je prenais un peu trop de poids pendant la grossesse et que ça se voyait. C’était un léger rappel que vous vous en souciiez, que les hommes s’en souciaient, que cela importait. J’ai commencé à faire plus attention.
J’étais donc assise devant vous et vous attendiez des questions à propos de cette visite spécifique, comme si rien ne s’était passé pendant toutes ces années. Mais je n’avais rien à dire. Pendant que vous regardiez l’écran de votre ordinateur portable, je regardais le présentoir en plastique en face de moi, avec les trois livres que vous avez publiés ces dernières années.
Nous avions brièvement parlé de vos livres par le passé. Vous aviez semblé surpris d’apprendre que j’étais dans la même pièce, cette nuit d’information sur l’auto-édition. J’avais été surpris de vous voir là aussi. J’étais venue avec quelques amis de mon groupe d’écriture de l’époque. Je me souviens que vous aviez posé des questions au présentateur.
Je ne m’étais pas présentée alors. Et non, je ne me suis pas auto-publiée après cette session, contrairement à vous. À moins de considérer mon blog comme une sorte d’auto-publication.
Mais vous avez publié un livre. Puis un autre, et puis un autre. Et ils étaient juste devant mes yeux. Et je n’ai rien dit parce que je ne les ai pas lus. Pas encore. Je vous ai presque demandé si vous en vendiez des copies, dans ce bureau, mais j’ai regardé autour de moi et sur l’étagère, et je n’ai pas vu de pile qui attendait les clients. Je pensais qu’il y avait peut-être une loi opposant des intérêts contradictoires dans un bureau – le médecin et l’écrivain ?
J’étais trop gênée pour admettre que je ne les ai pas lus. Je les ai mis dans mon panier sur Amazon, mais je n’ai jamais cliqué sur le bouton ACHETER. Peut-être parce que je ne voulais pas en savoir trop sur un sujet et un endroit si proches de moi. Peut-être parce que j’ai une longue liste d’autres livres à lire. J’ai le sentiment que ce serait la moindre des politesses que de lire les récits de mon gynécologue. Je me suis souvent demandé s’ils étaient drôles.
Ces livres, même de fiction, révèlent probablement beaucoup de choses sur vous. La dernière fois que j’ai visité ce nouveau bureau, j’ai remarqué à quel point les infirmières semblaient à l’aise avec vous, gloussant dans le couloir. Je me sentais un peu jalouse de l’évolution de votre vie. Comme c’est admirable et satisfaisant d’accoucher et d’écrire des livres. Je me demandais si je découvrirais dans ces livres pourquoi vous avez choisi la branche de l’obstétrique et de la gynécologie – pourquoi, passé la curiosité de la jeunesse, un homme choisirait d’observer les organes génitaux des femmes jour après jour, mois après année. Ils développaient sûrement une insensibilité à la situation, mais cela n’avait-il pas d’impact sur leur vie privée ? Bref, la principale question qu’on pouvait penser demander à un gynécologue de sexe masculin.
Je n’ai donc rien dit à propos des livres. Vous ne les avez pas mentionnés non plus. Bien. Je prévois de les lire, quand j’aurai le temps.
Vous me regardiez toujours d’un air interrogateur, me trouvant probablement un peu terne, étonnamment sans émotion.
Vous avez dit que vous alliez m’écrire les résultats de la biopsie. Vous m’avez demandé si j’avais des questions.
J’ai dit non.
Vous m’avez donné mes papiers et m’avez montré la sortie.
Quand j’ai ouvert la porte de ma voiture, j’ai pensé à tout ce qui n’avait pas été dit. Je pensais qu’en tant qu’écrivain, vous me comprendriez. Alors voilà.

Sincerement,

Une de vos patientes


LETTER TO MY OBSTETRICIAN/GYNECOLOGIST
Dear Doctor:
I found myself tongue-tied in your tiny examination room yesterday and I could tell from your expression that you were expecting something more from me, a rise, some fears, some questions. But I didn’t say anything. All that intimacy, despite the paper robe covering my lap inhibited me.
Also, I have a good picture of why I was here, because of the intensive internet research I have done in the past weeks. I am very aware of the CANCER risk, word which wasn’t pronounced either by you or me. I could have said I did some internet research, but you would have answered that it is not reliable, and that you should always talk to your doctor. In the end, I don’t really think that I have a uterine cancer and didn’t even want to discuss it.
I saw on your face that you were a little disappointed by my lack of interest. Maybe you found me a little dull, or uninformed. But sometimes silence is the best option if one wants to avoid unnecessary explanations and justifications.
What I didn’t tell you is that you looked much more rested and relaxed than I have seen you in years. I wondered if it was because of the change of office, (I have seen you in many different offices in the past twenty-one years,) or something else. Holy molly, this has been a long-term relationship – but always in that awkward situation where my feet are in the stirrups and you facing me, and only for a few minutes. Then we have a short talk in your office afterwards.
I didn’t tell you that you were much warmer and showing more doctor concern than you ever did in the past and I wondered if you were genuinely concerned about my case, or if you were at a turning point in your career (I heard someone say you were retiring, and was surprised to see you again). I was surprised to find that you would perform the procedure yourself today.
But I kept that for myself while I put away the used tissues in the trash and my clothes on again.
Several times you asked me if I felt OK. It is true that I almost fainted with pain when you pulled out a pinch of flesh from my uterus. How could you do this to me!
But I recovered soon enough. And now you were showing almost too much concern. It occurred to me that I deserved the pain, to make up for the fact that I didn’t know real childbirth pain since I had two Cesarean births, one for each of my children. You should know because you delivered my second child.
So yes, I felt that it was fair retribution for my successful attempts to bypass the laws of nature, and my cowardice for the second baby. My first-born was breech, and therefore necessitated the operation.
But I didn’t say anything. What kind of chattering, mindless blabbering and raving would this have been in this tiny room anyway?
On my way out I didn’t see on the desk a little bottle with a pink sample of my tissue floating in some medical liquid. I just saw a piece of paper I didn’t care to look at.
I found you sitting in your office, next door, looking at your screen and documents. I sensed you wanted to start a serious conversation. I saw it at the seriousness of the look on your face. I could have asked if you had had a good vacation. You looked like you had a tan. And again, I had never seen you looking so relaxed, and I would go as far as to say fulfilled and happy.
You were not so happy the day you announced me that you had become a grandfather, years before. I thought that you took it more as an unwelcome sign of your ageing, or even another source of stress. I don’t remember if I asked you if you had delivered the baby yourself, if the baby picture was on your wall, among the gazillion pictures that decorated the wall in every office where I had seen you before.
I wondered if my own baby picture was on the wall among the others, though I never sent you one to begin with. I am reserved that way. You never asked me anyway.
What I thought, when I came into your office and looked at the wall of pictures, is that I should tell you about my daughter, now fourteen, and what she was like. But how could I broach the subject?
Do you remember the baby you delivered fourteen years go? Her name is Gabrielle. She has been a very difficult child with a difficult childhood, and there has not been a day in the past ten years when I didn’t have a pang of anguish, anger and pain in my stomach when thinking about her.
A doctor like you delivers babies but does not perform follow-up.
I always wanted to ask you… was it really you in the cold operating room on the darkest and coldest day of December fourteen years ago, who cut open my belly and pulled out the little blue sausage that was patted, and then put in a dish that looked like a roasting pan, then placed under heating lights, like those that keep plates warm in a restaurant?
I remember the scene because I rehearsed and visualized it in each one of the interviews I have had with psychologists and neuropsychologists, and psychiatrists. They always asked me if there had been something wrong during the pregnancy, or during birth, or if her development had been normal. I didn’t think so.
That would have taken a lot of time, talking about those remembrances, maybe sitting at a table with a coffee or a glass of wine, let’s make it a bottle (though no, I don’t drink). Maybe you could remember something – maybe the time I came to you worried that I had caught a stomach bug and afraid the virus would harm the fetus. You said it wouldn’t. Then there was the time I tripped on the front step of my house and rolled on the ground – by that time my belly was already quite bubbly. I think it gave the baby a tumble at worst, it was well protected in its eggshell.
But I didn’t say anything. I didn’t want to make you feel defensive, or to take up your time, or to sadden you with less than-happy follow-ups on one of those happy births. It is not your job after all, especially in our age of HMO and PPO, and the Taylorization of medicine in general. I should consider myself lucky to have had a consistent OBG doctor all those years.
Yesterday I sat down in the seat in front of you as you looked at me with your concerned, rested and slightly tanned face. Some people age well.
I remembered the day I came to your office with my husband, because I had read somewhere that it was good to bring the baby’s father for one of those prenatal visits. But then, your decidedly expressive face had showed something like mild annoyance at the fact of this presence. It was your turn not to say anything then.
I remembered the day you told me that I was putting on pregnancy weight, a little bit too much, and that it was showing. That was a gentle reminder that you cared, that men cared, that it did matter. I helped me to be more careful.
So, I was sitting in front of you and you were expecting questions about this specific visit, as if nothing else had happened all these years. But I had nothing to say. While you were looking at your laptop screen, I was looking at the display facing me, of the three books you had published in the past years.
We had talked about your books briefly in the past. You seemed surprised to learn that I was in the same room, that night of information about self-publishing. I had been surprised to see you there too. I had come with a few friends from my writing group of the time. I remember that you asked questions to the presenter.
I didn’t introduce myself then. And no, I have not self-published in the aftermaths of the gathering, unlike you. Unless you take my blog as a self-publishing outlet.
But you published a book. And then another one, and then another one. And they were looking at me right in the face. And I didn’t say anything because I haven’t read them. Yet. I almost asked you if you were selling copies, right there and then, but I looked around, and on the bookshelf, and didn’t see any stack waiting for customers. I thought there might be a law opposing conflicting interests in one office – the doctor and the writer, which one?
I was too embarrassed to admit that I have not read them. I did put them in my cart on Amazon, but never clicked the BUY button. Maybe because I didn’t want to know so much about a subject and setting so near me. Maybe because I have a long list of other books I want to read. I do feel like it would be the least of politeness to read my gynecologist’s stories. I often wondered if they were funny,
These books, though fictional, probably reveal a lot about you. I had noticed last time I visited this new office how comfortable the nurses seemed with you, giggling in the hallway, I felt slightly envious of this development in your life. How admirable and satisfying to deliver babies, and to write books. I wondered if I would find out in those books why you chose the branch of obstetrics and gynecology – why, past the curiosity of youth, a man would choose to look and at women’s genitals day after day after month after year. They surely developed insensitivity to the situation, but didn’t it also carry over to one’s private life? In brief the major question one could think of asking a male gynecologist.
So, I didn’t say anything about the books. You didn’t mention them either. Good. I do plan to read them, when I have the time.
You were still looking at me quizzically, finding me probably a little dull, surprisingly emotionless.
You said you were going to write to me the results of the biopsy. You asked me if I had any question.
I said no.
And you gave me my papers and showed me the door.
When I opened my car, I thought about all that had not been said. I thought that as a writer you would understand. So, there it is.

Sincerely,

One of your patients.

JOY

JOY
A l’hôtel à Los Angeles
Six écolières japonaises
En uniforme, jupe plissée,
Gloussent la main devant la bouche
Devant l’ascenseur

Deux garçons, plus grands
En chemises de chèvre blanche
Font bande à part
La porte de l’ascenseur s’ouvre
Une fille fait un pas de mouton très poli
Pour y monter
Ambassadrice de l’ordre du groupe.
J’approuve son obéissance
Si déplacée aux Etats Unis
Où les rebelles tatouées ont toujours raison
Elle baisse les yeux quand je la regarde dans l’ascenseur
Rangée de sardines, elle au premier rang,
La plus en ordre.

Dehors, par les fenêtres du bus
Qui nous mène à l’aéroport
Les palmiers de Los Angeles
Imperturbables sous un ciel gris
Gros ananas de bois sur de longs poteaux lisses

Ici, à la boutique hors-taxe
Une femme chinoise à la coiffure Européenne
Me demande ma destination
Autour de moi des nuées piaillantes
De femmes s’exclament en chinois,
Bruits bouclés comme des rognures d’ongles
Comme les toits des temples
« Boston », je réponds
« Alors vous allez devoir payer la taxe, OK ? »
De toute façon Je n’ai pas le choix

Je teste des flacons de parfum sur mon bras :
Joy, Summer, Orchid soleil
La série des Jardins
Je me parfume aux fleurs
Je suis comme une fleur sucrée d’été
Les femmes chinoises amènent leurs sacs pleins à la caisse
J’ai entendu « Shanghai » plusieurs fois
Entre les exclamations de joie et les gloussements
Je me vois ramenant mes parfums à Shanghai
Et puis non, je préfère rester dans la boutique de l’aéroport
Avec ses jardins estivaux,
Avec tous ses possibles
Toutes les destinations qui respirent la Joie.

 


JOY
At the hotel in Los Angeles
Six Japanese schoolgirls
In uniform, pleated skirt,
Chuckle and cover their teeth
in front of the elevator
Two boys, taller
In white goats’ shirt
Stand aside
The elevator door opens
One girl takes a very polite sheep’s step
To climb in
Ambassador of the group order.
I approve of her obedience
So out of place in the United States
Where tattooed rebels are always right
She lowers her eyes when I look at her in the elevator
First in the row of sardines
The most orderly.

Outside, through the bus window
Which takes us to the airport
Los Angeles palm trees
Unruffled under a gray sky
Giant wooden pineapple on long smooth poles

Now at the duty-free shop
A Chinese woman with a European hairdo
Asks me for my destination
Around me squealing throngs of
Women exclaim in Chinese,
Curly sounds like nail clippings
Like the roofs of Chinese temples
“Boston,” I answer
“So you have to pay the tax, OK? ”
Anyway I do not have a choice

I sample perfumes on my arm:
Joy, Summer, Orchid soleil
The series of Jardins
I perfume myself with flowers
I am a sweet summer flower

The Chinese women bring their full bags to the cash desk
I heard “Shanghai” several times
Between outbursts of joy and chuckles
I see myself bringing back perfumes to Shanghai
But then again no, I prefer to stay in the airport boutique
With its summer gardens,
With all its possibilities
All its destinations that exude Joy.

MA ZONE / MY ZONE

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MA ZONE
J’ai invité Apollinaire à visiter ma Zone
Quelque part sur la côte entre New York et Montréal
On n’a pas parlé de Lou, ni d’Annie ni de Madeleine
On a simplement parlé de l’Europe et puis de l’Amérique

On a marché dans les rues et je lui ai montré
La rivière au milieu, les anciennes usines en briques rouges
Reconverties en appartements, salles de yoga et surtout en bureaux
Où foisonnent les psys qui entendent les nouvelles confessions

Je lui ai montré l’école, les vitrines glauques, les églises exclusives
Catholic, Evangelist, Baptist, Anglican,
Episcopal, Congregational,
Unitarian, Seventh day Adventist, and Quaker
Où Jésus apparait et disparait selon le bâtiment
Prestidigitateur sacré, nouvel Houdini
Sur un mur le portrait d’un ancien poète en trompe l’œil
Sur le bulletin du coffee-shop des petites annonces
Pour de nouvelles églises chez les uns et chez les autres
New-age ou que sais-je
Sans grandes pompes ni flamboyante Gloire du Christ

Je l’ai fait monter dans ma nouvelle voiture hybride
Et nous sommes allés au Mall, au bout de l’interminable autoroute
J’aime bien cette avenue artificielle du centre commercial
Bordée de boutiques remplies de choses neuves
Les lumières aveuglantes, les affiches aguicheuses et pimpantes
Les vendeuses lasses acceptant les retours derrières leurs comptoirs
Et qui rangent sur les cintres les robes d’un printemps qui n’existe que
Dans l’espoir des filles et de leurs mères en jeans serrés et en baskets

Nous avons repris l’autoroute et traversé la Piscataqua vers le Maine
En passant par le New Hampshire
En prenant un grand pont au-dessus des troupeaux de voiliers
Et juste au-dessus les troupeaux de nuages immobiles
J’aurais préféré être à Paris
Dans une chambre à la Baudelaire ou à l’Apollinaire
Muse aux yeux étincelants d’un poète insensé et intense
Qui croit que toutes même la plus laide fait souffrir son amant

Me voici à Nantes dans la chapelle du couvent qui me servait d’école

Me voici à Montréal sous le parasol d’une terrasse
Chassant d’une main les maringouins

Me voici à Londres fumant une cigarette
En route vers le musée de Keats guidée par un jeune homme
Qui s’amuse de moi et me montre les visages de nouveaux Christ

Me voici à New York avec un autre guide
Qui me montre dans les musées des vierges antiques
A l’ombre de colonnes couvertes de lambrusques
Et les portrais sanglants de Christs crucifiés

Me voici à Miami Beach dans un restaurant
Ou un serveur nommé Jesus en tablier blanc
Nous apporte des sandwiches et des Cocas colas

Me voici à San Francisco avec mon mari
Où l’angoisse de l’amour me serre le gosier
Comme si je ne devais jamais plus être aimée

Me voici à Paris, sous le pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
La joie viendra toujours après la peine.

Apollinaire est rentré chez lui

Te voici désormais au boulot au clavier
Tu bois un thé brûlant avec tes vitamines
Entourée d’employés pauvres énergumènes
Ni malins ni idiots ni même schizophrènes
Nous pointons nos heures brèves attendant les vacances
Christs d’une autre forme et d’une autre croyance

Adieu Adieu vieil ami
Merci pour la visite.

* * *

 

Voici ma participation a l’Agenda Ironique de ce mois de Mai, qui se tient sur laplumefragile.
Je réponds ici au poème d’Apollinaire intitulé Zone. Bon d’accord, le ton n’est pas très léger, et on n’y compte pas fleurette, et heuh, j’ai un peu omis la sensualité. Mais j’ai les quatre mots : énergumène, schizophrène, maringouin, lambrusque.

Illustration : Henri Rousseau, La muse inspirant le poète, 1909 – Kunstmuseum Basel.


 

MY ZONE

I invited Apollinaire to visit my Zone
Somewhere on the coast between New York and Montreal
We did not talk about Lou, Annie or Madeleine
We just talked about Europe and then America

We walked in the streets and I showed him
The river in the middle, the old red brick factories
Converted into apartments, yoga rooms and especially offices
Where throngs of shrinks hear the new confessions

I showed him the school, the seedy shop-windows, the exclusive churches
Catholic, Evangelist, Baptist, Anglican,
Episcopal, Congregational,
Unitarian, Seventh day Adventist, and Quaker
Where Jesus appears and disappears according to the building
Holy illusionist, new Houdini
On a wall, the portrait of an ancient poet in trompe-l’oeil
On the coffee-shop’s bulletin board business cards
Advertising new-age churches in people’s homes
With no pomp or flamboyant Glory of Christ

I had him climb into my new hybrid car
And we drove to the Mall, at the end of the interminable highway
I like the artificial commercial avenue
Lined with shops filled with new things
Blinding lights, gaudy and uplifting posters
Weary salesgirls accepting returns behind their counters
And putting on hangers the dresses of a spring that exists only
In the hope of girls and their mothers in tight jeans and sneakers

We took the highway and crossed the Piscataqua to Maine
Through New Hampshire
Taking a long bridge over the herds of sailboats
And just above the herds of still clouds
I would have preferred to be in Paris
In a room like in a Baudelaire or Apollinaire’s poem
Muse with sparkling eyes of a insane and intense poet
Who thinks that even the ugliest woman makes her lover suffer

I am in Nantes in the chapel of the convent which served me as a school

I am in Montreal under a terrace umbrella
Chasing mosquitoes with my hand

I am in London smoking a cigarette
Walking to the Keats Museum guided by a young man
Who makes fun of me and shows me the faces of new Christ
I am in New York with another guide
Who shows me ancient Virgins and child
In the shade of columns covered with wild vines
And the bloodstained bodies of crucified Christs

I am in Miami Beach in a restaurant
Where a waiter called Jesus wearing a white apron
Brings us sandwiches and Coca cola

I am in San Francisco with my husband
Love’s anguish clutches my throat
As if I must never again be loved

I am in Paris, under the Pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
La joie venait toujours après la peine

Apollinaire returned home

You are now at the keyboard at work
You drink burning-hot tea with your vitamin
We clock our brief hours waiting for holidays
Christs of another form and another belief

Farewell Farewell old friend
Thanks for the visit.

 

Dover, 2019

REFRIGERATOR / REFRIGERATEUR

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REFRIGERATOR

I have always been curious about Feng Shui
To think we may improve our lives
By laying the grid of ancient calculations
On our today’s floorplans.
A worthwhile proposition
For a control freak like me.

Yet, I never knew for sure
If the filing cabinet was the spiritual center of the home,
Or where to hang light-reflecting crystals
to care for health and money

I thought at times
That my career center was located in the bathroom
Only to find at another try
That it was really in my bed
Or in the vacuum-cleaner closet,
Wealth and money at the neighbor’s door
Reputation in the kitchen sink.

Yet, no matter how I rearranged North South East and West
The One thing that never changed was that
The center of my home IS the Fridge.

From what I read in the guides:
The Center of your home
Affects your health as well as your ability
To live a life of satisfaction
Every single day.

My fridge
came with the house when I bought it
standing tall against the wall
Back to which is the piano
Which sadly didn’t make the cut.

Its iceberg whiteness is set off by warm-tone pine floors
And matching cabinets
And its brand is, aptly, Frigidaire
On its metal sides, few well-chosen magnets:
A wordy quote by Walt Whitman,
Some Bob Dylan lyrics
A shopping list.

Of course, I considered that the inside of this coffer
Could hold the secret to my inner life
Like a nuclear bomb needing close attention –
I opened its squeaky door to find
An overloaded freezer,
And on shelves stained with onion juice
Behind innocent righteous produce,
A forgotten cucumber
That could perhaps translate in
Messed up plans, liquified dreams –
A Chi that could be out of whack.

But when I think of a fridge
Being at the center of things
Another fridge comes to mind
That of an old fellow poet
Who once wrote from his own kitchen
Where he sat at the table
Or an armchair –
About how his fridge hummed
Like a big purring cat
amidst the wood stove and the dusty wooden floor

And how I envied him!
The drowsy afternoons in the company of his fridge
Lulled into a slow doze
In the warmth of the wood stove
(Accidentally, the characters he conjured up
Often fell asleep at random moments and places.)

I don’t even know if my fridge does hum
Because I am never there to hear it
On drowsy afternoons
With the intermittent crackling of a wood stove
And perhaps the squeak of a mouse
Slowly fading to sleep…

I might need to declutter my career center.

 


REFRIGERATEUR

J’ai toujours été intriguée par l’idée du Feng Shui
Comment améliorer nos vies
En posant une grille de calculs antiques
Sur nos espaces actuels –
Proposition valable
Si vous aimez comme moi contrôler un peu les choses.

Cependant, je n’ai jamais su avec certitude
Si le meuble de classement était le centre spirituel de la maison,
Ni où accrocher des cristaux réfléchisseurs de lumière
Bénéfiques aux domaines de la santé et de l’argent

J’ai cru comprendre
Que mon centre de Carrière se situait dans la salle de bain
Seulement pour me rendre compte lors d’une autre tentative
Qu’il se trouvait soit dans mon lit
Soit dans le placard de l’aspirateur,
Que Richesse et argent coïncidaient avec la porte du voisin
Et que ma Réputation résidait du côté
de l’évier de la cuisine.

Cependant, où que je réoriente Nord Sud Est et Ouest
La seule chose qui ne change jamais est que
Le centre de ma maison EST
le réfrigérateur.

D’après ce que j’ai lu dans les guides:
Le centre de votre maison
Affecte votre santé ainsi que votre capacité
A vivre une vie de satisfaction
Tous les jours.

Dès lors, je regarde mon frigo
Avec une nouvelle considération.

Il se trouvait dans la maison lorsque je l’ai achetée
droit contre le mur
de l’autre côté duquel se trouve le piano
Qui n’a malheureusement pas été retenu comme central.
Sa blancheur d’iceberg est mise en valeur
par un plancher de pin aux tons chauds
Et des placards assortis
Et sa marque est, à juste titre, Frigidaire
Sur ses côtés métalliques, quelques aimants bien choisis:
Une citation de Walt Whitman,
Quelques paroles de Bob Dylan
Une liste de courses à faire.

Bien sûr, j’ai considéré que l’intérieur de ce coffre
Pourrait garder le secret de ma vie intérieure
Comme une bombe atomique nécessitant une attention particulière –
J’ai ouvert la porte qui grince pour trouver
Un congélateur surchargé,
Et sur des étagères entachées de jus d’oignon
Derrière des produits frais irréprochables
Un concombre oublié
Ce qui pourrait se traduire par
Des plans ratés, des rêves liquéfiés –
Bref, un Chi passablement déréglé.

Cependant quand je pense à mon frigo
Se trouvant au centre des choses
Un autre me vient à l’esprit
Celui d’un vieil ami poète
Qui avait un jour écrit de sa propre cuisine
Assis à la table
Ou dans un fauteuil –
A propos du bourdonnement que faisait son frigo
Comme un gros chat qui ronronne
entre le poêle à bois et un plancher de bois poussiéreux

Et comme je lui enviais
Ces après-midi engourdis en compagnie de son frigo
A s’assoupir lentement
Dans la chaleur du poêle à bois !
(d’ailleurs, les personnages qu’il créait
Avaient tendance à s’endormir à des moments et endroits aléatoires.)

Car je ne sais même pas si mon frigo ronronne
Parce que je ne suis jamais là pour l’entendre
Pendant des après-midi somnolents
Accompagnés par le craquement intermittent d’un poêle à bois
Et peut-être même le couinement d’une souris.

J’ai peut-être besoin de désencombrer mon centre de Carrière.


 

Illustration: The classical Bagua – photo Rodika Tchi

VOYAGE

Mon chat fixait un point sur le fauteuil. Je m’approchai pour voir, par curiosité. Je vis que c’était une fourmi noire. Elle s’était immobilisée quelques instants puis avait poursuivi son chemin. En général, quand il y a des fourmis, c’est signe de chaleur dans les jours qui viennent. Et du coup, ça m’a fait chaud au cœur de la voir, elle m’apportait une bonne nouvelle.
Bien sûr j’ai pensé aux infestations qu’on avait eu dans le passé – des fourmis partout. A l’époque, j’étais plus jeune, j’étais prise au dépourvu, je les laissais m’empoisonner la vie sur le comptoir de la cuisine. Tout le monde sait bien que si on en écrase une, tout un bataillon va arriver pour la rapatrier à la caserne et du coup, on n’a rien gagné.
Quelqu’un m’avait recommandé une sorte de piège a fourmi : un rectangle en plastique rempli d’une gelée jaune, qui les attirait, et dont elles ne pouvaient pas s’échapper. L’année précédente j’avais testé l’efficacité de la méthode. L’idée de ce mini-charnier sous mon évier ne me plaisait pas trop, mais d’un autre côté, l’efficacité m’avait surprise. J’avais longtemps laissé-là le petit cimetière portatif, pour éviter de me salir les doigts de gelée mortifère, et de voir tous ces petits cadavres innocents entassés dans la caisse.
Voilà qu’elles étaient revenues, les fourmis. On les appelait “Carpenter ants” ici, fourmis menuisières, ou plutôt, comme le père de Jésus, charpentières. C’étaient de grosses fourmis au corps noir et luisant, bien plus grosses que les fourmis que j’avais pu observer en France. Ce qu’elles construisaient, je me le demandais. Mon appartement avait de belles poutres en bois solide, apparentes à quelques endroits de mon salon. Si elles interféraient avec mes propres poutres, ça allait barder. Si elles construisaient, elles, leurs propres structures, c’était une autre histoire.
Je les imaginais dans un tout petit atelier avec des clous, des marteaux, une scie, produisant de la sciure plus que microscopique.

Je me suis alors mise à quatre pattes et ai suivi l’insecte qui avait fini de descendre du fauteuil et se dirigeait maintenant vers la cuisine.
Ce qu’elle faisait sur le fauteuil me confondait. Je savais en général qu’elles aimaient le sucre, les friandises. Il se pouvait qu’il y ait un peu de sucre sur le comptoir de la cuisine, mais pas sur le fauteuil. Mais il y avait tant de mystères. Je la suivis donc le long du plancher, à la même vitesse. De temps en temps elle s’arrêtait, levait un avant-bras et se frottait l’oreille, puis repartait. A ce rythme, nous arrivâmes devant l’évier.
Au lieu de grimper le long de la porte du placard, elle se faufila dans l’encoignure de la porte de la poubelle. Pour la suivre, il fallait donc que j’ouvre la porte.
Elle continua sa course puis disparu sous la poubelle. Toujours à quatre pattes, je saisis la poubelle et la posai par terre devant la porte, puis enfonçai ma tête sous la cuvette de l’évier comme le ferait un plombier.
Il faisait sombre sous l’évier, et de fines odeurs d’ordures imbibaient encore les lieux. Je repérai la fourmi qui avait fait du chemin et de dirigeait vers le fond de la cavité, vers la paroi de bois et un tuyau. Je voulais l’appeler, lui dire de m’attendre. J’essayai de me faire plus petite pour entrer plus avant dans le cagibi, mais me cognai ce faisant la tête contre la partie inférieure de la cuvette de l’évier qui dépassait ainsi de dessous le comptoir. C’est alors que je sentis que mon corps rétrécissait. Que mes yeux s’adaptaient de plus en plus à l’obscurité et que ma perception de l’environnement se modifiait également.
Mon guide avait interrompu sa course sur le versant d’un panneau de bois qui laissait passer un tuyau blanc. Je le voyais de plus en plus clairement, il se frottait les mandibules l’une contre l’autre. A mesure que mon minuscule vestibule devenait de plus en plus spacieux, je sentais mon corps continuer de se transformer. Ma taille se creusait, et divisait mon corps en deux, mon torse se séparant de la partie inférieure de mon corps. Certaines parties de mon corps se couvraient d’une carapace solide. Je me rendis compte que j’avais maintenant, comme une fourmi, un thorax et un abdomen. Je ne ressentais pas de douleur. Ma tête était maintenant plus proche du sol et me semblait plus alerte, mes sens beaucoup plus affutés à d’autres sources sensorielles qu’à l’ordinaire. Dans l’antre maintenant énorme, je pouvais clairement discerner le chemin qu’avait pris la fourmi avant moi en dressant mes antennes. Je m’amusai à démêler les subtiles informations qu’elles transmettaient. Je levai aussi mes mandibules et les frottais pour voir. La sensation était satisfaisante, comme se frotter les mains.
En tout cas, je ne voyais pas de construction, pas de bâtisse en bois ou autre matériau, pas de cathédrale de cure-dents comme je l’avais imaginé. Rien que quelques traces de liquide sucré et de vieille confiture desséchée qui me parurent délicieuses. J’aurais voulu m’attarder, mais mon guide cavalait et je devais imiter son rythme.
Je lui demandai son nom grâce à une façon de communiquer que je ne connaissais pas auparavant.
J’entendis sa réponse, que j’eu du mal à saisir – avait-il dit babouche ? ou bien parlait-il de ma nouvelle caboche ? peut-être était-ce une taloche qu’il voulait me donner ? peut-être disait-il que j’étais mal embouché ? ou bien même … moche ?
Je reposai poliment ma question – toujours en ondes, du bout de mes antennes.
« Tambocha, fourmi Tambocha… et pis de pereskia »
Décidemment, je n’y comprenais rien. Voilà qu’il me parlait de la Perestroïka ? mais c’était en Russie, selon mes vagues connaissances… j’étais perdue.
« Vous avez dit « paire de skis » ? »
« Non, grouille un peu, on n’y sera jamais à cette allure. »
« Mais où ? »
« La forêt. On va rebâtir. »
« Ah ! »
Je fis semblant de comprendre. Mon guide cavalait maintenant sur un tuyau dont je n’avais jamais soupçonné l’existence toutes ces années passées dans cet appartement. Comme je ne pouvais pas faire chemin arrière je poursuivi ma course. L’idée me mon chat guettant à la porte du placard m’inquiétait. De plus, la sensation d’avoir autant de pattes si légères était nouvelle et excitante. Je ressenti une démangeaison sur mon abdomen et pu la gratter avec mon choix de six pattes. Ma vision avait diminué, mais j’avais maintenant une paire d’yeux simples sur le sommet de ma tête, qui me permettait une vue détaillée de toutes sortes tuyaux que mon plombier lui-même ne connaissait probablement pas. Mais surtout j’appréciais mes antennes et le monde de sensations qu’elle me donnaient.
Nous naviguions dans un réseau de plomberie qui ne semblait ne jamais finir. Mais je n’avais plus le choix à ce point. Il me fallait aller jusqu’au bout de la course. Tambocha, car tel était son nom, me lançait parfois de courtes phrases. Toujours à propos d’un pays où il fallait rebâtir une forêt.
Nous faisions des petites siestes assez souvent, ce qui me fit oublier le sens des jours et des nuits.
Le réseau des tuyaux se transforma en nature, et nous nous arrêtions souvent pour avaler des sécrétions d’insectes et de petits invertébrés morts ou vivants, des œufs d’insectes, des sucs de plantes et de fruits divers.
Puis je sentis que nous étions sur un bateau. Je crois que nous y étions entrés sur un sac de marchandise en toile de jute. Nous continuâmes à explorer et je suivais mon guide qui semblait connaitre son terrain mieux que moi. Nous fîmes un festin en cuisine – un pot de miel entre autres, et un assortiment de confitures. La cuisine de ce navire était si bien garnie que je regrettais presque mon corps humain, dont je me souvenais de temps en temps, mais de plus en plus rarement.
Et puis un jour, les sacs furent transportés à l’extérieur, et nous aussi. Nous nous retrouvâmes dans une sorte d’entrepôt où nous fîmes une de nos centaines de siestes journalières.
Mon compagnon me réveilla : “Allez, au boulot ! On va faire une avancée”
J’agitais mes antennes d’incrédulité et d’agitation. Je ne savais plus très bien si cette nouvelle lutte était vraiment ce que je souhaitais. Il me semblait intuitivement que cette aventure devait prendre fin et que j’étais arrivée à destination.
J’entrepris de m’aventurer par la porte et arrivai dans une salle. En usant de toutes mes antennes, de tous mes yeux et de toutes les facultés qui me restaient, je compris que nous étions dans une salle de classe. J’entendis assez clairement une voix, comme celle d’une maîtresse d’école. Elle récitait à une classe d’enfants assis à leurs bureaux. Je crus voir, mais très vaguement, les jolis foulards et les madras que portaient les filles:

INSOLITES BATISSEURS – Poème d’Aimé Césaire
Tant pis si la forêt se fane en épis de pereskia
tant pis si l’avancée est celle des fourmis Tambocha
tant pis si le drapeau ne se hisse qu’à des hampes
desséchées
tant pis
tant pis si l’eau s’épaissit en latex vénéneux préserve la parole rends fragile l’apparence capte aux décors le secret des racines la résistance ressuscite
autour de quelques fantômes plus vrais que leur allure
insolites bâtisseurs

La Martinique! J’étais en Martinique! Tout prenait sens maintenant. Tout émerveillée de ma découverte je retournai de mes petites pattes vers ce que je comprenais être l’entrepôt de la cantine de l’école. Je vis que mon compagnon de voyage avait déjà mis les voiles, pour ainsi dire.
Je me cachai derrière notre sac de toile familier. Si j’étais devenu fourmi, il était tout aussi possible que je redevienne humain. Je me mis en boule et concentrai mon attention sur la situation présente, ma visite à venir de la Martinique, tous ses paysages, ses nourritures à explorer, une nouvelle culture. Et puis le soleil ! Alors je sentis mes perceptions sensorielles se modifier, mon corps se transformer, grandir, se développer. La métamorphose à rebours s’amorça puis se compléta sans que j’eusse la notion du temps qu’elle prenait. A la fin, le sac derrière lequel je m’étais cachée ne me dissimulait plus qu’à peine. Par bonheur, ni humain ou animal ne s’aperçu de ma présence.
Je me levai, m’étirai et vérifiai que j’avais bien tous mes membres. Mes facultés intellectuelles humaines se désengourdissaient elles aussi. Me revint à l’esprit qu’il allait falloir que je m’explique, qu’il allait me falloir un numéro de téléphone, un compte en banque, et la tête sur les épaules si je voulais qu’on me croie.
En attendant, je sortis par la porte arrière. Il faisait bon dehors. Je vis l’océan au loin, et plus près, ce qui devait être une bananeraie. Je me frottais les yeux. La seule paire qui me restait. La salle de classe continuait de disséquer le poème. Je faisais une pause.

 

black ants

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Petites vacances à la suggestion d’  Anna Coquelicot qui nous proposait de traiter des épis de pereskia et des fourmis tambocha, pour l’Agenda Ironique d’Avril.